Christine de Pizan: La raison, l’étude et la paix. (Jennie Verheij)

 

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Introduction

 

Dans le cadre de notre mémoire de fin d’études, nous nous proposons d’étudier un aspect omniprésent dans les textes de Christine de Pizan (début XVe siècle), à savoir la notion ‘raison’. Comme c’est un domaine de recherche assez vaste, nous nous limitons à l’étude de cette notion dans trois textes de Christine de Pizan.

Notre étude, qui vise à répondre à la question de savoir s’il y a des évolutions dans les textes de Christine de Pizan à propos de ses idées sur ‘la raison’, ne sera pas complète sans avoir étudié les développements qui ont eu lieu pendant la vie de l’auteur. En nous faisant une idée de la vie de Christine et de son temps (les XIVe et XVe siècles) nous serons mieux à même de comprendre Christine comme écrivain et philosophe ou penseur.

Pour cette raison, l’objet du premier paragraphe du chapitre un sera une enquête sur les développements et événements qui marquent la vie de Christine de Pizan. Dans les chapitres suivants nous nous poserons la question de savoir si son idée à propos de ‘raison’ a été influencée par ces développements.

Au deuxième paragraphe de ce premier chapitre nous étudierons les événements historiques qui ont influencé Christine de Pizan. Puis nous chercherons une réponse à la question de savoir quelle est la place qu’on attache à la raison au XVe siècle. Cette enquête nous permettra ensuite (dans le deuxième chapitre) d’évaluer, à travers l’écriture de Christine de Pizan, ce que le concept de ‘raison’ signifiait pour elle. 

Pour cette étude nous utiliserons trois textes de Christine de Pizan: le Livre du chemin de lonc estude, le Livre de l’advision Cristine et le Livre de la paix.[1] Les deux premiers textes ont été écrits relativement au début de sa carrière: le Livre du chemin de lonc estude en 1402 / 1403 et le Livre de l’advision Cristine en 1405. Le Livre de la paix a été écrit quelques années plus tard, à savoir entre le 1er septembre 1412 et le 1er janvier 1414. Le troisième paragraphe du premier chapitre donnera des aperçus des trois textes que nous emploierons dans cette étude.

Après avoir étudié globalement la vie, l’époque et les trois textes de Christine de Pizan il conviendra de voir (au deuxième chapitre) quels ont été la signification, l’importance et le rôle de la notion ‘raison’ selon Christine. Nous viserons à une étude comparative de trois textes de Christine dans lesquels nous comparerons ces aspects du concept ‘raison’.

Au chapitre suivant (chapitre trois) nous poserons la question de savoir si la raison est pour Christine la valeur par excellence. En d’autres mots: Comment est-ce que cette notion se rapporte à d’autres concepts de son temps comme la chevalerie, la noblesse, et cetera? Il sera surtout intéressant de voir comment Christine a lié la notion ‘raison’ à celle de la foi (valeur omniprésente et importante au Moyen-Âge). Est-ce que l’intérêt de la raison surpasse celui de la foi dans les textes de Christine de Pizan?

Finalement nous tirerons une conclusion en répondant à la question centrale qui est de savoir si le concept ‘raison’ impliquait toujours la même chose pour Christine de Pizan.

 

Pour la première fois en France, nous ne pouvons pas séparer l´étude de l´œuvre et celle de l´écrivain. Voilà, au sens qui deviendra classique, notre premier auteur, et cet auteur est une femme.[2]

 

 

Chapitre 1. Christine de Pizan: sa vie et son époque

 

§ 1.1 Point marquants dans la vie de Christine

 

Les textes autobiographiques de Christine de Pizan nous montrent que sa vie a connu des développements à plusieurs niveaux: au niveau géographique, au niveau relationnel ou social et au niveau professionnel. Examinons ces trois types de développements de près. 

 

§ 1.1.1 Changement au niveau géographique

 

Presque toutes les introductions aux éditions des textes de Christine de Pizan traitent les origines de Christine, ce qui n’est pas étonnant vu l’influence de ce changement géographique sur son écriture. C’est pour cette raison que nous aussi décrirons dans les grandes lignes comment et pour quelle raison Christine est venue en France.

Christine de Pizan était d’origine italienne. Elle venait d’Italie en France vers 1368. La famille De Pizan qui habitait à Venise, a quitté l´Italie et s’est installée en France à l’invitation du roi Charles V. Le père de Christine (Thomas de Pizan), homme savant, avait pris déjà sa position à la cour française vers 1365. Il y était connu comme médecin et astrologue. Thomas de Pizan était un homme considéré à la cour, ce que nous savons par les textes de Christine. Surtout le Livre de l’advision Cristine contient beaucoup d’éléments autobiographiques. Dans plusieurs de ses textes (Livre de la paix, Livre des fais et bonnes meurs du sage roy Charles V, Livre de l’advision Cristine) Christine a décrit l’aimable accueil de sa famille par Charles V au château du Louvre. En écrivant ses textes, Christine en était toujours reconnaissante au roi Charles V. Pour ces passages Christine a dû puiser dans les souvenirs de son enfance ou dans les histoires racontées par ses parents, parce qu’elle n’avait que quatre ans quand elle est arrivée en France. Elle a donc vécu en France depuis sa plus tendre enfance.

Ce changement géographique a influencé sans doute l´écriture de Christine. Cette idée est soutenue par Margolis, qui pose que:

 

« (L)e parallélisme déterministe entre le hasard personnel (famille et naissance italiennes) et le parti-pris volontaire (pro-français) chez Christine (...) est l´un des traits les plus marquants de sa personnalité littéraire et morale. »[3]

 

Dans ses textes Christine souligne en effet assez souvent son origine italienne et son attachement à la France. Qu´elle soit d´origine italienne est en particulier significatif pour son usage de la notion ´raison´. Christine est fière du fait qu´elle joue un rôle dans la ´translatio studii´.[4] Son origine la rattache en effet à l´Italie en tant que lieu de savoir. Christine et son guide la Sibylle sont toutes deux italiennes, comme nous le montre le Chemin:

 

« Combien que comme moy fust nee

En Ytale, en cité amee

Ou mainte gallee est armee.»

Ainsi Sebile qui fu la

Sienne merci de moy [Christine] parla ».[5]

 

Les textes de Christine se conçoivent en fait comme une «translatio sapientiae».[6] Christine fait pour ainsi dire un effort individuel pour transmettre la culture antique, déjà transportée de la Grèce en Italie, en France. Elle a sa place dans ce grand mouvement, sans aucun doute.

 

§ 1.1.2 Changements au niveau relationnel ou social

 

Christine de Pizan vivait comme les filles de son temps. Sa mère souhaitait que Christine s’occupe des travaux domestiques. Son père cependant contribuait à son instruction intellectuelle. Bärbel Zühlke a décrit cette instruction de manière suivante:

 

«Kenntnisse der Wissenschaften wurden ihr nicht systematisch vermittelt; vielmehr nahm sie nebenbei Wissensbrocken auf.»[7]

 

Christine n´est vraisemblablement jamais entrée dans une salle de classe. Çà et là Christine a assimilé les leçons savantes de son père. Dans ses textes Christine a référé à plusieurs reprises à cet enseignement.

Puis, à l’âge de quinze ans, Christine s’est mariée avec Étienne de Castel. Ils ont eu trois enfants. Cependant en 1389, après dix ans de mariage, Étienne de Castel est mort.  Ici nous touchons à un changement essentiel dans la vie de Christine, parce que par cet événement triste sa vie a complètement changé. Christine, devenue veuve à l’âge de vingt-cinq ans, s’est mise à étudier et à écrire. La mort inattendue de son mari, Étienne de Castel, a donc marqué un tournant dans sa vie. Dans le Livre de l’advision Cristine Christine a décrit ce point important dans sa vie de manière suivante:

 

«Ainsi en cellui temps que naturellement estoit pervenu mon aage au degré de congnoissance, regardant derriere moy les aventures passees et devant moy la fin de toute chose - tout ainsi comme ung homme qui a passé perilleuse voie se retourne arriere regardant le pas par merveille, et dit que plus n’y entrera et qu’a meilleur se tendra -, ainsi considerant le monde tout plain de laz perilleux, et qu’il n’est fors pour toute fin ung seul bien, qui est la voie de verité, me tiray au chemin ou propre nature et constellacion m’encline, c’est assavoir en amour d’estude.»[8]

 

Après la mort de son mari Christine a dressé, pour ainsi dire, le bilan de sa vie. Elle regrettait qu’auparavant elle n’ait pas eu le temps d’étudier. Christine a donné plusieurs raisons qui expliquent le fait qu’elle ne s’est pas consacrée aux études jusqu’au moment de la mort de son mari. Elle l’a reproché respectivement à elle-même et à la tradition.

D’abord Christine regrettait que pendant sa jeunesse elle s´est trop amusée à jouer. Une citation du Livre de l’advision Cristine montre que Christine était désolée qu’elle ait perdu son temps à jouer:

 

«(L)a trop grant jeunesce, la trop mignote anemie de sens qui ne laisse souventesfois aux enfans, quelque bon engin qu’ilz aient, pour le desir de jouer, henter l’estude, se crainte de bateures ne les y tient. Et pour ce que celle crainte n’avoie, voulenté de jouer si maistrisoit l’engin et sentement si que constant ne pouoit estre ou labour d’aprendre.»[9]

 

Deuxièmement Christine a motivé le fait qu´elle a négligé l´étude en disant que sa mère voulait donner à sa fille une éducation compatible avec les traditions de son temps.

Enfin sa situation de femme mariée et de mère l’avait empêchée d’étudier. Nous savons de ses textes que Christine avait trois enfants à charge. Elle était donc très occupée: 

 

«(M)e tolloit y vaquier l’occupacion des affaires que ont communement les mariees et aussi la charge de souvent porter enfans.»[10]

 

Sa nouvelle position sociale de veuve marque donc un tournant dans sa vie. Comme veuve elle a commencé sa carrière d’écrivain. C’était vers l’âge de trente ans qu’elle s’est mise à étudier et à écrire. Pourquoi n’a-t-elle commencé qu’à ce moment-là? Impossible de dire qu’il y a une seule raison. Les textes de Christine donnent plusieurs motifs.

D’abord les difficultés financières de Christine. Après la mort de son mari, il lui a fallu gagner de l’argent pour sa famille: ses enfants, sa mère et une nièce. Pendant une période assez longue de sa vie, à en juger par le Livre de l’advision Cristine, Christine de Pizan a été pauvre. Dans le texte elle raconte sur ses vêtements élimés, sur ses repas sobres, mais aussi sur le fait qu’elle a eu affaire à des procès, à des créanciers. Elle décrit les attentes interminables dans les salles des tribunaux. Bref, l’écriture de Christine peut donc être vue comme gagne-pain.

D’une part, Christine de Pizan considérait donc son travail comme nécessité pour gagner sa vie, d’autre part, elle soulignait qu’après la mort de son mari elle avait eu l’opportunité d’étudier et d’écrire. Comme nous avons vu plus haut, sa position sociale de femme mariée l’avait en effet toujours empêchée de faire des études. Il ressort des mots de dame Philosophie dans le Livre de l’advision Cristine que le décès de son mari Étienne de Castel a changé la situation:

 

«(...) il n’est mie doubte que, se ton mary t’eust duré jusques a ore, l’estude tant comme tu as n’eusses frequenté, car occupacion de mainage ne le t’eust souffert, auquel bien d’estude tu te mis comme a la chose plus eslevé selon ton jugement aprés la vie qui est de tous poins pour les parfaiz, c’est la contemplative, laquelle est vraie sapience.»[11]

 

Dame Philosophie indique le bien qui ressort du mal. La citation montre qu’il serait inconcevable que Christine étudie en tant que femme mariée. Il nous semble que c’était plutôt la tradition que le manque de temps qui l’avait empêchée d’étudier pendant la vie de son mari, parce qu´après la mort de son mari elle avait toujours la charge de ses trois enfants. En plus comme veuve, Christine avait aussi des occupations ménagères. Cependant dans une situation matérielle précaire, Christine avait été forcée de gagner sa vie et dans cette situation elle a laissé la charge de ses enfants et de son ménage à sa mère, ce qui serait inconcevable pendant la vie de son mari. Donc sa position actuelle de veuve et de soutien de famille lui ont permis d’étudier et d’écrire. Voilà une deuxième raison pour laquelle Christine n’a commencé à écrire qu’après le décès de son mari.

Bien que Christine ait regretté qu’elle n’ait pas fait beaucoup d’études avant la mort de son mari, il va, selon nous, trop loin de conclure que Christine a regretté sa position de femme mariée. Pour cela il y a trop d’indices qui prouvent que Christine a eu un mariage heureux:

 

«Si fu a bon droit plaine d’amertume, regraittant sa doulce compaignie et la joie passee,qui ne mes∙X∙ ans avoit duré. »[12] 

                       

« Sans cesser remembrant cellui

Par lequel sens autre nullui

Je vivoye joyeusement ».[13]

 

Ces citations illustrent que Christine soulignait dans ses textes qu’elle n’a jamais regretté sa position de femme mariée. Elle s´est seulement rendue compte, d’un ton déçu, d´une des conséquences de cette position, à savoir de ne pas avoir étudié. Mais si elle a reproché quelque chose à quelqu’un à propos de ce sujet, c’était seulement à elle-même et pas à son père ou à son mari.[14] On se souvient les soupirs de Christine dans le Livre de l’advision Cristine qu’elle aurait été trop attachée aux jeux pendant sa jeunesse (voyez la note 9).

En fait, nous constatons que Christine, d’une part, a regretté sa condition actuelle (à savoir d’être veuve) et que, d’autre part, elle s’est rendue compte du fait que comme femme mariée elle n’avait jamais eu la possibilité d’étudier. En d’autres mots Christine était triste à cause de la mort de son mari qu’elle aimait beaucoup, mais elle n’était pas affligée sur les conséquences que sa nouvelle position sociale entraînait: du temps pour (ou la nécessité d’?) étudier. En effet, Christine ne s’est jamais lamentée dans ses textes sur le fait qu’elle a dû étudier ou écrire pour gagner sa vie.

Troisièmement, Christine s’est mise à l’étude après le décès de son mari pour se distraire. Elle avait besoin de distraction. Par sa passion de l’étude elle a essayé à changer les idées:

 

«Et meismement pour passer temps et pour aucune gaieté attraire a mon cuer doulereux, me pris a faire ditz amoureux et gays d’autrui sentement, comme je dis en un mien virelay.»[15]

 

Le Livre du chemin de lonc estude nous fait savoir que Christine a trouvé aussi de la consolation dans l’étude. Au début de ce texte Christine s’est représentée en proie à la solitude et au chagrin; elle a remédié à cette tristesse par une lecture réconfortante, celle de Boèce:

 

«Et lors me vint entre mains

Un livre que moult amay,

Car il m’osta hors d’esmay

Et de desolacion»

 

«Si fus auques hors de l’esmay

Que j’avoie, (...)».[16]

 

L’étudeétait donc essentielle pour Christine. C’était comme une thérapie pour soulager son chagrin. Il nous semble que, d’une part, Christine de Pizan a cherché de la consolation dans des textes d’autres auteurs (comme par exemple les textes de Boèce), d’autre part, ses problèmes personnels lui ont donné l’idée et l’inspiration d’écrire ses propres textes:

 

«(J)e n’y trouvasse en effect riens bon pour moy, ung jour desconfortee sur ces choses, en plourant fis ceste balade.»[17]

 

Dans la balade Christine se plaint des nobles et des juges qui ne protègent pas les veuves.

À juste titre Bärbel Zühlke a décrit cet aspect de l’étude et de l’écriture de Christine de Pizan comme suit:

 

«Ihre literarische Tätigkeit fungiert (...) als Mittel zur positiven Beeinflussung ihrer depressiven Gemütsverfassung.»[18]

 

Christine a déjà compris qu’en écrivant sur ses problèmes elle pourrait faire face à son chagrin. Alors, selon nous, la citation suivante explique la raison pour laquelle les textes de Christine de Pizan contiennent tant de passages autobiographiques:

 

«(C)omme ce soit moult grieve chose de tenir douleur enclose sanz regehir».[19]

 

Christine avait donc besoin d’écrire sur ses problèmes. Elle donne beaucoup de renseignements de sa vie dans les trois textes que nous utilisons dans cette étude. Les passages autobiographiques sont cependant plus étendus dans le Livre du chemin de lonc estude et le Livre de l’advision Cristine que dans le Livre de la paix.

En concluant nous pouvons dire qu’il n’est pas juste de constater que Christine écrivait seulement par nécessité financière. Il est évident que Christine aimait étudier et écrire. Nous illustrons cette thèse par la citation suivante:

 

«(...) qui plus te delicte et te plaist a avoir, c’est assavoir le doulx goust de science».[20]
          

Christine est heureuse de ses connaissances. Dans le Chemin elle remerciait la Sibylle de l’avoir enseignée.[21] Il ressort de tous ses textes que Christine aimait étudier et écrire.

En bref il y a donc, selon nous, plusieurs raisons pour lesquelles Christine aurait commencé sa carrière d’écrivain. Difficile à dire lequel des motifs a été le plus important pour Christine. Il est évident que l’ensemble de ces motifs l´a forcée et lui a permis à étudier et à écrire. Il est inutile et pas juste, selon nous, d’accentuer l’un des motifs plus que les autres. En fait, nous pouvons dire que Christine de Pizan a eu son statut d’écrivain à cause de sa position de veuve. Comme nous avons accentué plus haut, à cause de son veuvage Christine avait à la fois le besoin et la possibilité d’étudier. Mme Solente a résumé tous les motifs dans une seule phrase. Cette belle citation montre plus ou moins les points que nous avons décrits plus haut. Dans un de ses textes sur Christine de Pizan elle a dit:

 

«Grâce à sa ténacité, elle a eu la joie de pouvoir écrire et de faire vivre les siens de son talent.»[22]

 

Soulignons les mots ‘joie’, ‘pouvoir écrire’ et ‘faire vivre les siens’. Selon nous, il faut dire que Christine, qui avait toujours eu de la passion pour l’étude, devait, pouvait et avait le besoin d’étudier et écrire après la mort de son mari. En d’autres mots:

 

«(D)as Schreiben (...) bildet Mittel und Ziel ihrer Existenz».[23]

 

Le fait que l’étude et l’écriture étaient pour Christine ‘moyen’ et ‘but’ de son existence, pourrait expliquer, selon nous, sa passion et son fanatisme pour l’étude qu’elle a exprimés dans ses textes.

Bref, un changement dans la vie de Christine au niveau social donnait donc lieu à un développement au niveau professionnel. Car après le décès de son mari Christine est devenue écrivain: elle allait développer ses talents au niveau professionnel.

 

§ 1.1.3 Développement au niveau professionnel

 

Jusqu’ici nous avons vu plusieurs changements dans la vie de Christine: d’Italienne elle devenait Française, de fille elle devenait femme mariée et mère, puis veuve. Il nous reste encore d’étudier sa vie professionnelle d’auteur.

Christine était un auteur spécial à son époque. D’abord Christine était particulière parce qu’elle était un auteur étranger en France. Comme nous avons vu, la famille de Pizan venait de l’Italie.

Sa particularité consistait aussi dans son statut de femme auteur. Dans ses textes il s’agit à plusieurs reprises de ce sujet. Christine a écrit des problèmes qu’elle a eus comme auteur à cause de sa féminité. Elle s’est rendue compte du fait qu’à cause de sa féminité elle a encouru du scepticisme, de l’incompréhension et même de la réprobation. Christine a dû se défendre et se justifier. Très souvent Christine s’est présentée en toute humilité dans ses textes. Dans les dédicaces de ses textes elle a accentué sans cesse son manque d’intelligence et de compétence. Pour illustrer cela nous citons une phrase tirée du Livre de la paix:

 

«(...) moy, femme simple et ignorent en qui n’a science ne autre savoir».[24]

 

Puis dans le Chemin Christine a demandé au roi de la pardonner à cause de son «ignorance»[25]. Bien qu’on ait accentué dans certaines études la tradition littéraire qui veut que les écrivains du Moyen-Âge montrent de la modestie vis-à-vis de leur mécène et qu’il soit tout à fait normal de s´adresser de cette manière aux princes, Christine a eu une raison de plus (comme d´ailleurs plusieurs autres auteurs de son époque) de se présenter de manière humble dans ses textes. Dans ses textes Christine est en effet critique à l’égard de la cour. Elle a osé écrire sur ses abus. Ainsi elle a dénoncé la luxure, la jalousie, la corruption, l’abus de pouvoir, et cetera. Christine a donc trouvé sage de se présenter de manière prudente pour ne pas perdre sa position.

Il faut souligner cependant que Christine a opposé à ce manque d’intelligence (plus ou moins feint) sa passion pour l’étude et l’écriture. En fait, Christine a plus accentué son ardeur que sa ‘simplece’:

 

« Ainçois vous plaise acepter le desir

Qu’ay de servir ou faire aucun plaisir

A vostre tres digne et haulte noblece:

(…)

Et pris en gré ma loyal desirance ».[26]

 

En plus, à la ´simplece´ et à l´ignorance feintes dans les dédicaces de Christine se substitue une prise de conscience par l´auteur de ses compétences d´écrivain. Dans l´Advision Cristine elle s’est même vantée de son œuvre et de son expérience:

 

«Adonc me pris a forgier choses jolies, a mon commencement plus legieres, et tout ainsi comme l’ouvrier qui de plus en plus en son euvre se soubtille comme plus il la frequente, ainsi tousjours estudiant diverses matieres, mon sens de plus en plus s’imbuoit de choses estranges, amendant mon stille en plus grant soubtilleté et plus haulte matiere, de puis l’an mil ·IIIcIIIIxx· et ·XIX· que je commençay jusques a cestui ·IIIIc· et ·V· ouquel encore je ne cesse ».[27]

 

On peut donc dire que Christine a été consciente de sa compétence intellectuelle, tout en se présentant de manière très humble. Nous illustrons cette thèse encore avec la citation suivante:

 

«(...) mais de simple personne

Peut bien venir vraye raison et bonne.»[28]

 

D’un ton ironique elle a réagi à un certain homme qui l’avait critiquée:  

 

«Si comme une fois respondis a ung homme qui reprouvoit mon desir de savoir, disant qu’il n’appertenoit point a femme avoir science, comme il en soit pou, lui dis que moins appartenoit a homme avoir ignorance, comme il en soit beaucoup.»[29]

 

Christine de Pizan a même cru à l’immortalisation de sa personne au moyen de son œuvre littéraire. Cette idée n’atteste pas la modestie, selon nous. Bien au contraire! Christine a eu l’idée qu’on parlerait de son œuvre dans l’avenir. Dans l´Advision elle a fait dire à la personnification ‘Nature’:

 

«Or vueil que de toy naissent nouveaulx volumes, lesquelz les temps a venir et perpetuelment au monde presenteront ta memoire devant les princes et par l’univers en toutes places ».[30]

 

Or, on pourrait dire que Christine n’a pas mis en doute sa propre compétence, mais qu’elle s’est rendue compte de l’accueil de son œuvre par son public à une époque où la femme- auteur était une singularité.

Christine de Pizan a dû se défendre contre les idées de son époque à propos de son statut de femme auteur. Mais elle a su très bien aussi que sa féminité a rendu ses textes plus attrayants:

 

«leur [les princes] fis presens comme de nouvelles choses, quelque petis et foibles qu’ilz fussent, de mes volumes de plusieurs matieres, lesquelz de leur grace comme princes benignes et tres humains les virent voulentiers et receurent a joie - et plus, comme je tiens, pour la chose non usagee que femme escripse, comme pieça n’avenist, que pour la digneté que y ssoit. Et ainsi furent en pou d’eure ventillez et portez mes dis livres en plusieurs pars et pays divers.»[31]

 

Cette citation montre que Christine a cru que ses textes étaient bien accueillis, parce qu’il était inaccoutumé qu’une femme écrivait. Cette nouveauté a dû fasciner son public.[32] Donc cette exception de femme auteur n’était pas nécessairement défavorable. Selon Nadia Margolis:

 

«Christine se présentait (...) comme une étrangère et une veuve: elle transformait son état civil vulnérable en une marginalité privilégiée.»[33]

 

Les princes ont de plus en plus découvert les textes de Christine. Partant d´un anonymat presque total, elle a obtenu beaucoup de succès. Elle bénéficiait du mécénat le plus recherché du pays, puisqu´elle écrivait pour la famille royale et pour la cour.

Christine nous a laissé une œuvre considérable en vers et en prose. Cette œuvre peut être divisé grosso modo en trois parties: la poésie lyrique, les œuvres allégoriques et les œuvres politiques et didactiques.

 

Cette analyse des développements dans la vie de Christine aux trois niveaux nous montre que ces changements l´ont influencée dans l´écriture de ses textes.

D’abord nous avons accentué l’origine de Christine qui la rattache à l’Italie en tant que lieu de savoir (translatio studii). Puis au niveau relationnel, nous avons référé à l’enseignement par son père et la décision qu’elle a prise comme veuve. Ce changement donne, selon nous, lieu à l’intérêt de Christine pour l’étude et pour l´écriture et par conséquent pour la faculté pensante oula raison.

 

§ 1.2 L´époque autour de 1400

 

Il est important d’étudier les textes de Christine en relation avec son époque. Nous pensons qu´il est opportun, avant d´entrer dans le vif du sujet, de tracer rapidement les événements historiques de son époque. Cette époque n’est cependant pas seulement intéressante à cause de ses événements historiques. Elle l’est aussi par le développement des idées.

 

§ 1.2.1  Événements historiques

 

Christine de Pizan n’a pas vécu, étudié et écrit dans un passé historique très stable. Dans son siècle il y avait trois grands conflits, qui ont sans doute influencé son œuvre.

D’abord la Guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre. Dès 1328 le roi d’Angleterre avait prétendu à la couronne de France. Une longue guerre a éclaté en 1337 environ. Les chevauchées anglaises pendant cette guerre ont provoqué des ravages. Les invasions des Anglais ont suscité beaucoup de chagrin, de peur et de dégâts au peuple français.

Deuxièmement Christine a mentionné dans ses textes les disputes intérieures de la France. D’abord la lutte entre les frères de Charles V quand Charles VI était encore mineur. Car à partir de 1380, quand Charles VI (il avait douze ans) a succédé à son père, des groupes se sont formés autour de ses oncles. Ils ont lutté pour le pouvoir. À cause de ce désaccord des princes, les classes moyennes et le ´commun´ se disputaient le gouvernement de Paris. Entre 1380 et 1385 il y avait des émeutes. Il y avait des massacres à Paris.[34]

Ensuite il y avait la lutte entre le frère de Charles VI et son cousin à partir du moment que Charles VI a eu des coups de folie. À partir de 1392 deux camps se sont disputés le pouvoir: celui du duc d’Orléans et celui du duc de Bourgogne Jean sans Peur. Les maisons princières de Bourgogne et d’Orléans se livraient donc bataille. En 1405 Jean sans Peur se dirigeait sur Paris avec une armée considérable. Puis, en 1407 Jean sans Peur a fait assassiner le duc d’Orléans, ce qui empirait encore la situation. La guerre civilea éclaté. Cette guerre a paralysé la France.

En 1413 les troubles du règne de Charles VI ont culminé avec la révolution cabochienne (c´était la révolution du peuple sous la direction du boucher Caboche)[35] à Paris. Le peuple commençait à bouger. Il s’est révolté de nouveau à cause de la misère provoquée par la lutte des partis: l’insécurité et la pauvreté. Le duc de Bourgogne, l’ami du peuple, n’a même pas réussi à réprimer les émeutes. Les cabochiens ont fait régner la terreur à Paris jusqu’au quatre août 1413. Christine a décrit cette misère de manière suivante:

 

«(L)es occisions, les grans cruaultéz, les ruines, les rebellions, l’orgueil de vile et chetive gent, le fol gouvernement de menu et bestial peuple, le prince comme asservi, et le despris des nobles, et à brief dire, les infinis maulx et detestables tourmens qui ont couru trop pires que oncques mais ceste present année?»[36]

 

Les disputes intérieures ont donc dévasté la France. Les Bourguignons pour se renforcer ont même contracté une alliance avec les Anglais. En 1415 le roi d’Angleterre a débarqué en France. Les Bourguignons ont ensuite occupé Paris en 1418. Christine de Pizan a dû quitter la ville pour échapper aux massacres. En 1419 la guerre civile s´est intensifiée après le meurtre de Jean sans Peur.

Les dernières œuvres de Christine de Pizan sont toutes inspirées par les dangers intérieurs et extérieurs de son époque. En ce qui concerne le Livre de la paix, les traités de paix successifs lui ont donné l´occasion d’étudier et d’écrire. La guerre, par contre, l’a forcée d’arrêter son travail et même de quitter Paris.[37]

Un troisième conflit dont Christine a fait mention dans ses textes c’est le Grand Schisme. Depuis 1378 il y avait deux papes: un pape résidait à Rome et un deuxième pape à Avignon. Cette situation a divisé l’église. Les hommes politiques ont encore contribué à ce conflit. Car l’Angleterre et la Flandre ont soutenu le pape de Rome, lorsque Charles V a encouragé le pape Clément VI. La guerre entre la France et l´Angleterre et le Schisme ont sans doute influencé l’un l’autre, ce qui a fait du Schisme une crise politico-religieuse. L´église traversait une longue période de crise à la suite du Schisme, parce que le Schisme menaçait l’unité de l’Église. Pendant quarante ans cette situation de deux papes rivaux a jeté la confusion auprès du peuple. En 1417 le Concile de Constance a mis fin à cette situation: on a déposé les deux papes. L’effet de ce scandale sur le peuple a été très grave selon Christine. Selon elle le peuple chrétien est comme un troupeau de moutons sans berger. Dans ses textes on retrouve plusieurs réactions plaintives ou indignées à propos de ce sujet:

 

«L’Eglise de Dieu desolee

Est plus qu’onques mais adoulee;

Or en sont ferus les pastours,

Et les brebis vont par destours

Esperses et esperdües,

Dont maintes y a de perdues».[38]

 

Christine fait ici allusion à la parabole des brebis dispersées. Elle décrit de cette manière les conséquences désastreuses du Schisme. Elle fait comprendre que l’Eglise de France, accablée de maux, n’est pas en mesure de répondre aux angoisses des populations éprouvées. Dans le Livre de l’advision Cristine on trouve aussi une petite remarque à propos du Schisme:

 

« N’est elle [envie] celle qui en l’Eglise de Dieu met la division et le sisme? Certes, se elle n’estoit ne convendroit pas deux papes, ains a peine ung le vouldroit estre. N’est elle principalle du debat de mon royaume?  »[39]

 

Selon Christine, ce ne sont donc pas seulement les princes qui luttent pour le pouvoir, mais aussi les hommes d’église.

L´époque de Christine de Pizan (fin XIVe siècle et début XVe siècle) était donc une époque mouvementée. Christine a été témoin des misères de son époque: elle a décrit ce qu’elle a vu, entendu et senti. Cet aspect a rendu ses textes intéressants pour les historiens. Christine a, pour ainsi dire, donné un compte rendu des disputes territoriales, civiles et religieuses dans ses textes. Elle soulignait que ses histoires sont véridiques: que celui qui ne croit pas à ses mots regarde autour de lui!:

 

«Et qui vouldroit dire:«elle ment»,

Si regarde l’air et la terre; »[40]

 

La guerre de Cent Ans, le grand Schisme d´Occident et la querelle des princes ont tellement accablé Christine qu’elle a été désespérée des fois:

 

«Mais je ne sçay pas se jamais

Homme qui adés vive voye

Le monde aler par autre voye;»[41]

 

Nous croyons que les trois grands conflits de son époque, que nous avons tracés plus haut, ont sans doute influencé de manière décisive l’aspect spirituel et intellectuel de cette époque et plus précisément les textes de Christine de Pizan. Dans le paragraphe suivant nous analysons quelques idées spirituelles et intellectuelles de son époque.

 

§ 1.2.2La notion ‘raison’

 

Autour de 1400 on voit un retour aux œuvres classiques. C´est un phénomène connu à la fin du Moyen-Âge. Nous appuyons cette idée entre autres sur un article de Dulac et Reno.[42] Elles signalent un goût nouveau pour la sagesse et un intérêt pour les Anciens. À la cour de Charles V on faisait des traductions des livres des Anciens.[43] Dulac et Reno parlent d’un «premier humanismeparisien ». L´intérêt pour les œuvres classiques est aussi un trait caractéristique dans les textes de Christine. Bien qu´elle ne parle pas d’humanisme, elle parle quand-même d’un âge d’or. Cet âge d’or est pour Christine une époque de réforme spirituelle:

 

«Que les siecles furent dorez

Pieça; si ert pour ce que honorez

Estoient lors les plus savans».[44]

 

Christine espère que la France vivra une fois dans une telle époque, où la science et la raison sont importantes. Christine de Pizan a donc sa place dans le grand mouvement où le thème de la raison joue un rôle important.

Aussi essayerons-nous, dans ce paragraphe, de définir le mot ‘raison’ et chercherons-nous une réponse à la question de savoir quelle est la place qu’on attache à la raison au tournant du XIVe siècle. Une réponse à cette question nous permettra ensuite d´étudier cette notion omniprésente dans les textes de Christine de Pizan.   

Le mot ´raison´ dans son sens actuel est le synonyme des mots ´bon sens´ et ´jugement´. Le mot ´raison´ indique, selon Le Petit Robert, [45] «La faculté pensante et son fonctionnement, chez l’homme» ou bien « la connaissance naturelle ». Selon Le Petit Robert, la raison est « opposé à ce qui vient de la révélation ou de la foi ».

Il n´est cependant pas juste d´étudier l´importance d’une notion dans des textes du Moyen-Âge en nous basant sur la signification que nous donnons de nos jours à ce mot. Nous n´avons pas le droit de transporter nos idées à propos d’une notion aux textes d´il y a six siècles et d’étudier la notion ‘raison’ dans les textes de Christine de Pizan à partir de la signification que nous en donnent les dictionnaires contemporains.

Donc, avant d’étudier l’intérêt, l’utilisation et la valeur de la notion ‘raison’ dans quelques textes de Christine de Pizan, il nous faut une définition de cette notion telle qu’elle existait au Moyen-Âge. Nous soulignons que nous ne visons pas à une étude étymologique complète de cette notion, mais que nous nous limitons à trouver une définition opérationnelle. En plus il est important d’étudier quelle valeur on attachait, en général, à la raison à la fin du XIVe siècle et au début du XVe siècle, avant d’étudier ce sujet dans les textes de Christine de Pizan.

 

On a noté dans un article dans l’Histoire culturelle de la France que la raison au Moyen-Âge est «la faculté intellectuelle essentielle qui différencie l’homme de l’animal » et qu’elle «désigne aussi les formes de raisonnement discursif liées à cette faculté».[46] J. Garcia Álvarez confirme, dans un article où il essaie de définir et de résumer la notion ‘raison’, qu’au Moyen- Âge le terme ‘ratio’ renvoie déjà

 

«à la faculté qu’a l’homme d’élaborer des démonstrations (et) à la démonstration elle-même».[47]

 

Cette signification de la notion ‘raison’ a été influencée par la philosophie grecque. On peut tracer une ligne des idées de la philosophie grecque (surtout d’Aristote) à propos du terme ‘raison’ aux idées qu’on a au Moyen-Âge.

Jusqu’ici les définitions du mot ‘raison’ dans l’Histoire culturelle de la France et dans le Dictionnaire encyclopédique du Moyen-Âge ne différencient même pas vraiment de la définition qu’on donne de nos jours à ce mot. Cependant le sens de cette notion ‘raison’ au Moyen-Âge n’est pas complètement identique au sens où nous l’entendons. Bien au contraire! Car tandis qu’on oppose de nos jours le plus souvent le registre de la raison à ceux de la foi et de la révélation (cf. plus haut la note 45, la définition du Petit Robert), il est impossible de négliger la notion ‘foi’, en étudiant la notion ‘raison’ chez un auteur du Moyen-Âge (même chez des auteurs non-chrétiens). Au Moyen-Âge la notion ‘raison’ avait un lien important avec la notion ‘foi’, parce que la faculté ‘raison’ devait toujours être subordonnée à la foi. Les principes de la foi étaient intangibles. C’est pourquoi la signification actuelle du mot ‘raison’ ne répond que partiellement à la définition du mot ‘raison’ au Moyen-Âge. J. Garcia Álvarez confirme cette idée en disant que le mot ‘raison’ fait en plus son apparition au Moyen-Âge par la voie biblique. Elle est alors la faculté par laquelle on peut parvenir à la connaissance de Dieu.[48]

Ces idées s’appuient entres autres sur les idées d’Augustin (354-430). Car selon la théorie augustinienne le but de l’activité intellectuelle est de parvenir à Dieu. Pour y arriver la raison a besoin de la foi. Augustin a traduit ses idées dans la phrase connue: «credo ut intellega[49]. Ainsi l’amour de Dieu (la foi) est pour Augustin la base de la sagesse. Comme l’esprit est obnubilé par les péchés, la raison - pour être capable de faire des activités intellectuelles - doit être illuminée par Dieu. Dieu est donc à la fois l’objet et le point de départ de la connaissance. La foi est donc indispensable à la raison: Augustin met une relation entre ‘raison’ et ‘foi’ de manière qu’elles ne sont pas à séparer l’une de l’autre. Bref, selon Augustin, la foi précède la raison ou la réflexion philosophique.

On pourrait tracer une ligne d’Augustin au Moyen-Âge. Ainsi Gerson (1363-1429), chancelier de l’université de Paris au tournant du XIVe (et donc un contemporain de Christine de Pizan; ils sont tous les deux contre le Roman de la Rose), a souligné l’idée d’Augustin:

                       

«(C)’est par la vertu et la lumière de Dieu, qui illumine les yeux de l’âme, que l’homme peut comprendre quelque chose de la Divinité.»[50]

 

Pour la théorie augustinienne le critère qui désigne l´homme raisonnable est l’illumination, œuvre de Dieu lui-même.

Autour de 1100 saint Anselme de Cantorbéry a fait de la théologie une science, une science où le raisonnement et l’argumentation étaient soumis aux principes de la foi. Le courant de la scolastique a aussi rangé, diffusé et expliqué les idées des Pères de l’Église. Leur tâche n’était pas de trouver la vérité (puisqu’on pouvait trouver la vérité dans la bible), mais plutôt de confirmer la vérité. On voulait prouver les dogmes chrétiens par la raison. Ici nous touchons au problème majeur de la scolastiqueà savoir l’équilibre de la raison et de la foi.[51]

Les scolastiques n´étudiaient pas seulement les textes des Pères de l´Église, mais s´intéressaient aussi aux œuvres des philosophes classiques. Leurs philosophies avaient souvent été insérées dans le dogme chrétien. Ainsi saint Thomas d’Aquin a relié les philosophies d’Aristote avec celles d’Augustin. On pouvait dire qu´il suivait plus ou moins Augustin en théologie, mais qu´il lui préférait Aristote en philosophie.

Cependant à la fin du Moyen-Âge il y avait de plus en plus une zone de tension entre les notions ‘raison’ et ‘foi’. D’un part parce qu’on se détournait de plus en plus de la métaphysique à cette époque. D´autre part parce qu’on se posait la question de savoir si la foi se raisonne. Jacques le Goff nous fait comprendre que:

 

«A partir de 1320 environ (...) la tradition anselmienne de la foi en quête de

l’intelligence est abandonnée ».[52]

 

Álvarez a plus ou moins la même opinion quand il constate qu’à la fin du Moyen-Âge

 

«l’accent [avait été] mis de plus en plus sur l’autonomie et l’indépendance absolue de la ratio ».[53] 

 

Cette tendance à l’autonomie de la raison à la fin du Moyen-Âge a mené à la disjonction moderne de la ‘raison’ et de la ‘foi’, selon R. Imbach:

 

« La connaissance d’Aristote en Occident a permis, vers 1260, l’éclosion d’un courant philosophique que l’on peut qualifier d’aristotélisme radical. Un groupe de penseurs (...) réclame une pleine autonomie de la philosophie, une stricte séparation méthodique de la foi et de la raison, et ne s’intéresse exclusivement à ce qui peut être saisi par la raison (...) ».[54]

 

Dès le XIIIe siècle les idées sur la raison de l´homme ont donc fortement été influencées par Aristote. Dès cette époque on considérait Aristote comme ‘le’ philosophe. Lui, il avait été d’un grand poids pour défendre une philosophie qui luttait pour son autonomie. On commençait à abandonner la tradition de voirles choses en relation avec l’éternité. La raison représente de plus en plus la faculté par laquelle on recherche la connaissance pour la connaissance. Cette autonomie de la raison aboutira finalement au développement des sciences particulières. Auparavant, c´étaient les conceptions augustiniennes qui dominaient. Nous soulignons cependant que, malgré cette tendance à l’autonomie de la raison à la fin du Moyen-Âge, la théorie d’Augustin n’a pas disparu. On retrouve encore les idées d’Augustin au XVe siècle.[55]

 

Notre analyse montre que la signification du terme ‘raison’ n’est pas constante au Moyen-Âge. Le Moyen-Âge a vu se développer des conceptions différentes de la raison et de la connaissance.[56] L´interprétation du mot ´raison´ dépend donc de la philosophie qui a influencé l´auteur. La signification du mot ‘raison’ a été influencée à la fois par la philosophie grecque et par les pensées des pères de l’église. On retrouve les influences des deux philosophies au XVe siècle, l’époque où Christine de Pizan réfère sans cesse au mot ‘raison’ dans ses textes. Bien que les deux philosophies soient attachées à la faculté de la raison, cette notion n’a pas la même valeur pour les deux courants. Nous avons constaté que selon la théorie augustinienne, la valeur de raison consiste à prouver les dogmes de la bible et les idées chrétiennes. Dans ce sens la raison est donc importante. Elle reste cependant toujours soumise à la foi selon les augustiniens. Les augustiniens avaient foi en la vérité chrétienne et ils s’appliquaient à en acquérir l’intelligence. Pour les aristotéliciens, au contraire, la raison est la faculté qui rend à l’homme son autonomie. Ainsi ils sont attachés à la raison pour la faculté en soi.

 

 

§ 1.3  Résumés des textes

 

Pour répondre à la question de savoir s’il y a une évolution du concept ‘raison’ dans les textes de Christine de Pizan, nous étudierons donc les textes suivants: le Livre du chemin de lonc estude, le Livre de l’advision Cristine et le Livre de la paix. Dans ce paragraphe nous donnerons des aperçus de ces textes. Pour le moment nous dirigeons notre attention sur les contenus des textes. Au deuxième chapitre nous visons à analyser le rôle de la ´raison´ dans les textes.

 

§ 1.3.1  Le Livre du chemin de lonc estude

 

Comme nous avons indiqué plus haut l´œuvre de Christine de Pizan peut être divisée en trois parties. Christine a commencé sa carrière littéraire en écrivant de la poésie lyrique. Puis elle a écrit des textes allégoriques. Et elle a fini sa carrière en écrivant surtout des œuvres politiques et didactiques. Nous soulignons que cette division n´est pas une division stricte mais plutôt une division globale.

Le Livre du chemin de lonc estude, composé en 1402 / 1403,[57] marque en fait une période de transition. Car écrit en vers le texte est déjà allégorique et, en plus, c´est un texte narratif de presque 6400 vers. Le texte peut donc être situé à la charnière de deux périodes.

L´œuvre a été dédiée au roi Charles VI:

 

« Le VIe Charles du nom nottable,

Que Dieu maintiengne en joye et en santé,

Mon petit dit soit premier presenté ».[58]

 

Après la dédicace Christine exprime ses misères: sa peine et sa solitude. La lecture d´un livre de Boèce (« De Consolacion ») lui offre enfin du réconfort. À l´heure de se coucher, Christine, au lieu de s´endormir, continue ses pensées sur le temps malheureux. Tout à coup elle a une vision bizarre. Alors Christine raconte l´histoire d´un voyage qu´elle fait en rêve. Ce songe offre le cadre d´un voyage allégorique, dans lequel Christine est guidée par la Sibylle de Cumes. Christine et la Sibylle parcourent d´immenses espaces. Ainsi elles arrivent par exemple à la fontaine de Sapience dont Christine nomme les qualités. Près de cette fontaine habitaient Aristote, Socrate, Platon et d´autres philosophes. Le chemin qui y mène s´appelle « Lonc Estude ». Les deux femmes traversent le monde entier et s´élèvent ensuite vers les cieux au moyen de l´échelle de Spéculation. Cette échelle aboutit au cinquième ciel (le firmament pour Christine). Christine apprend beaucoup, surtout en matière d´astrologie. Puis elles descendent jusqu´au premier ciel.[59] Là, Christine assiste à une discussion entre Noblesse, Chevalerie, Richesse et Sagesse (les quatre influences du monde). Au milieu d´elles siège Raison. Raison a une visite d´un ambassadeur de la Terre. Le messager de la Terre se plaint et il donne à Raison une requête de la Terre dans laquelle elle demande à Raison de remédier aux vices et aux crimes de ses enfants. Raison soumet le problème à ses quatre dames. Elle leur demande de désigner une personne comme unique roi du monde pour mettre un terme aux guerres qui divisent l´humanité. Les quatre dames font des propositions. Chacune soutient son propre candidat. Ainsi Noblesse prouve que le plus noble doit régner. Selon Chevalerie l´homme le plus guerrier sera apte à être roi du monde. Pour Richesse ce sera plutôt l´homme le plus riche. Sagesse enfin soutient le candidat le plus sage. Les dames décrivent chacune les caractéristiques des candidats qu´elles proposent pour cette magistrature. Raison mène le débat.[60] Finalement cette dame décide de soumettre le problème du gouvernement du monde aux princes français. Christine doit transmettre à la cour de France les questions dont on l´a chargée. Ainsi elle devient la messagère de la cour de Raison, chargée de demander aux princes de juger le débat. À ce moment Christine est réveillée par sa mère qui frappe à la porte de sa chambre.

 

§ 1.3.2  Le Livre de l’advision Cristine

 

Le Livre de l’advision Cristine est une œuvre en prose. C´est un texte allégorique, écrit en 1405. Ce livre de Christine de Pizan contient le plus d’éléments autobiographiques. L´œuvre comprend trois parties. La première partie a été consacrée à la crise du début du XVe siècle. Christine rencontre dans son rêve l´allégorie Libera, dame couronnée (elle représente la France), qui se plaint de la situation actuelle. Elle dit que les dames Raison, Chevalerie et Justice (ses dames d´honneur) sont en prison, tandis que Fraude, Luxure et Avarice sont au pouvoir. Cette situation malheureuse est en contraste avec le passé glorieux qu´elle a vécu. Dame Libera se plaint de ses enfants qui font la guerre. Elle charge Christine d´écrire de ses malheurs:

 

« (D)emeures constante avec moy ou gracieux labour de tes dictiez, duquel mains plaisirs encore feras a moy et mes enfans, lesquelz je te pry que me salves et que leur segnefies les plaintes de mes clamours et que comme loyaulx et vrais enfans vueillent avoir pitié de leur tendre mere ».[61]

 

Dame Libera donne donc à Christine un commandement honorable mais difficile.

Dans la deuxième partie Christine visite les écoles parisiennes. Là elle rencontre dame Opinion. Cette dame est une grande ombre formée d´autres petites ombres. Cette figure parle de sa vie. Elle existerait déjà depuis le commencement du monde. Elle dit avoir séduit Ève et Adam au paradis et avoir trompé beaucoup d´autres gens. Dame Opinion parle de son pouvoir dans le monde du savoir. Elle parle longuement des philosophes et de leurs philosophies. Puis elle réprimande Christine d´avoir attribué trop de pouvoir à Fortune, qui n´est que son aide. À la fin de la deuxième partie dame Opinion loue Christine pour le travail qu´elle a fait et elle lui conseille de continuer son travail. 

Dans la troisième partie Christine rencontre dame Philosophie. Christine lui raconte sa vie personnelle: c´est un long passage autobiographique. D´abord elle parle des temps heureux. Puis elle se plaint auprès de dame Philosophie de ses malheurs. Finalement elle révèle comment elle s´est mise à l´étude. La dame lui répond en lui reprochant ses plaintes. Cette troisième partie se finit par la consolation de Christine par l´allégorie Philosophie. L´allégorie, à laquelle Christine s´adresse au dernier chapitre en la nommant « Sainte Theologie », lui conseille de chercher la vraie félicité, c´est-à-dire Dieu.    

 

§ 1.3.3  Le Livre de la paix

 

Le Livre de la paix a été écrit entre le 1er septembre 1412 et le 1er janvier 1414. Il a été dédié à Louis, duc de Guyenne, fils de Charles VI. Le Livre de la paix est une œuvre en prose. Christine a divisé cette œuvre, comme d´ailleurs beaucoup de ses textes, en trois parties. La première partie contient quinze chapitres, la deuxième dix-huit chapitres et la troisième partie contient quarante-huit chapitres. Chaque chapitre est précédé d´une citation biblique ou antique. Plus loin Christine traduit ou paraphrase très souvent la citation.

Par cette œuvre Christine montre que les temps n´étaient pas appropriés à faire des études. Les conflits extérieurs et intérieurs l´empêchent souvent de travailler. Il semble que Christine n´a pas écrit entre août 1410 et septembre 1412. En septembre 1412 (après la paix d´Auxerre) elle commence par écrire la première partie du Livre de la paix. Le 30 novembre elle finit cette partie.[62] Après l´insurrection cabochienne (cf. § 1.2.1), Christine se remet au travail le 3 septembre 1413.

Dans le Livre de la paix Christine lutte pour la paix. Dans les premiers chapitres des première et deuxième parties Christine exprime sa joie à cause de la paix récemment obtenue. Illustrons cette joie avec la citation suivante:

 

« Plus que ne pourroie dire, et ne cessasse ne saroie actaindre à exprimer la tres grant joie dont mon cuer est rempli presentement à cause de ceste glorieuse paix ».[63]

 

Pour maintenir la paix, on a, selon Christine, besoin d’un bon prince. Christine désigne les qualités d’un bon prince. Dans la première partie elle loue la vertu de ‘prudence’. De cette vertu résultent d’autres qualités: justice, magnanimité, force (deuxième partie), clémence, libéralité et vérité (troisième partie). Comme modèle d´un bon prince Christine prend à plusieurs reprises l´exemple du roi Charles V (le grand-père du duc de Guyenne): «vueille avoir à memoire comment ton saige ayol (...) ».[64] Ce défunt roi Charles V incarne pour Christine toute la sagesse d´un règne paisible. 

Christine ne parle pas seulement des vertus d’un bon prince, elle y oppose les conséquences désastreuses d’un mauvais gouvernement. Ainsi elle accentue la misère et la guerre, conséquences de la haine, del’envie, de la vengeance et de la convoitise. Christine prend des exemples du passé et du présent pour prouver le lien étroit entre ces vices et leurs conséquences néfastes. Christine a comme but de corriger par ses textes les mauvais comportements des princes:

 

« (À) dire aucunes choses prouffitables à la discipline et correction de ceulx qui sont trop convoiteux, qui qu’ilz soient, princes ou autres, est bon me semble ».[65]                           

 

Dans son Livre de la paix Christine souligne sans cesse qu’un bon comportement et un bon gouvernement du prince mènent à la paix. Elle énumère les vertus qui sont à la base d’un bon gouvernement, mais elle nomme aussi les vices qui sont à éviter. Dans son texte Christine n’évite pas de critiquer les princes (dont elle dépend quand même pour ses ressources) et de référer à leurs corruptions.

 

 

Chapitre 2. Raison: porte-bonheur?

 

Jusqu’ici nous avons parlé de notre auteur et de son époque. Nous avons vu que Christine de Pizan a vécu dans une époque instable, une époque où la guerre faisait rage et le peuple était inquiet. Nous avons montré que Christine écrit sur cette instabilité de l’époque, mais aussi sur ses problèmes personnels.

En plus nous avons étudié le terme ‘raison’, qui, comme nous avons vu, avait une autre signification au Moyen-Âge qu’il a de nos jours. Nous avons démontré que cette notion avait une relation forte avec ‘la foi’. Une relation qu’on croit le plus souvent impossible de nos jours.

Enfin nous avons présenté les contenus des trois œuvres auxquelles nous nous référons principalement dans ce travail.

Il est maintenant intéressant d’aborder la question de savoir comment Christine de Pizan a utilisé le terme ‘raison’ dans ses textes. Cette question est liée aux questions suivantes: ‘Qu’est-ce que ce concept ‘raison’ impliquait?’ ‘Que signifiait-il pour Christine?’ ‘Pourquoi est-ce qu’elle a utilisé sans cesse ce mot ‘raison’ dans ses textes?’ Ou en d’autres mots: ‘Dans quel but Christine s’est-elle servie de ce terme?’ Et finalement ‘Comment est-ce qu’elle veut atteindre son but?’ et ‘Quel est son public?’ Dans ce chapitre nous nous bornerons à trouver des réponses à ces questions. Dans ce but nous étudierons l’emploi de la notion ‘raison’ dans les trois textes que nous avons présentés au premier chapitre: le Livre du chemin de lonc estude (écrit en 1402 / 1403), le Livre de l’advision Cristine (écrit deux ans plus tard à savoir en 1405) et le Livre de la paix (écrit relativement vers la fin de sa carrière, à savoir entre le 1er septembre 1412 et le 1er janvier 1414). Ce Livre de la paix a été écrit par Christine à la fin d’une période de production énorme.[66] Christine a donc écrit ces trois textes pendant différentes périodes de sa vie d’écrivain, ce qui nous permettra d’étudier notre question principale de savoir s’il y a une évolution dans les textes de Christine à propos de ses idées sur ‘la raison’. Il est intéressant de savoir si la notion ‘raison’ a eu la même signification dans les œuvres de la première période de Christine de Pizan que dans ses œuvres ultérieures.

Dans ce chapitre nous nous poserons donc plusieurs questions, qui sont reliées à notre question principale de savoir si le concept ‘raison’ impliquait toujours la même chose pour Christine de Pizan:

            (1) Que signifiait le terme ‘raison’ pour Christine de Pizan? (paragraphe 2.1)

(2) Est-ce que Christine utilisait le terme ‘raison’ dans ses textes toujours dans le même contexte ou le même but et quel est ce but? (paragraphe 2.2)

(3) Comment est-ce que Christine voulait arriver à ses fins? À quel public est-ce que Christine s’adressait pour atteindre son but? (paragraphe 2.3)

 

 

§ 2.1 La signification de la notion ‘raison’ chez Christine

 

Il est hors de doute que le concept ‘raison’ était très important pour Christine de Pizan. La ’raison’ est un terme omniprésent dans la plupart de ses textes.[67] Cependant quelle valeur est-ce que Christine attachait exactement à la notion ‘raison’? Essayons de trouver une réponse à cette question.

D’abord il est nécessaire de savoir comment Christine définit son terme ‘raison’. Christine a fait souvent une personnification de la notion ‘ra