Critique des conditions de la durabilité: application aux indices de développement durable. (Bruno Kestemont)

 

home liste des thèses contenu précédent suivant  

 

PREMIERE PARTIE: MODELES ECONOMIQUES DU DEVELOPPEMENT INSOUTENABLE

 

INTRODUCTION

 

Les théories économiques jouent aujourd’hui un rôle majeur pour justifier un nombre croissant de décisions sur le développement . Nous allons analyser la place que tient l’économie dans le concept de développement durable . Nous verrons comment, et pourquoi, la théorie néoclassique a pris une position hégémonique, alors même qu’elle pourrait bien être, par essence, la théorie du développement insoutenable.

 

Après avoir rappelé que ses hypothèses fondamentales ne se vérifient pas dans le monde réel, nous donneront quelques exemples de ses avatars ayant eu le plus d’impact sur la vie des gens, comme la politique des institutions de Breton Wood.

 

Mais la théorie néoclassique a également des ramifications jusque dans le domaine de la gestion de l’environnement ( et bien entendu du social). Nous poserons un regard critique sur les théories de l’économie de l’environnement et les solutions qu’elles suggèrent.

 

Nous terminerons cette partie en présentant succinctement quelques théories alternatives susceptibles, si pas de mener au développement durable , au moins d’aider à limiter les dégâts.

 

 

CHAPITRE I. LA PLACE DE L’ECONOMIE DANS LE DEVELOPPEMENT DURABLE

 

Introduction

 

Définition du développement durable

 

Il y a des dizaines de définitions différentes du développement durable . Si ces définitions sont en partie déterminées par le contexte de leur production, elles comportent cependant certains éléments communs (Zaccaï, 2002, 30):

 

«… elles mettent toutes en relation les activités du présent et du futur dans une recherche d’équilibre (au minimum), et si possible d’amélioration, pour le futur (…) . Mais au-delà de ce noyau minimal, certaines mettent en évidence le respect des conditions environnementales, d’autres des conditions relatives au développement , et portant tantôt sur la non décroissance, la coordination, l’équité, l’amélioration des conditions de vie, ou sur d’autres aspects encore».

 

Limitons-nous à une des définitions les plus citées d’un point de vue global , celle de Brundtland:

 

«le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs[15]».

 

Cette définition est suffisamment ouverte que pour permettre de multiples interprétations. Zaccaï (2002) montre bien à quel point les différentes définitions du développement durable , et les «conditions» de sa mise en place, dépendent des contextes culturels au sens large (notamment la discipline des auteurs). Il retient quatre caractéristiques opérationnelles comme «lignes de débats» à laquelle il en ajoute une cinquième(p. 39):

 

«-promotion de la protection de l’environnement;

Nous nous tiendrons à cette conception en nous concentrant sur la vision mondiale et le souci d’équilibre dans toutes les dimensions. En particulier, une des conditions du développement durable nous intéresse plus particulièrement: c’est que le développement, à quelque échelle que ce soit, doit être avant tout endogène et appuyé par des échanges équitables, càd excluant la prédation sur quelque dimension externe que ce soit. En particulier, le développement ne doit pas se faire au détriment de l’environnement ou d’autres sociétés présentes ou futures (ou même passées). Dans un tel système, chacune des dimensions doit avoir, concrètement ou virtuellement, droit au chapitre.

 

Le rôle central de l’économie[17]

 

Les théories économiques sont probablement celles qui ont eu ces derniers temps , en tant que telles, le plus d’influence sur les décisions. Songeons à la guerre froide, lutte idéologique et géopolitique certes, mais surtout lutte entre deux conceptions différentes de l’économie . L’actuelle offensive néolibérale au niveau planétaire en reste l’illustration. Comme le caractère hégémonique des théories économiques représente selon nous un des risques les plus élevé – non le seul - pour le développement durable , nous nous y attarderons quelque peu. Les théories scientifiques sur la formation du trou d’ozone, par exemple, sont également importantes, mais elles ne s’imposent pas comme modèle pour gérer tous les aspects de la vie des gens.

 

Du point de vue du rôle central de l’économie , la «prise en compte du reste du monde » concerne pour commencer les autres disciplines scientifiques comme par exemple les sphères sociales et environnementales. Les autres «restes du monde», par exemple les générations futures ou les autres pays , seront traités plus loin.

 

Commençons donc par déterminer la zone de pertinence des théories économiques.

 

Délimitation du domaine d’intervention de l’économie

 

Faucheux et al (1995) font clairement la distinction entre ce qui relève de l’économie et le reste. Pour Passet (1979), la nature, l’économie et la société sont des sphères séparées ayant des impacts l’une sur l’autre. La sphère économique est strictement contenue dans des limites au-delà desquelles elle ne peut pas apporter de solution, sauf à apporter des artifices, dans le cadre des théories «standard» de l’économie de l’environnement dont ces auteurs expliquent clairement les limites ou les contradictions.

 

Les trois sphères[18] (d’après Passet, 1979)

 

Remarquons que l’économie [19] n’englobe pas le reste. Mais sa croissance peut se faire au détriment des autres sphères. Les fondateurs de la science économique considéraient la nature et l’économie comme deux sphères pouvant être gérées séparément (Faucheux, 1995). L’homme puisait dans des ressources infinies et rejetait des déchets dans un environnement infini. Il leur suffisait d’optimiser le fonctionnement de la sphère économique sans se soucier de l’environnement, du moins tant que celui-ci ne présentait pas de limites ou de préjudices directement assimilables en terme de préférences par l’homme. La première limite est apparue d’un point de vue biologique(il fallait bien une limite à la croissance démographique). Mais la confiance dans le progrès technico-économique permettait d’entretenir l’espoir d’une croissance infinie (on finirait par envahir l’espace, les abysses etc.). Avec Malthus, puis avec le Club de Rome (Meadows, 1972), on prit conscience que la nature ne pourrait pas indéfiniment supporter la croissance économique (au moins dans ses aspects matériels). L’environnement devenant un problème, les économistes ont voulu s’y intéresser, créant des théories sur l’économie de l’environnement basés sur les théories précédentes (voir Faucheux 1998 pour l’historique, l’exposé et les limites de ces théories). Toutes ces théories comportent des contradictions internes et externes:

Faucheux et les économistes écologiques proposent donc de recentrer[20] l’économie sur son domaine d’intervention (la sphère marchande), et d’accepter le principe de la décision multicritères (multidisciplinaire) pour tout problème de développement dans une perspective de développement englobant plusieurs sphères simultanément.

 

Pour qu’un problème donné relève uniquement de la sphère économique, et puisse être résolu par une théorie économique (marchande), il faut que tous ses éléments relèvent de la sphère économique. Ceci suppose une série de conditions sur chacun de ces éléments, conditions que nous résumons dans l’arbre ci-dessous.

 

Délimitation du domaine d’intervention de l’économie [21]

 

Toute action économique est susceptible d’avoir des répercussions sur les autres sphères. On les a appelé externalités dans la mesure où ce sont précisément des impacts extérieurs à l’échange marchand, car «d’une nature telle qu’un paiement ne puisse être imposé à ceux qui en bénéficient ni une compensation prélevée au profit de ceux qui en souffrent» (Pigou, 1920). Elles peuvent être positives ou négatives et représentent d’après Pigou la différence entre le coût social et le coût privé (Faucheux, 1995).

 

Différentes manières d’étendre le domaine d’action de la science économique?

 

La science économique est peu à peu devenue un outil de pouvoir dans les sociétés modernes. Que l’on songe aux grands clivages politiques: ils se basent aujourd’hui beaucoup sur une différence de théories économiques, auxquelles on a ajouté une couche idéologique.

 

Aujourd’hui, on peut dire que la théorie économique néoclassique a «vaincu» toutes les autres théories en même temps que s’imposait la puissance des Etats qui l’ont mis en oeuvre. Cependant, l’idéologie qui l’accompagne semble avoir perdu le contact avec ses fondements théoriques. Attaqué de toutes part (tant sur le plan éthique que sur le plan de la durabilité), les théoriciens néolibéraux cherchent aujourd’hui à adapter la théorie pour qu’elle puisse confirmer si pas étendre son domaine de pertinence. En sapant les fondements mêmes de la théorie (contradictions internes), certaines tentatives peuvent mener à une situation «stalinienne» où la politique perd progressivement tout fondement scientifique.

 

Le graphe ci-dessous montre quelques uns des outils permettant d’étendre artificiellement le domaine d’intervention de la sphère économique.

 

Quelques méthodes pour augmenter la zone d’influence de l’économie

 

On voit que même avec la pire volonté du monde, il restera toujours des domaines d’interventions inaccessibles à l’économie (la pensée par exemple). D’autre part, on voit que toute tentative d’étendre la zone de pertinence de la sphère économique demande nécessairement de passer par des phases historiques en contradiction avec le modèle lui-même, quel qu’il soit. Or, comme les générations se succèdent, ce processus demande un éternel recommencement: même après des années de dictature, aucune hypothèse économique ne sera jamais vérifiée en dehors de la sphère marchande.

 

Par exemple, pour approprier ce qui n’est pas appropriable, il n’y a pas d’autre solution que de limiter les libertés, les droits de l’homme et l’égalité des chances. Ce qui est une contradiction avec la théorie néoclassique qui part de l’hypothèse de libre accès au marché (en particulier de la main d’œuvre), mais aussi avec les théories marxiste et keynésienne (qui misent sur l’égalité).

 

Pour internaliser les coûts externes, il faudrait prendre des mesures hors marché (déterminer un coût social sous forme de taxe, ou interdire pour créer un coût indirect), en contradiction avec la doctrine. Pour marchandiser envers et contre tout, il faut aller à l’encontre de la volonté des acteurs eux-mêmes, et forcer les élasticités réelles de substitution , nouvelles contradictions. Pour assurer l’avènement d’un marché de concurrence libre et parfaite, il faut pénaliser les Etats ou les individus «conservateurs», et accepter le principe de la constitution libre de monopoles ou de cartels allant eux-mêmes contre cet idéal.

 

De même pour d’autres modèles, on observe souvent une contradiction entre la genèse et l’objectif. Arriver à la société communiste nécessitait la «dictature du prolétariat» qui s’est souvent avérée être une dictature sur le prolétariat sans que jamais ne se dessine l’heureux lendemain attendu. Marx lui-même critiquait le collectivisme qu’il appelait «communisme vulgaire», dans la mesure où il s’agissait d’une socialisation de la propriété privée, soit la forme la plus aliénée de l’évolution économique et sociale du monde occidental (Temple, 1987c).

 

«Le premier dépassement positif de la propriété privée, le communisme vulgaire, n’est qu’une manifestation de l’ignominie de la propriété privée(…) En niant partout la personnalité de l’homme, ce communisme-là n’est autre que l’expression conséquente de la propriété privée qui est elle-même cette négation.» (Marx, 1844).

 

Toute tentative d’augmenter la zone de compétence de l’économie est donc non seulement vouée à l’échec, mais très risquée sur le plan éthique. La fin ne peut pas justifier les moyens, au contraire: le but, c’est le chemin.

 

Pour cette raison , il se trouve de moins en moins d’économistes pour revendiquer l’hégémonie de l’économie pour la résolution des problèmes nationaux et internationaux. La conséquence pratique est que des indicateurs non économiques restent indispensables, et que les décisions optimales du monde réel ne sont toujours ni purement technocratiques (calculées par des économistes savants), ni laissées à la «main invisible» du marché .

 

La victoire du modèle néoclassique : est-elle méritée?

 

«D’une manière générale, les effets positifs du système de marché sont largement admis aujourd’hui, bien plus qu’il y a une dizaine d’années» (Sen, 1999, 2003 p.44).

 

«La crédibilité de ce modèle néo-libéral, compétitiviste, dérégulateur, anti-étatique, explose littéralement après la chute du mur de Berlin. Il triomphe et apparaît aujourd’hui comme le seul détenteur d’une légitimité mondiale. Ce qui fait dire que nous sommes dans un régime de pensée unique» (Bajoit, 1997, p. 22).

 

 «L’histoire est passée sur (les autres) conceptions. Pourtant, elle ne les a pas invalidées scientifiquement – on ne peut pas affirmer qu’elles soient fausses - , mais elle les a rendues peu à peu non pertinentes. (…) On observe depuis une vingtaine d’années un grand affaiblissement de la croyance en l’Etat comme acteur du développement » (Bajoit, 1997, p. 21).

 

Les Etats qui ont obtenu les meilleurs résultats en terme de croissance économique et d’amélioration des conditions de vie sont des Etats ayant opté au moins en partie pour le marché concurrentiel. Le fait que le PIB par habitant soit souvent[26] corrélé avec les indicateurs sociaux en est un signe «évident» pour de nombreux observateurs.

 

La victoire du libéralisme et, de manière générale, de la «civilisation occidentale» sur les autres civilisations semble inéluctable (voir annexes sur le recul des cultures).

 

Mais quelle est la cause de cette «évidente» efficacité?

 

«(Pour les économistes), un mécanisme de marché concurrentiel favorise un niveau d’efficacité qu’un système centralisé serait incapable d’obtenir, à la fois pour des raisons d’économie d’information (sur le marché, chaque acteur peut remplir son rôle en disposant de peu de savoir) et de compatibilité des objectifs (sur le marché encore, toutes les actions fragmentaires se complètent)». (Sen , 1999, 2003 p.45).

 

Malheureusement, cette interprétation théorique de la victoire du libéralisme ne tient plus la route dès lors que l’on regarde de plus près les résultats au Sud de la planète, où les Etats les plus libéraux se sont cassés les dents les uns après les autres (par exemple l’Argentine, le Brésil etc). L’échec des ajustements structurels prônés par le FMI et la Banque mondiale dans les pays du Sud (voir Stiglitz, 2002, et annexe 2) et la nécessité de plus en plus grande du libéralisme d’en venir à la force pour limiter les libertés (d’immigration) ou pour assurer l’accroissement de ses ressources (pétrolières) achève de ternir cet enthousiasme. De plus, le marché concurrentiel mène à des bons résultats agrégatifs mais il n’en assure pas la redistribution (Sen, 1999). Dans une économie de marché dérégulée, la pauvreté moderne (Bengoa, 2000) peut se développer sous couvert d’un revenu par habitant élevé.

 

Nous postulons qu’ il existe une deuxième explication de l’efficacité du marché concurrentiel.

 

C’est que le marché concurrentiel bénéficie par essence[27] de ses externalités négatives sur les trois sphères du développement durable :

  • la sphère sociale(perte d’éthique, accroissement des inégalités);

  • la sphère environnementale (voir Rees, Faucheux, Daly etc);

  • la sphère économique(les autres modèles économiques, les pays concurrentiels les plus faibles, l’économie non marchande)

 

… et sur les générations futures .

 

Conclusion

 

Même si le développement durable concerne différentes sphères et dimensions, force est de constater que l’horizon proche et la sphère économique dominent aujourd’hui largement les processus de décision .

 

Nous avons tenté d’analyser pourquoi l’économie , en particulier avec la théorie néoclassique , s’est imposée comme discipline dominant les décisions d’enjeu planétaire.

 

Nous avons postulé que la théorie néoclassique tient autant son succès de ses qualités intrinsèques que du support géopolitique et culturel dont ses défenseurs ont pu bénéficier.

 

Nous avons suggéré que l’économie a une propension à étendre sa sphère de responsabilité au détriment d’autres sphères, que ce soit l’environnement, le social ou des horizons spatiaux et temporels éloignés.

 

 

CHAPITRE II. LA THEORIE NEOCLASSIQUE

 

Introduction

 

La théorie néoclassique fait aujourd’hui foi en économie . Elle prétend même, non sans quelque tricherie avec ses propres «principes fondamentaux», s’occuper de l’environnement, du social, du futur, bref du développement durable .

 

Nous allons voir sur quelles hypothèses fondamentales elle repose et mettre en évidence leur extrême fragilité. Il se pourrait que la théorie néoclassique et les présupposés culturels sur lesquels elle s’appuie, soient la principale cause de la non durabilité des décisions de ces trente dernières années.

 

Les adaptations de la théorie, comme l’internalisation de ses coûts externes et la privatisation à outrance, pourraient n’être que des emplâtres sur des jambes de bois. Outre les incohérences internes relatives à la doctrine elle-même – et qui infirment ses recommandations – nous verrons que son application dogmatique peut mener à des résultats sans précédent en ce qui concerne l’échelle, la gravité et les problèmes éthiques qu’ils soulèvent.

 

Rappel des hypothèses de la théorie néoclassique

 

Les différentes théories de l’économie de l’environnement découlent toutes de la théorie néoclassique (Faucheux,1995). Ces théories permettent de développer les instruments dits «économiques» de gestion de l’environnement et du social, instruments en pleine extension (OCDE, 1999) dans le cadre du principe du «pollueur-payeur» dont la connotation éthique ne doit pas faire illusion[28]. Il est donc intéressant de se poser quelques questions sur les hypothèses fondamentales de la théorie néoclassique.

 

En voici quelques unes (d’après Rees, 2001 – les italiques sont de nous):

-concurrence parfaite(libre circulation des facteurs de production);

-infinité d’acteurs rationnels;

-connaissance parfaite des marchés présents et futurs par tous les acteurs;

-infinité de marchés futurs;

-réduction des marges de production et de consommation[29];

-société marchande[30]

 

Pour Rees (2001), l'économie conventionnelle ne peut pas résoudre la crise écologique, pas plus qu’elle ne peut résoudre la crise du bien-être. L’annexe 4 reprend le résumé d’une de ses conférences où il dénonce une série de limites des modèles économiques dominants pour arriver à présenter une vision plus globale de l’économie, dans la ligne de l’économie écologique dont il sera souvent fait mention dans notre travail.

 

Nous proposons dans les chapitres qui suivent de voir plus en détail certaines des hypothèses fondamentales de la théorie néoclassique , et de l’économie marchande en général. Nous chercherons ensuite à savoir quels modèles alternatifs peuvent permettre de prendre de la hauteur pour percevoir le développement durable au delà de la seule sphère marchande. Ce n’est que quand nous aurons pris suffisamment de recul, nous pourrons commencer à nous interroger sur les indices ou indicateurs pertinents d’un point de vue global .

 

L’utilitarisme

 

La somme des utilités des acteurs est sensée maximiser l’utilité globale. Toute la théorie néoclassique repose sur cette théorie de la justice, fondée sur l’égoïsme primaire des agents.

 

La théorie utilitariste a la vie la plus dure en Occident , où l’idéal d’altruisme est paradoxalement le plus fort[31]. L’altruisme lui-même se résumerait théoriquement (mais contre-intuitivement) à un égoïsme intelligent[32]. On interprétera tout acte généreux en terme d’intérêt individuel. L’utilitarisme tente de nier la part sociale qui est en nous, alors que le dogme utilitariste nous rend incompréhensibles nos propres attitudes «irrationnelles», les attitudes d’autrui, la théorie économique d’Aristote et même le comportement des animaux sociaux. Les expériences comportementales en théorie des jeux ne trouvent qu’entre 20 à 30% d’individus complètement égoïstes (Fehr et Gächter, 2000). Cette trop faible proportion déforce le caractère prétendument universel de l’utilitarisme, qui s’est trop directement inspirée de la théorie de l’évolution de Darwin (darwinisme social).

 

Sen (2003, p.87) reconnaît des vertus opérationnelles à l’utilitarisme [33], mais en souligne les limites importantes, dont notamment:

 

  • l’indifférence distributionnelle (il oublie la répartition de ses bienfaits);

  • un total désintérêt pour les droits, les libertés et les autres questions non liées à l’utilité;

  • son adaptation au conditionnement mental (l’utilité dépend du contexte et est dès lors très injuste pour les personnes dont les conditions d’existence sont très pénibles et qui, par adaptation, «se satisfont de peu»).

 

Je reviendrai sur l’importance de l’éthique. La troisième critique ne concerne pas seulement les plus démunis. A l’autre bout de l’échelle sociale, cette relativité du bien-être mène à la course aux dépenses de prestige tant dans la société marchande[34] que dans les sociétés traditionnelles (Brekke et al., 2003). Cette caractéristique du comportement humain ne mène pas seulement à une déficience du marché à satisfaire le bien-être général[35]. Il met également en péril l’environnement, dans la mesure où, pour reprendre la vieille formule économique «les besoins sont illimités»[36].

 

L’hypothèse de croissance infinie

 

La théorie de la croissance postule une croissance infinie (pour répondre aux besoins illimités). Suite aux critiques du Club de Rome (Meadows et al, 1972), Solow (1973) répond que la dématérialisation de l’économie permet une croissance infinie. Lux (2003) résume la littérature à ce sujet, démontre qu’il n’y a en pratique et théoriquement à la marge pas de croissance sans croissance matérielle, rappelle les limites sociales à la croissance et conclut avec Daly (1993) que la théorie de la croissance[37] soutenable est un théorème impossible.

 

Hypothèse de rationalité des acteurs, et hypothèse d’efficience informationnelle des marchés.

 

Contre l’hypothèse de la rationalité des acteurs, on peut opposer l’évidence de leur irrationalité. La vérité est que les acteurs agissent avec un mélange de rationalité et d’irrationalité, de pulsions, ou d’émotions. L’approche psychologique du marketing, des techniques de vente et de la publicité démontrent à souhait que ce qui compte, c’est de convaincre l’acheteur potentiel de prendre la décision d’acheter, «sur un coup de tête» et parfois pour des raisons subliminales, inconscientes, autant que pour des raisons objectives. Il est évident que la qualité ou l’apparence du vendeur, de la devanture ou de l’emballage ont un rôle essentiel à jouer, fort éloigné de l’utilité intrinsèque du produit. Cette utilité intrinsèque est elle-même ambiguë quand il s’agit par exemple de biens de prestige ou de conformation sociale.

 

Les «biais» de perception statistique des acteurs sont quasi systématiques. La théorie du prospect de Kahneman et Tversky (1979) sur les décisions des gens en condition d’incertitude, et Kahneman ( 2003) relèvent par exemple que les gens sont souvent en proie à des illusions cognitives:

  • l’aversion au risque est plus forte quand il s’agit de gains que de perte (l’asymétrie peut aller du simple au double)[38];

  • les gens apprécient et évaluent plutôt les changements de situation que les situations;

  • il y a un effet de possession sur les objets: on n’attache pas la même valeur à un objet suivant qu’on le possède ou non[39];

  • on a tendance à surpondérer les événements à faible probabilité et à souspondérer les événements à forte probabilité;

  • les préférences sont plutôt relatives qu’absolues[40]

 

Enfin, comme nous le verrons plus loin, les gens ont une propension à punir «à perte» les comportements déviants et à récompenser, même sans avantage individuel direct ou différé, les personnes perçues comme altruistes.

 

D’autre part, l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés considère que le marché compense l’impossible «information parfaite» des acteurs individuels. Si un grand nombre d’acteurs (idéalement une infinité d’acteurs) connaissent chacun une partie de l’information, la somme de leurs actions et supposée intégrer l’ensemble de l’information et leurs lacunes se compenser. Le marché retrouverait ainsi l’information parfaite nécessaire à la théorie néoclassique .

 

Mais même en cas de rationalité optimale des acteurs individuels, la société dans son ensemble, comme somme des décisions de chacun, peut adopter des choix irrationnels. Si l’on considère la Bourse comme l’exemple type de la détermination de valeur par une «infinité» d’acteurs informés, force est de constater que cette hypothèse ne tient pas. Les bulles spéculatives[41] et les crash boursiers qui les suivent (comme en 1929 et 1987) apparaissent en effet comme des aberrations, des dysfonctionnement manifestes du système de formation des prix par conjonction de l’offre et de la demande. Shiller (2000) montre que les crashes boursiers de 1929 et 1987 ont tous deux été précédés par une surévaluation record des actions américaines par rapport à leur valeur fondamentale[42].

 

Les bulles spéculatives se retrouvent encore plus fréquemment pour les entreprises en particulier, même si leur santé financière et leurs perspectives sont évidemment mieux connues que la Bourse en général. Orléan (2003) en donne plusieurs exemples, où le cours s’écarte parfois énormément de la valeur fondamentale de l’entreprise. Il est déjà édifiant que la Bourse américaine dans son ensemble[43], entre 1881 et nos jours, a toujours été surévaluée de 5 à plus de 40% de sa valeur fondamentale calculée sur les profits des dix dernières années. Cette surévaluation chronique serait-elle la mesure du goût du jeu de nos acteurs «rationnels»? Les bulles spéculatives et les crashes boursiers ont en tout cas peu de rapport avec l’information objective détenue par les acteurs.

 

On peut expliquer ce phénomène par le fait que les opérateurs intègrent dans leurs décisions une anticipation de la valeur future des entreprises. Une anticipation relève par essence d’une information incomplète[44]. En fait, l’évolution des cours de Bourse a une apparence irrationnelle, voire chaotique[45]. Les crashes boursiers sont souvent perçus par le public comme l’effet d’une soudaine folie collective[46]. Mais cette «évidence» populaire ne suffit pas à entamer la croyance indéfectible des économistes néoclassiques en la rationalité des acteurs. Orléan (2003) relève ainsi que les acteurs boursiers «ne se déterminent pas seulement en fonction de la valeur fondamentale mais surtout en fonction de l’évolution attendue des cours». Plus précisément, «sur un marché financier, chacun se détermine non pas à partir de son estimation de la valeur fondamentale mais à partir de ce qu’il pense que les autres vont faire. On parlera de rationalité «autoréférentielle pour désigner cette forme de rationalité tournée exclusivement vers les opinions des autres». De quoi sauver de justesse l’hypothèse de rationalité des opérateurs boursiers.

 

Cette rationalité autoréférentielle de la Bourse n’est pas du tout, comme on pourrait le penser, un accident, mais relève d’une tendance comportementale structurelle que l’on peut reproduire en laboratoire. Si l’on donne expérimentalement à une action fictive une valeur fondamentale connue de tous les joueurs et qu’on laisse fluctuer l’action en promettant de la racheter à cette valeur, il se produit invariablement une bulle spéculative haussière[47] se terminant par un réajustement (crash) rapide juste avant la fin du jeu (Noussair, 2001). Or tout au long du jeu, les individus savent parfaitement que la valeur fondamentale est constante.

 

L’énigme peut s’expliquer de la manière suivante (Orléan, 2003): un individu est rationnellement amené à acquérir le titre à un prix supérieur à sa valeur fondamentale dès lors qu’il pense que d’autres sont prêts à l’acquérir à un prix encore supérieur dans le futur. Les autres pensent de même et le cours monte en même temps que le risque, jusqu’à ce que, peu avant l’échéance, chacun se précipite pour ne pas vendre le dernier.

 

En Bourse, les incertitudes sur la valeur fondamentale et sur le futur s’ajoutent à ce phénomène «autoréférentiel». Le cours est alors encore moins prévisible. L’art pour les acteurs sera toujours de «prendre leur bénéfice» juste avant la chute du cours, quelles qu’en soient les causes. En matière de placements boursiers, deux écoles se côtoient: une école fondamentalistes (ne jurant que par la valeur fondamentale) et une «vieille» école d’opérateurs plus intuitifs s’aidant éventuellement de graphes d’évolution boursière (Sluys, 1991). Cette dernière méthode, qui peut sembler plus artistique, moins rationnelle, s’appuie justement sur l’hypothèse de rationalité parfaite du marché (y compris les tendances spéculatives). En quelque sorte, pour être bon spéculateur en Bourse, il faut croire à la rationalité autoréférentielle. Sur un marché financier, on fait du profit quand on réussit à prévoir l’évolution de l’opinion du groupe. «Pas plus qu’un homme politique , le gestionnaire ou l’analyste ne peut avoir raison contre l’opinion majoritaire de ses électeurs: c’est le marché qui vote. C’est pourquoi il importe, au-delà de l’étude des entreprises, de prendre conscience des courants d’opinion qui peuvent agiter la Bourse» (Balley, 1987). Orléan souligne[48] «qu’une telle instabilité mimétique se trouve durablement réduite et encadrée lorsque émerge un modèle d’évaluation économique reconnu par tous comme légitime». La croyance dans les possibilités de l’Internet pour la vente par correspondance est un exemple d’une telle «convention» reconnue par tous et qui engendra le boum de la «nouvelle économie » (Start up informatiques).

 

«Tant que les évolutions économiques constatées sont conformes à la convention, celle-ci perdure. Lorsque des anomalies s’accumulent, l’incertitude renaît, et le mimétisme se fait à nouveau sentir».

 

La «convention» elle-même n’est que conviction visionnaire, imparfaite.

 

La théorie des jeux en situation de rationalité et d’information parfaite démontre déjà théoriquement les faillites du marché issues de l’incertitude sur les décisions des autres acteurs (voir le célèbre «dilemme du prisonnier»)[49]. Mais non seulement les acteurs ne peuvent pas être considérés comme parfaitement rationnels, mais de plus, l’information en situation de concurrence est forcément imparfaite. Le biais d’information est une des caractéristiques fondamentales du marché, car il est généré par le marché lui-même. L’acteur «concurrent» a toujours intérêt à savoir et ne pas enseigner, «voir et ne pas être vu», même à brouiller les pistes de ses adversaires (ou de ses clients) par de fausses informations ou à créer des alliances partielles sous forme de cartels.

 

En effet, la majeure partie du bénéfice de la spéculation commerciale provient d’avantages informationnels aussi minimes soient-ils. Un marchand peut gagner en vingt minutes autant qu’un paysan en 6 mois si ce dernier arrive éperdu avec un chargement périssable sur un marché dont il ne connaît pas les rouages: le marchand lui achète son chargement et le revend vingt minutes plus tard deux fois plus cher à l’opérateur qui était justement en manque de ce produit. Les méfaits de la spéculation financière internationale est aujourd’hui largement reconnue, même si on ne sait pas encore très bien comment la juguler (terme qui fait frémir, par définition, les néoclassiques)[50].

 

La seule timide intervention proposée, la taxe «Tobin» , relève pourtant des outils économiques - les seuls à avoir droit de cité dans les milieux économiques conventionnels – mais n’arrive même pas à s’imposer.

 

Le rôle stratégique de l’information («voir et ne pas être vu») explique d’ailleurs la puissance occidentale actuelle, si l’on en juge par les positions de l’Office de l’Evaluation technique américain qui prétend que grâce à la révolution technologique en cours dans le domaine de l’informationnel, des économies de ressources de l’ordre de 40 à 60% pourraient devenir faisables dans un avenir proche aux USA, sans aucun sacrifice de croissance [51] (Faucheux et Noël, 1995, 261). Il ne s’agit malheureusement pas nécessairement d’avantages pour l’humanité, mais surtout d’avantages comparatifs qui n’ont rien à voir avec le développement durable .

 

En conclusion de tout ceci, on peut dire que même dans le bastion de l’économie marchande qu’est la Bourse, la rationalité des acteurs et leur information optimale ne mènent ni à la rationalité du marché , ni à son efficience informationnelle, ni à son efficacité.

 

Les sources de la «compétitivité» du marché sur les autres systèmes doivent être trouvées ailleurs.

 

Le domaine d’intervention de l’économie de l’environnement

 

 

En plus des limites propres à chacune de des théories de l’environnement (souvent, comme dans le cas de l’internalisation des coûts , des contradictions avec les hypothèses fondamentales de la théorie néoclassique ), elles souffrent toutes des limites intrinsèques de la théorie néoclassique pour laquelle, rappelons-le, tout ce qui est externe au marché ne saurait avoir d’existence économique.

 

L’économie de l’environnement ne peut donc s’appliquer que dans des cas bien précis, dont quelques uns sont résumés dans l’arbre ci-dessous. Pour les autres cas, seule une approche multidisciplinaire est actuellement envisageable. Dans le domaine social, Sen (2003, p. 191) arrive à la même conclusion que les résultats du marché – dont la principale vertu est l’efficacité - sont tributaires de son encadrement économique et social. Le mode de décision est alors multidimensionnel, ou multicritère (voir Vincke, 1989), et ne peut pas se résumer à une optimisation d’un paramètre unique comme la valeur marchande.

 

Le choix d’une théorie économique plutôt qu’une autre peut se résumer dans l’arbre suivant, qui délimite les cas pour lesquels la théorie néoclassique est applicable, donc où l’on peut s’en remettre aux vertus du marché .

 

Rappelons que le problème considéré doit d’abord avoir passé le cap de l’arbre de décision exposé plus haut, et donc relever exclusivement de la sphère marchande.

 

Domaine d’application de la théorie néoclassiquedans la sphèremarchande

 

L’arbre de décision ci-dessus indique dans quels cas on peut utiliser la théorie néoclassique dans la sphère marchande pour atteindre la satisfaction du plus grand nombre (étant entendu que nous avons déterminé à l’aide de l’arbre plus haut que le problème relevait de la sphère marchande).

 

Ce tableau semble fort exclusif. Il ne signifie pas que la théorie économique ne s’applique à aucun problème: de nombreux problèmes d’optimisation font en pratique appel à certains outils de la théorie économique, en particulier pour des entreprises évoluant en contexte concurrentiel débridé. Il ne saurait en être de même dans un contexte de g