Les portus de la vallée de l’Escaut à l’époque carolingienne. Analyse archéologique et historique des sites de Valenciennes, Tournai, Ename, Gand et Anvers du 9e au 11e siècles. (Florian Mariage)

 

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II. La vallée de l'Escaut. Catalogue historique des portus à l'époque carolingienne

 

2.1 Introduction. Contexte géographique, politique et économique

 

2.1.1 Caractéristiques hydrographiques

 

Pour comprendre l'importance qu'a pu avoir un fleuve comme l'Escaut dans le développement économique des villes situées sur son parcours à l'époque carolingienne, il importe d'en connaître les caractéristiques hydrographiques essentielles[29].

 

L'Escaut prend actuellement sa source à proximité du mont Saint-Martin, au nord de Saint-Quentin, dans le département de l'Aisne[30]. Le fleuve, après avoir traversé trois pays (France, Belgique, Pays-Bas) se jette quelque 430 km plus loin dans la mer du Nord. Le bassin hydrographique de l'Escaut couvre plus de 20 000 km2, dont 15 328 km2 sur le territoire de l'actuelle Belgique, soit plus de la moitié de la superficie totale du pays[31]. Sur son parcours, orienté de nord à nord-est, le fleuve reçoit de nombreux affluents, soit parmi les plus importants, d'amont en aval: la Sensée (rive gauche), la Haine (rive droite), la Scarpe (g), la Lys (g), la Dendre (d) et enfin le Rupel (d).

 

L’Escaut est, comme la Meuse, un fleuve à deux saisons hydrographiques. La proximité de la côte et la douceur du climat tendent cependant à réduire les différences entre les saisons, d’où des crues réduites. La multiplicité des méandres du cours ancien du fleuve lui confère une pente kilométrique minime, soit de 10 cm environ jusqu’au confluent du Rupel, et de 3 cm en aval[32]. Sur tout son parcours et jusqu’au 18e siècle, l’Escaut divague dans sa plaine alluviale. La seule exception est qu’aux environs d'Antoing, le fleuve perce perpendiculairement le dôme du Mélantois et se resserre, jusqu'à Tournai. Au-delà, l’Escaut pénètre dans la plaine flamande et retrouve ses nombreux méandres, jusqu’à son embouchure[33].

 

2.1.2 Navigabilité de l'Escaut

 

On ne sait rien des conditions dans lesquelles pouvait s’effectuer la navigation sur l’Escaut à l’époque qui nous intéresse. Aucune embarcation carolingienne n’ayant été découverte dans le lit du fleuve ou à proximité[34] et les textes faisant totalement défaut sur cette matière avant le 12e siècle[35], on en est réduit à comparer les cas contemporains des régions avoisinantes ou alors à réaliser des déductions en fonction des situations plus tardives ou antérieures, mieux connues.

 

La première question qui se pose, et qui conditionne la pertinence de notre étude est de savoir si l’Escaut a bien toujours joué ce rôle d’axe de communication et d’économie, tel qu’on lui connaît depuis le 12e siècle au moins[36]. La réponse est positive et se justifie aisément: que l’on prenne simplement en considération qu’avec la chute de l’empire romain au 5e siècle, l’ensemble du réseau routier est laissé dans un état de quasi-abandon[37]. Or les matières pondéreuses circulent toujours: le commerce de la pierre de Tournai, par exemple, est continu du Bas-Empire jusqu’à nos jours. Sans l’Escaut, le déplacement de gros blocs de pierre se serait avéré, si pas impossible, du moins extrêmement pénible et particulièrement onéreux. M. Van Uytfanghe, qui a rassemblé l’ensemble des textes relatifs à l’Escaut et ses affluents à l’époque mérovingienne, arrive à la conclusion que, si l’on ne sait rien du commerce fluvial à cette époque reculée, à tout le moins le fleuve était utilisé pour le transport de personnes, en l’occurrence par les évangélisateurs pour se déplacer. D’autre part, les sources mentionnent le transit d’esclaves dans la région du Haut-Escaut, à Cambrai notamment, à la fin du 6e siècle[38]. Surtout, il apparaît que la grande majorité des centres d’évangélisation, les grands monastères et les agglomérations de quelque importance sont situés le long des voies d’eau[39].

 

On dispose d’études concernant la navigation sur la Meuse, le delta du Rhin et tout le monde anglo-saxon et scandinave [40]. Les embarcations découvertes étaient cependant vouées essentiellement à la navigation en mer. A Sutton Hoo ou Oseberg par exemple, les vaisseaux mis au jour mesuraient plus de 20 mètres de long et 4 de large. Ils pouvaient être mus par 20 rameurs. D’un autre type est le bateau d’Utrecht, long de 18 mètres et large de 4, et daté du 8e siècle. Sa forme caractéristique en «banane» et la présence probable d’un mât, en font le prototype de l’embarcation de rivière ou d’estuaire, quoique rien ne soit réellement assuré en ce domaine[41].

 

En l’absence d’élément de comparaison contemporain réellement probant, on en est réduit à réaliser des déductions sur base d’une situation plus récente. Comment les anciens naviguaient-ils sur l’Escaut? Au 13e siècle, de nombreux types de navires circulaient sur le fleuve, même au plus haut de la navigation; à Douai, on construisait notamment des escarpoises, capables d'affronter la mer. Dans les tarifs de tonlieux de l'époque, on retrouve sur la Scarpe des nefs de 10 m de long pour 2 de large, supportant 14 à 15 tonneaux; à Valenciennes, des navires pouvaient porter jusqu'à 48 tonneaux[42]. Les albums de Croÿ, datant du début du 17e siècle, représentent le long du fleuve, outre de petites barques "de pêche", des embarcations très étroites, systématiquement munies d'un seul mât, poussées par une grande voile et dirigées par un large gouvernail[43]. Tout en étant conscient des limites critiques à adopter par rapport à de telles représentations, Adrien de Montigny offre là sans doute un exemple fort plausible de ce qui devait couramment circuler sur l'Escaut. Ces bâtiments, de dimension très modeste -pas plus de 10 mètres de long, à en croire la taille des personnes qui s'y tiennent debout-, sont à fond plat: il faut y voir la conséquence du peu de profondeur de l’Escaut. A partir de Tournai, les bateaux possèdent de temps à autre deux voiles, et ce de plus en plus fréquemment après Termonde. Enfin on peut voir, amarrés côte à côte au port d'Anvers, des navires de petit tonnage, à côté de gros galions à plusieurs mats, voguant vers ou en provenance de l'estuaire de l'Escaut. La navigation à la voile était encore pratiquée sur le fleuve à la fin du 19e siècle, comme le montrent des photos d’époque de péniches à Tournai[44].

 

Un autre élément déterminant pour quiconque voulait naviguer sur l’Escaut était le flux et le reflux des marées. En ce domaine, notre connaissance est une de fois de plus minime, ce d'autant qu'avec la transgression maritime Dunkerke II, le paysage côtier et le niveau de la mer ont considérablement évolué depuis l'époque étudiée. Ce que l'on sait découle toujours d’une situation moderne voire contemporaine. Avant la mise en place d’écluses sur le fleuve, au cours des 19e et 20e siècles, les marées de l’Escaut portaient jusqu’en amont d’Ename[45]. Descendre l'Escaut ou le remonter jusqu'à ce niveau ne devait donc pas représenter trop de problème, mais qu'en est-il de son parcours en amont d'Ename, surtout lorsque le vent faisait défaut et rendait la navigation à la voile inutile? Là aussi, les Albums de Croÿ sont du plus grand intérêt. La planche des albums représentant l'Escaut de Bléharies à Antoing met en effet en scène deux barques remontant le fleuve, munies d'une voile mais tirées de part et d'autre de l'Escaut par trois hommes solidement harnachés[46]. Les chemins de halage existent toujours, et étaient encore utilisés au début de ce siècle, avant la généralisation des moteurs à vapeur puis diesel: sans rames; c'était le seul moyen pour remonter le courant. Le recours à ce mode de traction, en toute hypothèse, doit s'enraciner dans des usages très anciens, mais qu'il est impossible de dater. Par exemple, les Miracles de Saint-Goar signalent un marchand frison qui remontait le cours du Rhin grâce à des haleurs au début du 9e siècle[47]. Outre la force humaine, le recours aux chevaux pour ce type d’opération, bien que probablement fort peu répandu à l’époque vu la cherté de l’animal, est attesté par la tapisserie de Bayeux, datant de la fin du 11e siècle[48]. Dans ce cadre, le bon état des berges et leur aménagement était un facteur essentiel; dans ce domaine aussi, malheureusement, les études font défaut.

 

Si on ne sait rien de précis concernant le niveau ancien du fleuve, sa faible déclivité et son débit réduit sont peut-être les seuls éléments d’information pouvant nous aider à comprendre les modalités d’une éventuelle navigation. C'est que l'Escaut n'est pas un fleuve particulièrement remarquable pour son débit et sa profondeur, et n'autorisait donc, du moins dans sa partie la plus en amont[49], que des bateaux à faible tirant d'eau. Même pour ces embarcations particulières, les navires ne s'aventuraient pas au-delà d'une certaine limite. L'historien local Henri d'Outreman affirmait, au 17e siècle, que c'est seulement à partir de Valenciennes que l'Escaut "commence à porter bateaux"[50]. Cette hypothèse semble se confirmer par la représentation de la vallée de l'Escaut dans les Albums de Croÿ (ca 1609): fait remarquable, aucune embarcation n'y est signalée en amont de Valenciennes, alors qu'Adrien de Montigny en dessine cinq, précisément en aval du pont Néron, là-même où l’on présuppose l'emplacement de l'ancien portus carolingien[51]. Dès le 13e siècle, Valenciennes fait office de rupture de charge majeure entre la route terrestre et l'Escaut[52]. Sans doute qu'au Moyen Age, avec la mise en place de différents ponts et moulins par-dessus l'Escaut, il était devenu dans les faits impossible pour une embarcation d'une certaine importance de pénétrer plus en avant dans la ville. Pour la période antérieure au développement urbain de Valenciennes, les bateliers se sont peut-être aventurés plus en amont de l'Escaut: les archéologues reculent la limite de navigabilité de quelques kilomètres, ce qui aurait permis aux constructeurs romains de transporter aisément les pierres de Tournai retrouvées en quantité importante dans le castrum de Famars[53].

 

A Tournai même, on connaît les grandes difficultés que connaissaient les usagers de l’Escaut au début du 17e siècle; la profondeur du fleuve par endroit n’excédait alors pas 1 m, voire moins dans certaines portions du chenal navigable[54]. La largeur de l’Escaut -plus de 60 m en certains endroits- y était pour beaucoup, mais également l’activité économique de la cité, avec ses moulins et rejets divers, favorisant un ensablement continu du fleuve. Pour les périodes antérieures, on dispose désormais d’une étude assez précise, résultant de diverses observations de fouilles dans et à proximité du fleuve[55]. Il ressort de cette analyse qu’entre le Bas-Empire et le bas Moyen Age, le niveau de l’eau n’a pas sensiblement varié, oscillant autour de 13 m, mais le lit du fleuve a lui été surélevé de manière significative, croissant de moins de 10 m d’altitude vers un niveau pouvant atteindre 13 m. Il en résulte que pour le haut Moyen Age, le tirant d’eau était beaucoup moins important que dans l’Antiquité. Ce n’est qu’en 1564 que, pour pallier à cet envasement généralisé, on mit en place une tenue d’eau en aval de Tournai, au Pré-aux-Nonnains. Avant cette date, le fleuve ne laissait donc aucune place aux navires de fort tonnage.

 

Il est difficile aujourd'hui de se représenter ce que pouvait être la Haine au Moyen Age. Pourtant la rivière, malgré son faible débit, a joué un rôle essentiel dans le développement économique du comté de Hainaut, reliant Mons, Saint-Ghislain et Condé. Par son orientation est-ouest, la Haine permettait presque d'effectuer la jonction avec la Sambre et donc la vallée mosane. Surtout, la rivière traversait une région charbonnière, et c'est à ce titre qu'elle fut très tôt utilisée pour le transport de houille et en échange de marchandises diverses, dont du vin[56]. Les tonlieux perçus à Condé et à Mons au bas Moyen Age attestent d'ailleurs de sa navigabilité[57]. Pour les périodes antérieures, il faut citer ici la découverte des barques et des structures portuaires de Pommeroeul, témoignant de l'utilisation de la Haine à des fins de transport à l'époque gallo-romaine. L'implantation sur la rive gauche de la rivière de l'abbaye de Saint-Ghislain dans le courant du 7e siècle va également dans ce sens.

 

La Scarpe est un des principaux affluents de l'Escaut; longue de 80 km, elle prend sa source à l'ouest d'Arras et rejoint le fleuve à Mortagne. En ce qui concerne les possibilités de navigation, les albums de Croÿ fixent explicitement la limite aux portes de Douai[58]. Dès le 13e siècle, la ville était en effet connue pour ses chantiers navals, et y était perçu un important tonlieu[59]. Mais la rivière était utilisée en amont de la ville puisqu'on levait vers 1024-1025 un tonlieu à deux kilomètres de là, à Lambres, par ailleurs dénommé portus[60]. Les témoignages de la Vita Columbani (639-642) et de la Vita Amandi (mi-8e siècle) attestent de l'utilisation de la rivière à l'époque mérovingienne à des fins de transport de personnes[61]. L'importance des implantations humaines -villes, abbayes, villages- le long de son cours sont également un indicateur du rôle joué par le cours d'eau. En réalité, la Scarpe a surtout pu être utilisée de manière intensive à partir du 10e siècle, lorsqu'on entreprit de détourner à la fois la Satis et la rivière d'Arleux, et augmenter dès lors considérablement son débit[62].

 

Avec la Scarpe, la Lys est le plus important affluent de l'Escaut. Depuis Aire au cœur de l'Artois, la rivière réunit un grand nombre de cités drapières avant de se jeter dans le fleuve à Gand. L'activité économique le long de son cours est surtout attestée aux temps forts de l'industrie textile, à la fin du Moyen Age[63]. Au 13e siècle, Lille -sur la Deûle, le principal affluent de la Lys- constituait le site le plus reculé de la navigation et faisait office de point de transbordement des marchandises, entre la rivière et les routes terrestres descendant vers le sud[64].

 

2.1.3 Contexte historique et politique

 

Le développement des portus scaldiens à l'époque carolingienne ne peut se comprendre en abordant la problématique uniquement sous une perspective économique. La politique, le jeu du pouvoir, les enjeux militaires ont eu tout autant d'influence.

 

Traditionnellement, la période carolingienne débute avec le sacre de Pépin le Bref à Soissons, en 751, et s'achève avec l'avènement des Capétiens en 987. Jusqu'en 843, l'ancien royaume franc mérovingien connaît une extension territoriale importante, principalement vers l'est, des œuvres de Charlemagne (768-814). Ces conquêtes eurent notamment pour conséquence directe de faire de l'ancienne Neustrie le cœur même du royaume franc[65]. Surtout, le roi devenu empereur (800) s'entoure d'une administration centrale efficace et cultivée, tout en conservant le contrôle des régions périphériques, en nommant sur place des personnalités dévouées (comtes et évêques), éventuellement secondées d'envoyés du roi (missi dominici) aux pouvoirs spéciaux.

 

Avec Louis le Pieux (814-840), l'unité de l'empire carolingien -qui s'étendait alors des Pyrénées à L'Elbe et du Tibre à la Mer du Nord- vole peu à peu en éclat. En 843, au traité de Verdun, les trois fils survivants de Louis se partagent l'héritage paternel: Louis le Germanique reçoit la partie orientale, entre Elbe et Rhin; Lothaire hérite de la couronne impériale et de la longue bande centrale entre la Mer du Nord et l'Italie (Lotharingie); Charles II le Chauve, enfin, se voit doter de la Francia Occidentalis, soit une grande partie du territoire français actuel. Surtout désormais, l'Escaut qui n'était jusqu'alors qu'un fleuve sans réelle importance politique, acquiert le statut de frontière entre la Lotharingie et le royaume de Charles le Chauve. Malgré une petite période où cet état est remis en question (traité de Meersen, 870 - traité de Ribémont, 880), l'Escaut à la fin du haut Moyen Age marquera la limite entre ce qui deviendra le royaume de France et le Saint-Empire Germanique; entre les comtés de Flandre d'une part et ceux de Brabant et de Hainaut d'autre part; entre les diocèses de Tournai et d'Arras enfin, et celui de Cambrai. Dès lors, selon que les agglomérations se situent sur la rive gauche (Gand, Tournai) ou droite (Anvers, Ename, Valenciennes) de l'Escaut, elles basculent dans l'un ou l'autre camp, et suscitent dès lors la convoitise de la partie adverse.

 

Rapidement en effet, la région est le théâtre de luttes armées. Entre 836 (Anvers) et 892, les agglomérations et les monastères situés le long de l'Escaut et de ses affluents subissent plusieurs vagues d'incursions normandes puis hongroises[66]. Si l'historiographie contemporaine a eu tendance à en exagérer les conséquences néfastes[67], il n'empêche que ces attaques à répétition ont précipité le déclin de l'autorité centrale, favorisant l'avènement de pouvoirs locaux et la mise en place de structures féodales. Ce processus impliqua également la construction de nouvelles fortifications (Tournai, Cambrai) voire la mise en place de structures défensives ex nihilo (Petegem, Gand voire Anvers). Car là est le trait politique fondamental de la seconde moitié du 9e siècle et des siècles suivants: la montée en puissance des comtes, qui de fonctionnaires royaux nommés acquièrent le statut de potentats régionaux à la charge héréditaire et qui sont seuls à même, désormais, d'assurer la défense du territoire. Pour la vallée de l'Escaut, le personnage le plus remuant est le comte de Flandre qui, via ses conquêtes et sa politique matrimoniale, entre progressivement en possession -dès les années 879-885- de la quasi totalité du territoire sis entre la Mer du Nord et l'Escaut, et s'aventure même au-delà du fleuve, à Ename et Valenciennes. Le comte conquiert; il organise et structure aussi: dans le courant des 10e et 11e siècles, il met en place sur base des anciens pagi mérovingiens un système de châtellenies, organisées autour d'un castrum comtal (Bruges, Gand, Lille, Arras, Douai)[68].

 

Pour faire face aux prétentions territoriales du comte de Flandre qui, dès la mort d'Othon III en 1002, s'en prenait à Valenciennes, les empereurs germaniques entreprirent à partir de 975 la mise en défense de la rive droite de l'Escaut[69]. Des agglomérations jusqu'alors modestes (Anvers, Ename, Valenciennes) furent fortifiées et érigées chacune au rang de centre de marche impériale. Peine perdue pour Ename: en 1033 ou 1034, le comte de Flandre réussit à s'emparer du castrum et démilitarisa le site, puis conquit toute la région aux alentours (ca 1050); par ce coup d'éclat, le vassal du roi de France devenait vassal de l'empereur salien[70].

 

Au milieu du 11e siècle, l’Escaut avait perdu son statut de frontière, hérité de l’époque carolingienne. Le comte de Flandre désormais maître des deux rives du fleuve, du moins dans sa partie la plus septentrionale, le commerce pouvait s’y pratiquer dans un contexte davantage sécurisé; nul doute que cela a pesé de tout son poids dans le développement économique des villes situées sur son parcours[71].

 

2.1.4 Contexte économique

 

Dans un article paru en 1989, Adriaan Verhulst mettait en lumière un des traits les plus caractéristiques de l'activité économique des villes de la vallée de l'Escaut au haut Moyen Age: celles-ci accusaient un retard de développement de cinquante à cent années par rapport aux civitates de la vallée de la Meuse et du delta du Rhin[72]. Pour le professeur de l'université de Gand, on ne trouve effectivement aucune trace d'activité économique importante dans la région située entre la mer du Nord et l'Escaut avant la fin du 8e siècle. Verhulst explique ce phénomène par le climat économique de la Neustrie, coupée des principales voies de circulation de la monnaie et des marchandises, qui passaient essentiellement au sud de la région, entre la foire de Saint-Denis et Quentovic, et à l'est de celle-ci, le long de la Meuse.

 

Ce point de vue est également repris par Stéphane Lebecq. Il existe réellement un vide tant historique qu'archéologique entre les pôles économiques que sont au sud la foire de Saint-Denis, où se rencontrent des marchands frisons et surtout saxons, l'axe constitué par le Rhin et son embouchure à l'est au nord, avec les emporia de Walcheren-Domburg, Deventer et surtout Dorestad, et enfin à l'ouest le chapelet d'emporia de la Manche, parmi lesquels Quentovic. Au centre de ce dispositif, c'est le désert économique, ou presque. L'argument numismatique est à ce titre éloquent: les trientes de Dorestad, frappés au 7e siècle et découverts en nombre dans la Frise, l'Angleterre, le Danemark et toute la vallée du Rhin n'ont été trouvés dans nos régions qu'à Froyennes (près de Tournai) et Borsbeek (dans le Brabant) pour le bassin scaldien, Overpelt et Asch pour la Meuse et plus au sud, à Chalons-sur-Saône et Condé-sur-Aisne[73]. Pour les sceattas issus d'ateliers frisons ou anglais de la fin du 7e à la fin du 8e siècles, le constat est le même: entre Meuse et mer du Nord, les seules trouvailles sont celles de la région de Namur.

Plus tard, de la fin du 8e et du début du 9e siècles (de Charlemagne à Lothaire Ier), lorsque les carolingiens reprennent en main la frappe de monnaies, ils émettent notamment des deniers à Dorestad. La carte de répartition des découvertes de ce type ignore sublimement les régions étudiées[74]. En fait, si l'on s'en tient aux sources écrites et numismatiques, force est de constater que le "réveil" économique des villes situées le long des vallées scaldienne et mosane ne survient généralement qu'à partir du milieu du 9e siècle, soit après les premières incursions normandes.

 

Un deuxième trait caractériserait ces villes: l'absence de place de marché avérée dans le portus carolingien est une preuve de son orientation exclusive vers le commerce interrégional voire international, avec comme point de mire la ville de Dorestad et les emporia du delta du Rhin et de la Meuse. Ce n'est qu'après la chute de ces centres au milieu du 9e siècle que les portus de la vallée de l'Escaut développeront une place de marché digne de ce nom, axée sur la campagne environnante.

 

A cela s'ajoute la construction de nouvelles fortifications ou le relèvement de structures existantes, assurant une sécurité aux marchands locaux. Enfin, le développement d'une véritable industrie, essentiellement textile, et l'exportation de ces produits ouvrira les horizons économiques vers la mer du Nord.

 

La véritable éclosion de ces portus de "seconde génération" ne serait donc pas antérieure au 10e siècle. Verhulst distingue dès lors deux phases dans le développement des villes scaldiennes: à un premier portus carolingien, essentiellement axé sur le commerce au long cours, succède aux 10e et 11e siècles un portus disposant d'une assise régionale, car animé d'une place de marché à caractère local, et qui aurait pleinement bénéficié de la construction de fortifications suite au passage des Normands. C'est cet ancrage local qui permettra plus tard l'éclosion de la ville du bas Moyen Age.

 

 

2.2 Valenciennes

 

2.2.1 Les origines

 

Le nom de Valenciennes, d'après les recherches les plus récentes, dériverait de "Valentinianas", ce que l'on peu traduire par "domaine de Valentinus"[75]. La ville se situe à l'emplacement où une petite rivière, la Rhônelle, se jette dans l'Escaut.

 

L'origine de l'occupation du site semble être intimement liée au poste romain de Famars, situé cinq kilomètres en amont de Valenciennes, et qui avait connu au Bas Empire une fortune importante[76]. Henri Platelle, se fondant sur des indices toponymiques et géographiques, affirme que Valenciennes était le lieu de passage, à l'emplacement actuel du pont Néron, des routes reliant Valenciennes à Famars et Bavay à Valenciennes. Aucune découverte archéologique substantielle n'est cependant venue jusqu'à présent étayer l'hypothèse d'une implantation gallo-romaine à cet endroit du franchissement de l'Escaut[77]. La grande chaussée romaine Bavai-Tournai passait à Escaupont, soit neuf kilomètres plus au nord de Valenciennes. Il semble cependant manifeste que le développement de l’agglomération est intimement lié au déclin de la cité gallo-romaine de Famars, avec un transfert progressif si pas de population, du moins de centre d’autorité et d’activité économique[78].

 

L'occupation du site à l'époque mérovingienne est attestée par la présence de tombes, découvertes en 1915 et 1947-1949 dans une extension du cimetière de Saint-Roch, au nord-est de la ville en bordure de l’Escaut[79]. La centaine de sépultures mises à jour, contenant un mobilier funéraire des 6e et 7e siècles, pourrait faire partie d’une nécropole suburbaine, correspondant à un modeste noyau pré-urbain, sis sur la rive droite de l’Escaut, à l’endroit où fut bâtie la première église de Valenciennes, Saint-Géry[80].

 

Le plus ancien texte mentionnant Valenciennes date de 693. Dans cet acte, le jeune roi de Neustrie Clovis III, entouré d'une cinquantaine de dignitaires, rend une sentence dans une assemblée judiciaire qui se tient Valencianis in palatio nostro[81]. Le palais en question était, en toute vraisemblance, le centre d'un ou de plusieurs fisci royaux, peut-être issu de l'ancien domaine de Valentinus. L’importance de ce plaid et le nombre de dignitaires présents, donnent une idée de la taille du palais mérovingien, qui devait disposer d’une aula ou d’une salle comparable, et du logement susceptible d’accueillir en plein hiver une assemblée d’une cinquantaine de personnes.

 

La Passion de Saint-Saulve[82], éclaire un peu la situation de cette implantation royale durant le second tiers du 8e siècle. Le texte, écrit à la fin du 9e siècle, raconte l'assassinat de l'évêque missionnaire Salvius, sans siège fixe, aux portes du fiscus de Valenciennes, probablement au centre duquel se trouvait le palais cité en 693. On y apprend que Charles Martel fit don à l’église de Saint-Saulve d’un tiers des revenus de son fisc de Valenciennes. Fait remarquable, la passio cite trois églises paroissiales aux alentours de Valenciennes: Saint-Martin, qui deviendra plus tard Saint-Saulve, Sainte-Pharaïlde à Bruay-sur-l'Escaut, toutes deux un peu en aval de Valenciennes, et enfin Saint-Vaast, sur la rive gauche du fleuve, relevant de l'évêché d'Arras. Peu après, cet événement suscita l'implantation d'une communauté religieuse, à proximité de l'église Saint-Martin, qui adopta pour la circonstance le patronyme du saint assassiné[83].

 

Qu'en conclure? On est en présence, avant l'arrivée au pouvoir des carolingiens, d'une communauté d'une certaine importance et déjà bien christianisée, qui s'est développée autour ou grâce à la présence d'un fiscus royal, au centre duquel se trouve le palais. Pour reprendre les termes d'Henri Platelle: C'est du côté des activités d'un grand ensemble rural qu'il faut chercher les premiers débuts de l'essor économique de la "ville carolingienne"[84].

 

2.2.2 L'essor de la ville à l'époque carolingienne

 

A en croire le nombre de visites royales et de rencontres familiales ou internationales qu'y s'y tinrent entre 771 et 866 - 771, 775, 798, 843, 853, 860 et 866[85]-, l'endroit était fort apprécié des souverains carolingiens. Par ailleurs, depuis le traité de Verdun (843) et surtout celui de Ribemont (880), Valenciennes est un poste frontière, car à cheval sur l'Escaut. Cela eut des conséquences importantes pour la cité qui devint l'objet de toutes les convoitises politiques et militaires. Le palais royal, au centre du fiscus, est alors toujours bien en place, comme le démontre le diplôme délivré en 860 par Lothaire II Valentianas, palatio regio.

 

En 828 lors d'un voyage, Eginhard qui avait acquis à Rome les corps des saints Marcellin et Pierre, vint à Valenciennes, qualifiée de "vicus situé dans le comté de Famars", déposer dans la basilique de Saint-Saulve une partie des reliques. De la main d’Eginhard, cette appellation n’est pas innocente: l’hagiographe emploie également le terme vicus pour désigner des agglomérations telles que Reims et Maastricht, ce qui dénote un caractère commercial certain[86].

 

En 830, le même Eginhard, parti d'Aix-la-Chapelle afin de se rendre à Compiègne, tombe malade, probablement le long de l'antique chaussée romaine Cologne-Bavay. Il change alors d'itinéraire et décide de se rendre à Gand, où il possédait une abbaye. Pour se faire, il emprunte la voie la plus confortable et la plus rapide, l'Escaut et embarque à Valenciennes[87]. Ce témoignage, au delà de l'anecdote, est un argument qui renforce la théorie selon laquelle Valenciennes était le point navigable le plus en amont de l'Escaut: s'il était réellement malade, Eginhard aurait voulu au plus vite abréger les souffrances d'un voyage conditionné par le mauvais état des routes, alors que par exemple Cambrai, également sur l'Escaut, était située sur son itinéraire. Le choix de Eginhard implique également que ce dernier était sûr de trouver à sa disposition à Valenciennes un bateau faisant route vers le nord; on y verra donc indirectement le signe d’une certaine activité économique avec des liaisons régulières le long de l’Escaut[88].

 

Le martyrologe d’Usuard, en date du 26 juin875, évoque à plusieurs reprises le portus de Valenciennes[89]. On peut désormais réellement parler de ville. Un diplôme de Lothaire II rédigé en 860 et relatif à la donation d’un manse du fisc royal à l’abbaye de Saint-Denis, évoque l’existence d’un tonlieu et d’une taxe d’accostage attachés à ce manse[90]. Selon Fr. Deisser-Nagels, une partie de ce territoire doit se situer à l’endroit où, encore au 17e siècle, se dressait l’hôtel de ville, dans la cour Saint-Denis. Cette portion de la ville avait été rachetée au 14e siècle par la commune à l’abbaye du même nom. Quoi qu’il en soit, en 860 le fisc royal de Valenciennes est démembré pour la seconde fois, après la donation concédée par Charles Martel à l’église de Saint-Saulve un siècle plus tôt. Ces transferts de propriété ne semblent pas avoir eu de conséquences néfastes sur le développement du site, que du contraire: du statut de centre de production et peut-être de redistribution agricole, Valenciennes acquiert, au cours du 9e siècle, une dimension commerciale nouvelle. La ville se joint alors aux autres portus de la vallée de l'Escaut également attestés pour cette période; à savoir Tournai, Gand et Ename, et à ceux de Verdun, Dinant, Namur, Huy et Maastricht sur la Meuse.

 

Les monnaies témoignent également de l’activité économique du site[91]. La ville possède un atelier de frappe depuis la période mérovingienne. Le centre monétaire se maintient à la période suivante, et les monnaies qui y sont produites témoignent alors de l’importance économique du fleuve: plusieurs deniers de Charles-le-Chauve portent l’inscription Valencianis Port. Ce numéraire, dont on a conservé 24 exemplaires, fait partie du type de 864-875[92]: la correspondance chronologique avec les textes -en l’occurrence ici le martyrologe d’Usuard- est remarquable.

 

Selon H. Platelle, le portus en question devait se situer un peu en aval du pont Néron, à proximité de l'endroit où la probable route romaine Famars-Tournai traversait l'Escaut. Le quai de débarquement et le lieu de perception mentionnés en 860peuvent être placés en aval de ce croisement, puisque la navigation s'exerçait essentiellement en direction du nord. L'endroit est situé à proximité de la première église de la ville -l'église Saint-Géry-, sise sur la rive droite, en un lieu qui prit plus tard le nom de "Rivage" et où la ville durant le bas Moyen Age, levait les octrois. Cette localisation est confirmée par le témoignage du chanoine Lancelin, dans les années 1930 : C'est au sommet de ce triangle [le castrum], du côté de l'est, que se trouvait le quai ou port de Valenciennes. C'est l'ancien Marché aux poissons, aujourd'hui Marché couvert. C'est là que jusqu'au milieu du XVIIe siècle aboutissaient les bateaux; là qu'on percevait les péages et droits du fisc. La ville possède encore aujourd'hui les maisons qui y sont bâties et qui servent de bureau à l'administration de l'octroi. Entre ces bureaux et le lit du fleuve règne une rangée de maisons du XVIe siècle qui ont conservé le nom de maisons des bateliers[93]. Ce port fut intégré dans la première enceinte communale, et on lui joignit alors la construction d'une des plus importantes portes de la ville, dite Montoise, qui contrôlait une grande partie du trafic routier vers le nord. Un plan de Valenciennes de 1693, conservé à la Bibliothèque Nationale à Paris, permet de se faire une idée assez précise de la toponymie ancienne de la cité[94].

 

2.2.3 Développements ultérieurs: des destructions normandes à la reprise des 10e et 11e siècles

 

La ville fut, comme toutes ses consœurs de la vallée de l'Escaut, durement touchée par les raids normands. Si la ville n'est jamais directement citée par les annales monastiques, on sait que les "hommes du nord", partant de Gand en 880, dévastent Tournai et tous les monastères de l'Escaut, ce qui pourrait impliquer un passage à Valenciennes. Au printemps suivant, ils quittent Courtrai et s'en vont incendier Saint-Vaast d'Arras, Saint-Géry de Cambrai et tous les monastères de la Scarpe[95].

 

On a la preuve par une source un peu postérieure des ravages causés par les Normands à Valenciennes. Un acte de 914, signale en effet que le manse seigneurial du fisc est abandonné depuis trente ans par suite des destructions des Normands, et que les églises Saint-Saulve -celle-là même qui avait été richement dotée de reliques par Eginhard un siècle auparavant[96]- et Saint-Pharaïlde qui lui sont attachées sont à rebâtir[97].

 

 

Le 10e siècle, par contraste avec les deux siècles voisins, ne témoigne d'aucune activité commerciale particulière. Faut-il, comme Adriaan Verhulst, en déduire que les raids normands ont réduit à néant les progrès des décennies précédentes[98]? L'agglomération de Valenciennes, quoi qu'il en soit, occupe de plus en plus le devant de la scène politique. C'est ainsi qu'en 957, elle devient le chef-lieu d'un comté. En 973, elle est intégrée dans un réseau de défense dirigée contre le remuant comte de Flandre et se voit élevée au rang de centre d'une marche militaire, tout comme Ename la même année et Anvers vers l'an mil. Le statut de ville frontière semble donc favoriser inévitablement le développement de Valenciennes à cette époque, même si les conséquences économiques de ce nouveau statut sont difficiles à percevoir.

 

La présence d'un comte à Valenciennes et d'une collégiale de chanoines -l'abbaye Saint-Jean fut fondée entre 979 et 995 par le comte Arnoul de Valenciennes[99]- a pu également, sans aucun doute, être un incitant important au commerce dans la cité scaldienne. Il ne fait pas non plus de doute que le nouveau comte se soit installé dans l'ancien palais mérovingien puis carolingien, qu'il a probablement adapté aux contraintes défensives nouvelles. Un texte de 1225 relatif à l'installation des Frères Mineurs à Valenciennes, évoque clairement la nature de ce castrum[100]. La partie la plus remarquable consistait en un donjon en bordure de l'Escaut, élevé sur une motte de terre rapportée. La construction s’inscrit bien dans l’air du temps: les premiers châteaux à motte et basse-cour apparaissent dans nos contrées au milieu du 10e siècle, et sont la matérialisation la plus remarquable des premiers temps de la féodalité[101]. L'instabilité de la construction au début du 13e siècle entraîna l'arasement complet du site, et la construction à la place d'un couvent et d'une église, actuellement Saint-Géry. L'entrée de ce château était située, selon Platelle, du côté de l'est, et donnait sur une place, devant l'église Saint-Jean. A l'ouest, des fortifications séparaient peut-être le castrum du fleuve[102]. La troisième composante importante du château, à côté du donjon et de la collégiale Saint-Jean, était l'hôtellerie. Vraisemblablement de fondation comtale, elle n'est signalée qu'à partir du milieu du 11e siècle, lorsque les marchands de la Karitet nouvellement établie l'enrichissent de leurs dons[103].

 

Le château occupait donc une position déterminante sur un parcellaire de forme triangulaire, à proximité directe de la Rhônelle et de l'Escaut. Surtout, le comte contrôlait de la sorte le passage sur le fleuve et le tonlieu qu'on y prélevait, un peu en aval[104]. L'archéologie -et cela paraît bien normal vu le nivellement du site réalisé en 1225- n'a pu cependant jusqu'à présent éclairer cette situation.

 

La position politique et géographique privilégiée de Valenciennes sur l'Escaut, la mise en place de structures comtales durant la seconde moitié du 10e siècle, semblent avoir été des facteurs déterminants dans l'essor de la ville durant la première moitié du siècle suivant. Preuve s'il en est, la ville est la cible privilégiée du comte de Flandre, dans sa politique d'extension vers l'est. En 1006, Baudouin IV assiège, multa manu collecta, Valentianense castrum. L'année suivant, le comte de Flandre se voit néanmoins contraint de rendre le castellum Valentianense[105], avant que finalement l'empereur, en 1012 ne le lui concède en fief[106].

 

Après les troubles militaires de la première décennie du 11e siècle, la ville poursuit son développement économique. Les Miracles de saint Ghislain, par exemple, témoignent de l'activité économique de la cité vers 1035. Il y est question d'un mendiant de Valenciennes qui, vers 1010, parcourait depuis longtemps les rues, les maisons et le port des navires (de cette ville), ce port auquel aspirent toujours les marins fatigués[107]. L'abbaye Saint-Jean et ses alentours occupent une place importante dans le développement économique de la cité; la célèbre charte de la Karitet des années 1065-1070[108] atteste du choix délibéré de cette guilde de célébrer ses deux fêtes patronales - la Saint-Nicolas et la Saint-Pierre - dans la collégiale castrale[109].

 

Le noyau primitif d'activité économique, le portus carolingien, n'est plus alors le seul centre d'activité. La création de la guilde de la Karitet en 1065-1070 vouée au commerce du drap, l'établissement d'un marché situé aux portes du castrum, semblent prendre le relais commercial d'un portus navium qui ne peut plus concentrer à lui seul tout l'essor économique d'une ville en pleine expansion démographique, dont le burgus se développe autour du château. C'est cet essor économique qui sera à l'origine d'une bourgeoisie valenciennoise, suffisamment influente au siècle suivant pour négocier avec le comte une première charte communale (paix de 1114)[110]. Avec la mise en place d'une première enceinte communale, le castrum comtal perdra alors progressivement sa signification et son utilité.

 

 

2.3 Tournai

 

Dans le catalogue des portus de la vallée de l'Escaut établi ici, Tournai peut, par son riche passé et l’abondante historiographie existant à son sujet, faire figure de cas particulier. Il ne saurait cependant être question ici de retracer en détail l'histoire de la cité avant la période qui nous occupe. L'économie intégrale de cette antiquité ne peut néanmoins pas davantage être envisagée; le passé romain et mérovingien de Tournai contient en lui les germes du renouveau économique, politique et religieux de la cité à l'époque carolingienne. Nous tâcherons donc d'en résumer les caractéristiques essentielles.

 

2.3.1 Tournai romain et mérovingien

 

Rien n'est scientifiquement établi concernant l'origine de Tournai, historique comme étymologique[111]. La première mention de la ville n'est d'ailleurs pas antérieure au 4e siècle. Au 5e siècle, Tournai est citée au nombre des civitates de la Belgique seconde; elle supplante alors Cassel. Les informations relatives à l'histoire du site résultent donc presque intégralement de l'archéologie.

 

L'origine d'une implantation humaine à Tournai suscite toujours autant de débats. Les hypothèses les plus récentes voient dans le nom même de la ville la trace de l'existence du domaine agricole d'un certain Turnus, vraisemblablement un gallo-romain. Impossible, ici, de ne pas faire la comparaison avec l'origine du nom de Valenciennes, dont il a été question ci-dessus.

 

Quoi qu'il en soit, on n'a pas de trace de développement urbain antérieur à la fin du 1er siècle après J.-C[112]. L’origine de la ville semble être liée à la position géographique privilégiée de Tournai, à l'endroit du franchissement de l'Escaut par la chaussée Arras-Asse-Tongres (decumanus de la future cité) et du croisement avec la voie Bavay-Cassel-Boulogne (cardo). L'archéologie a, par les nombreux sondages réalisés après le seconde guerre mondiale, révélé un grand nombre de constructions de cette époque: traces de voiries et de canalisations, demeures privées, thermes, bâtiments publics (La Loucherie)[113]. La ville connut au Bas-Empire un essor important; en témoigne la construction au début du 4e siècle, après les premières incursions barbares, d'une enceinte sur la rive gauche du fleuve, protégeant une superficie de plus de 12 hectares[114]. La ville jouit alors d'une industrie de la pierre florissante, et de l'installation d'un atelier d'équipement militaire (gynécée).

 

Les incursions du 5e siècle sonnent le glas de l’empire romain. Les Mérovingiens profitent dans un premier temps des structures existantes, avant de s’imposer en uniques maîtres dans la région et d'élire résidence à Tournai, du moins provisoirement. Childéric y fit élever son tumulus peu avant 481, date à laquelle il se fit enterrer sur la rive droite de l’Escaut, le long de la chaussée romaine menant à Frasnes. C’est à cette époque ou peu auparavant que Tournai devint le siège d’un évêché[115]: cette implantation épiscopale assurera la continuité institutionnelle avec la période romaine: les limites de la civitas sont désormais celles du diocèse de Tournai, et l’évêque-comte[116] assurera durant une bonne partie du haut Moyen Age la gestion de la ville, palliant à l’absence de l’administration romaine et du roi parti s’installer plus au sud, au cœur de ses nouvelles conquêtes[117].

 

Un atelier de frappe est attesté à Tournai sous les mérovingiens: M. Hoc repère deux monétaires de type «Teudacharius» et un de type «Guerdal» ou «Gueroal» qu’il faut, selon lui, dater des dernières années du 5e siècle ou du début du siècle suivant[118]. Cet atelier est, en toute vraisemblance, installé au cœur du fisc royal, protégé par les anciennes enceintes, à proximité immédiate du palais.

 

Les témoignages écrits relatifs à cette période sont très peu nombreux. Dans son Historia Francorum, Grégoire de Tours mentionne à deux reprises Tournai. Peu après 567, suite à des conflits territoriaux, Chilpéric persécuté par son frère Sigebert d’Austrasie trouve refuge infra Thornacinsis murus, avec son épouse Frédégonde. Durant le siège, la reine eut un fils, Samson, qu’elle s’empressa de faire baptiser par l’évêque. Ce témoignage semblent attester que les anciennes murailles romaines étaient toujours en place durant la deuxième moitié du 6e siècle. Certains historiens en ont également déduit qu'un baptistère se trouvait intra muros, probablement à proximité directe de la première église cathédrale[119]. Les fouilles projetées à l’intérieur de la nef de la cathédrale actuelle devraient sans doute permettre, un jour, de lever le voile sur l’organisation et la disposition de ce premier ensemble épiscopal-palatial, avant l’implantation au début du 9e siècle d’un chapitre de chanoines. Pour l’heure, les résultats des fouilles menées sous les anciens cloîtres capitulaires ont d’ores et déjà révélé l’existence d’un vaste complexe comprenant entre autres une grande salle de 20 m sur 15m datant du 4e siècle, et réaménagée à la fin du siècle suivant, sans doute en liaison avec les importantes modifications religieuses et politiques que connaît Tournai à cette époque[120].

 

Outre l’existence d’un complexe épiscopal au cœur de la cité, on connaît mal la topographie de Tournai mérovingien, si ce n’est celle présupposée par les cadres du Bas Empire. Les résultats des fouilles menées jusqu’à présent ont essentiellement révélé l’existence de grands cimetières à l’extérieur de l’enceinte romaine de l’urbs, le long des chaussées toujours en place: nécropoles du parc de l’hôtel de ville (sud-ouest; direction Arras) et de Saint-Piat (sud-ouest; direction Bavay), tumulus de Childéric et ensemble funéraire avoisinant au nord-est (direction Frasnes). Les recherches menées sous l’église actuelle de Saint-Piat ont permis de mettre au jour le plus ancien édifice tournaisien (début du 6e siècle) connu, consacré au culte chrétien. La fondation d’une ecclesiola dédiée à Saint-Martin vers la même époque, sur l’emplacement futur de l’abbaye du même nom, demeure hypothétique: l’édifice n’est mentionné que tardivement et partialement par Hériman de Tournai au 12e siècle[121]. Quant à l’habitat, seules des structures alliant terre et bois ont été découvertes intra muros, à l’exception des trouvailles récentes sous l’ancien cloître de la cathédrale.

 

2.3.2 Le vide des 7e et 8e siècles

 

Avec le 7e siècle, on entre de plein pied dans «l’âge d’ombre» de l’histoire tournaisienne, qui perdure jusqu’au début du 9e siècle. Les rares indicateurs à notre disposition, qu’ils soient de nature textuelle ou matérielle, témoignent d’une période de déclin, ou du moins d’une sorte de «hiatus»[122] dans le développement de Tournai. C’est là, véritablement, qu’il faut placer la transition de la cité scaldienne de l’antiquité vers le Moyen Age, pour autant qu’on attache encore une quelconque importance à ses divisions théoriques.

 

Avec le départ de Clovis pour Soissons, Tournai serait sans doute peu à peu tombée dans l’anonymat si elle n’avait été peu auparavant élevée au rang de siège de diocèse[123]. Entre la fin du 5e siècle et le premier tiers du 7e siècle donc, un évêque réside à Tournai. Sous l’épiscopat d’Achaire -soit entre 626/627 et 637/638- ou peu avant, l’évêché de Tournai est uni aux destinées de celui de Noyon[124]. Pratiquement et jusqu’au 12e siècle, l’évêque est partagé entre ses deux palais; sa curia, inévitablement, suit les déplacements du prélat. On ne sait au juste quelle influence ce partage a pu avoir sur la topographie de Tournai; si l’évêque a favorisé l’une ou l’autre ville. Une chose est néanmoins acquise: le maintien de Tournai comme siège d’un diocèse et des organes administratifs qui y sont attachés est un des facteurs qui explique, malgré les difficultés de la période, la continuité du site.

 

L’archéologie révèle de grands bouleversements dans le bâti à la fin du 6e et au début du siècle suivant. Ce sont les fameuses terres noires, qui recouvrent entre autres le complexe épiscopal: d’après les céramiques les plus récentes découvertes, cet arasement daterait du début du 7e siècle[125]. Inévitablement, les fouilles marquées par des découvertes de structures romaines ont traversé des couches mérovingiennes et carolingiennes : le seul bâtiment important découvert jusqu'à présent est la grande salle maçonnée en opus africanum, sous le cloître de la cathédrale. Les autres rares témoins consistent dans les différents objets retrouvés dans le lit de l’Escaut, à proximité des anciens débarcadères mérovingiens et carolingiens, sous l’actuel quai du Marché-aux-Poissons, et datés du 8e siècle[126]. Ils attestent d’une certaine activité artisanale, à proximité immédiate du port: difficile dans ce contexte de croire à un arrêt total des activités portuaires héritées du Haut Empire romain.

 

Selon le professeur J. Pycke, il faut mettre à l’actif de l’évêque Eloi (641-659) la sacralisation de sa ville épiscopale par la création de sanctuaires aux portes de celle-ci. Eloi est en effet connu pour avoir remis en valeur et relevé les reliques des saints de la première évangélisation: saints Martin et Brice à Tours, saint Quentin dans la ville du même nom et saint Piat à Seclin, près de Tournai. Fait remarquable, les quatre plus anciens sanctuaires connus de la cité scaldienne et situés près des entrées de celle-ci, extra muros, ont acquis ces patronymes[127]. Le recours à Saint-Pierre ou Saint-Martin comme patron d'église est en effet très fréquent au haut Moyen Age dans la vallée de l'Escaut; G. Berings a pu établir que respectivement 48 et 41 établissements religieux au moins, situés sur le fleuve, portaient alors ces patronymes respectifs[128]. Pour Tournai cependant, l’archéologie, à l’exception de l’église Saint-Piat, n’a pu confirmer cette antiquité: les premiers sanctuaires attestés remontent au plus tôt à la seconde moitié du 9e siècle, et plus vraisemblablement au début du siècle suivant[129]. Cette attribution mériterait donc une étude plus approfondie. Pour l'église Saint-Martin, il y a bien le témoignage d'Hériman de Tournai, qui mentionne la découverte de tombes avec mobilier vers 1120-1130 autour du sanctuaire, et qu'il y a lieu d'interpréter comme étant d'origine mérovingienne[130]. L'auteur du Liber de restauratione monasterii S. Martini apporte cependant cette information à l'appui de son argumentation concernant la prétendue origine mérovingienne de l'abbaye du temps de saint Eloi[131] -la fondation de Saint-Martin en 1092 par Odon[132] n'aurait été, selon lui, qu'une restauration-, et dont le patrimoine aurait été dispersé et usurpé avec les invasions normandes et la fuite des moines à Ferrières, au sud de Paris[133]. De toute cette théorie plutôt farfelue, on ne retiendra que l'existence probable d'une petite église extra muros, probablement à vocation funéraire -la proximité de la nécropole mérovingienne de l'Hôtel de ville plaide dans ce sens-, et autour de laquelle s'est établie une abbaye bénédictine à la fin du 11e siècle.

 

2.3.3 L’essor de Tournai à l’époque carolingienne

 

Dans le courant du 9e siècle, Tournai semble sortir de sa léthargie: la cité réapparaît dans les textes. Cette recrudescence de sources est difficilement interprétable, tant la période précédente était caractérisée par un vide historique. Toutes proportions gardées, on y verra le signe d’une certaine forme de dynamisme retrouvé. Tout le problème est d’apprécier ces informations à leur juste valeur.

 

Un premier élément significatif est la continuité de la liste épiscopale entre 814 et 902. Les dynastes carolingiens veillent à assurer à leur politique religieuse des rouages locaux efficients. Pour seconder -voire tempérer- l’autorité de l’évêque, un comte laïc apparaît à ses côtés dès 817[134]. Hruoculf -c’est son nom- obtient alors de l’empereur une partie du fisc royal de Tournai, soit une portion du domaine comprenant un centre d’exploitation (caput fisci) dans la ville même et les deux villae d’Orcq et de Marquain, à la périphérie de la cité. Les dynastes carolingiens veillent également à renforcer les liens existant entre le prélat tournaisien et la métropole, Reims.

 

Le 20 novembre 817[135], Louis le Pieux concède à l’évêque Wendilmar à sa demande trois lots du domaine royal, sis dans la ville même, afin d’y bâtir les claustra canonicorum, dans l’optique prévue par la Regula canonicorum d’Aix-la-Chapelle. Afin d'inspecter les lieux, l'empereur y dépêche l'abbé de Saint-Germain-des-Près Irminon et deux de ses fidèles missi, Ingobert et Hartman. La précocité avec laquelle Tournai bénéficie des largesses de l’empereur -la cité scaldienne serait la première de l’archevêché de Reims- est un indice certain de l’importance, à tout le moins religieuse, de la ville dans l’échiquier carolingien[136]. Les fouilles déjà menées à la place de l’évêché et sous le cloître roman de la cathédrale, devraient permettre un jour de matérialiser in situ l’influence de cette décision impériale. Un autre élément d'information capital du diplôme de 817 est qu'il atteste qu'au début du 9e siècle, l'empereur détenait sous la forme de fisc une bonne partie du cœur de la ville[137], aux alentours immédiats de la cathédrale. Comme l'a fait remarquer F. Vercauteren[138] et avant lui P. Rolland[139] et H. Pirenne, le fisc royal de Tournai, attesté au début de la période carolingienne où il avait déjà été en partie cédé à un vassal (Werimfridus) et à un fonctionnaire de l'empereur (le comte Hruoculf), a toutes les chances d'être d'origine romaine. Plus tard, profitant d'une autorité royale chancellante, l'évêque s'efforce d'asseoir la possession de son patrimoine; en 842, celui-ci se voit confirmer le privilège de l'immunité sur tous ses biens à l'intérieur de la cité[140]. Autre propriétaire important au sein de la cité de Tournai, l'abbaye de Saint-Amand, y détenait au milieu du 9e siècle deux moulins, deux parcelles de terres ainsi que six camsiliones, soit des redevances en pièces de textile[141]. Ces biens de l'abbaye d'Elnone sont sans doute issus de donations royales mérovingiennes, remontant peut-être à l'époque de saint Amand, à l'instar de ce que le prédicateur acquit à Gand ou à Anvers.

 

Le témoignage le plus intéressant relatif au «renouveau» de Tournai à l’époque est celui de Milon de Saint-Amand, un écolâtre de l’abbaye voisine d’Elnone, sise à quelques kilomètres en amont de l’Escaut. Milon écrit entre 845 et 855: la ville, dont on pleure l'écroulement des fières tours, se redresse grâce à l'activité de son portus, qui regorge de marchandises, grâce à son siège épiscopal conservé dans un élégant temple en construction, au cœur de la cité, et enfin grâce aux reliques de l’évêque Rémois Nicaise (5e siècle) qui y ont été apportées, et qui reposent dans une urne précieuse -une église memoria?- à proximité[142]. Le signe le plus marquant de cette vitalité est l'érection de la nouvelle cathédrale, media in arce. Le contraste semble clairement énoncé entre, d’une part un ensemble épiscopal et capitulaire florissant -qu’on songe aux conséquences qu’à dû avoir sur le bâti le diplôme de 817-, et d’autre part une enceinte en ruine -qu’on ne peut identifier qu’avec les fortifications du Bas Empire, alors vieilles de plus de cinq siècles[143]-. L'arx en question connote une idée assez marquée de défense, de protection, bien davantage encore que le terme urbs. Au milieu du 9e siècle, Milon de Saint-Amand met donc l'accent sur le fait que le caractère fortifié de la ville est toujours bien visible dans le paysage, même si les vieilles enceintes tombent en ruine.

 

L’enceinte romaine, encore en place au 6e siècle lors du siège de Tournai par Sigebert, a perdu, c’est un fait, toute efficacité lors des incursions normandes du 9e siècle[144]. Après les dégâts causés en 880, la protection de la cité devient une nécessité: c’est dans ce contexte qu’il faut interpréter l’autorisation accordée en 898 par Charles le Simple à l’évêque Heidilon pour redresser les fortifications[145]. Cette concession s’accompagne du transfert d’une série de prérogatives jusque là dévolues au comte laïc: droit de battre monnaie, d'organiser un marché, de percevoir des droits d’accostage ou de quai (rivaticum) et surtout de tonlieu. Pour autant que le diplôme de Charles le Simple ait été suivi dans les faits, il n’y a pas lieu, à notre avis, de parler d’enceinte épiscopale: il est peu probable que l’évêque ait eu les moyens de construire des fortifications ex nihilo, en dehors du tracé de l’enceinte du Bas-Empire[146]. On n’a d’ailleurs jusqu’à présent trouvé aucune trace matérielle de cette prétendue enceinte épiscopale. A la différence d’autres villes, comme Cambrai refortifiée à la fin du 9e siècle[147], Tournai dut donc attendre le 11e siècle pour voir ses nouveaux quartiers protégés. Cela devait être chose faite avant 1092, puisque l'abbaye de Saint-Martin s'implante alors prope muros urbis Tornacensis[148], à moins que les murs en question concernent la vieille enciente romaine. Reste à déterminer quand précisément fut construite ce que d'aucuns appellent la "première enceinte communale". Et que faut-il faire des mentions de Tournai comme castrum en 1038 et 1054[149]?

 

L’économie de la cité connaît à l’époque carolingienne un essor important, qui semble être intimement lié au développement du commerce fluvial. A en croire Milon de Saint-Amand qui écrit vers 850, la ville doit à la présence de l’eau et d’un marché sa renaissance[150]. En 854, un diplôme évoque pour la première fois l'existence d'un tonlieu -vraisemblablement une forme de péage pour toute marchandise traversant l'Escaut- qui devient alors propriété du chapitre[151]. La concession en 898 par Charles le Simple du tonlieu, du droit de rivage, du marché et de la monnaie témoigne de cette vitalité: l’autorité royale chancelante et le comte de Flandre se faisant de plus en plus menaçant, l’évêque de Tournai s’est empressé de mettre la main sur l’ensemble des revenus issus de l’activité économique de la cité. Ce diplôme mentionne d’ailleurs deux points d’activité -le marché et le port- liés à deux quartiers en pleine expansion, Saint-Pierre et Saint-Quentin. Les dires de l’écolâtre Milon au sujet du renouveau économique de la ville vers 850 prennent ici toute leur signification : Saint-Pierre de media urbe est à proximité du portus, et Saint-Quentin de foro est le lieu où se déroule le marché[152]. La toponymie de ces lieux n’est d’ailleurs pas innocente: saint Pierre est par tradition le patron des marchands: son nom est très souvent mis à l’honneur dans un contexte commercial, comme à Valenciennes un peu plus tard[153]. Les fouilles menées sous le sanctuaire roman détruit au début du 19e siècle n’ont pas permis de déceler un lieu de culte antérieur au tournant des 9e et 10e siècles[154]: de toute évidence, le site connaît donc un essor sans précédent à l’époque carolingienne. Quant à l’église Saint-Quentin, elle est explicitement mentionnée comme étant au cœur du forum, la place de marché. Les sondages réalisés après la seconde guerre mondiale sous le bâtiment actuel ont fait remonter l’origine de l’implantation au 10e, voire 11e siècle. Par ailleurs, des fouilles menées sous la Grand’-Place en 1997, ont mis au jour un sanctuaire de la même époque ou un peu antérieur, mais qui ne survivra pas au développement économique de Tournai aux 12e et 13e siècles, époque à laquelle l’édifice mononef de 6,2 m sur 8 est rasé, et la place de marché agrandie[155]. Quant à la petite église mérovingienne de Saint-Piat, elle fait place au 9e siècle à un édifice plus confortable, de plan basilical à 3 nefs[156].

 

La difficulté consiste ici à attribuer l’origine de ces sanctuaires neufs. Ils apparaissent au 10e, voire au 11e siècles, mais à quel essor faut-il les rattacher? Sont-il la conséquence tardive du développement carolingien, par-delà l’interruption normande, ou matérialisent-ils un renouveau économique précoce, attesté par les textes au moins à partir du début du 11e siècle?

 

Un monnayage frappé vraisemblablement par le comte Hilduin ou son prédécesseur, sous l’empereur Charles le Chauve (875-877[157]), associe le nom de Tournai au terme portus (Tornaii Porti)[158]. Cette mention est de vingt ans antérieure au diplôme de Charles le Simple (898): elle est surtout exactement contemporaine à celle du seul monnayage de Valenciennes désignant également cette ville de portus. La correspondance est remarquable, et mériterait sans doute une enquête plus approfondie. On trouve par ailleurs des monnaies frappées à la même période -les années 875-877-, associant Tornacum et civitas[159]. Tournai-port ou Tournai-cité, les deux deniers ont été frappés avec le même coin de droit; les monnaies proviennent donc du même atelier et furent frappées au même moment[160]. Il n’y a dès lors pas lieu d’imaginer l’existence de deux lieux de frappe dépendant d'autorités émettrices différentes.

 

On retiendra également de ces monnaies qu’à côté du port, est évoqué le deuxième point fort de la ville carolingienne: Tournai est centre d’une cité dont les structures issues du Bas Empire romain ont perduré, grâce à la présence d’un évêque. Le poids et l’importance du prélat, désormais secondé par un chapitre de chanoines, s’affirment à tous les niveaux. A l’époque carolingienne, l’évêque peut être encore être limité dans son autorité par les pouvoirs du comte laïc; il lui faudra attendre le passage des Normands et l’écroulement du pouvoir royal pour s’affirmer -et pour longtemps- en seul maître de la cité scaldienne.

 

Enfin, certains historiens ont vu dans deux tarifs de tonlieux perçus à Tournai au 12e et 13e siècles des réminiscences d'un document d'origine carolingienne, notamment parce qu'ils mentionnaient le commerce d'esclaves et d'or[161].

 

2.3.4 Développements ultérieurs: des destructions normandes à la reprise des 10e et 11e siècles

 

L’essor que connaît la ville à l’époque carolingienne ne résiste pas aux incursions normandes. La menace est présente dès le milieu du 9e siècle, mais se matérialise surtout au cours de l’année 880: les Normands remontent alors le cours de l’Escaut et dévastent tout le nord du royaume[162].

 

Il est malaisé d’apprécier précisément la portée et l’ampleur de ces destructions pour Tournai, mais l’historiographie locale (Historiae Tornacenses), via Hériman de Tournai, a transformé l’événement en un exil de la population à Noyon, pour trente ans. Si exil il y a eu, il n’a probablement pas été aussi long ni aussi brutal: l’Elevatio Eleutherii, écrite vers 897, laisse penser que les tournaisiens avaient trouvé refuge à Blandain, à quelques kilomètres à l’ouest de Tournai, mais qu’ils réintégrèrent cette année-là la cité avec le transfert des reliques d’Eleuthère en la cathédrale[163]. La même source précise que la vieille basilique dédiée à Saint-Etienne -peut-être l’édifice situé sous la cathédrale actuelle- est alors en ruine, à côté d’une église vouée à Notre-Dame[164]. C'est donc sans doute à la suite des destructions normandes -mais pas forcément en conséquence de- que la cathédrale double carolingienne sera remplacée par un édifice unique, entièrement dévolu à la Vierge. Notons cependant que le souvenir d'Etienne fut conservé très longtemps à Tournai, puisque le maître autel de la cathédrale était, encore au 16e siècle, dédié au premier martyr[165].

 

Le passage des Normands, outre les destructions matérielles qui ont pu en découler, a surtout engendré une instabilité politique aux conséquences fondamentales. Situé aux confins septentrionaux du royaume, Tournai vacille entre les derniers dynastes carolingiens, affaiblis et lointains, et les appétits du comte Baudouin II de Flandre (879-918), dont les visées sur Tournai se font de plus en plus précises[166]. L’entreprise du comte de Flandre de conquérir la cité échoua, mais il s’en assura le contrôle en installant son représentant dans un château, sur l’îlot Saint-Pancrace, un peu en aval de Tournai. S’il ne parvint jamais à se rendre maître de la cité en elle-même, le comte plaça donc de facto Tournai sous sa tutelle, maîtrisant les allées et venues sur le fleuve et tout le territoire environnant[167].

 

La ville intra muros, par le diplôme de Charles le Simple de 898, passe quant à elle intégralement aux mains de l’évêque. Le dernier comte laïc de Tournai, Hilduin, lui cède alors la totalité des droits régaliens, dont la possessio