La vie quotidienne à Nivelles et Perwez, 1940-1944. Apports méthodologiques des sources orales. (Kimberley Parée)

 

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Introduction générale

 

 Notre mémoire repose sur les témoignages oraux collectés, en 1985 et 1987, à Perwez et à Nivelles. La sélection de ces deux communes permet d'opérer une comparaison entre la situation dans une localité rurale et dans une ville déjà bien urbanisée. Notre attention se porte, plus particulièrement, sur la vie quotidienne, l'expérience personnelle, le vécu intime: des thématiques trop souvent délaissées par les chercheurs en Histoire. Et, pour ce faire, les sources orales ont un grand potentiel.

 Après avoir effectué un premier repérage au sein de notre échantillon, nous avons vite compris que les sources orales méritaient franchement de se voir consacrer une étude approfondie de par leur grande richesse et leur complexité. En effet, trop peu de travaux envisagent la force des mots, des souvenirs et des émotions. L'Histoire, ce n'est pas que des grands discours et de sanglants combats; c'est aussi écouter et respecter la mémoire des témoins du passé. Tel est notre optique. Nous espérons que notre travail sera l'une des pierres de cette histoire humaine, faites grâce aux souvenirs pour la mémoire.

 

 

 1. L'objet de recherche et la méthode de ce mémoire

 

 Durant toute mon enfance et mon adolescence, j'ai, bien souvent, écouté les anecdotes que me narrait opa, ces petites histoires d'un autre temps. Il m'a aussi confié les moments plus douloureux qu'il a vécu durant la seconde guerre mondiale. En 1940, mon grand-père n'avait que 10 ans et cette période dramatique de l'Histoire et de sa propre histoire l'a transformé et a guidé ses choix. Confusément, puis de plus en plus distinctement, j'ai alors réalisé combien il était important d'écouter et de retenir l'histoire des personnes qui ont vécu cette terrible époque, la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui, opa n'est plus à mes côtés; pourtant, je n'oublierai jamais son histoire [1].

 En 1985 et en 1987, le professeur de l'U.C.L., Mr. J. Lory, dirige des séminaires qui envisagent la vie et la situation, durant la seconde guerre mondiale et à la libération, dans le Brabant wallon [2]. Une répartition géographique est opérée entre les participants. En plus de la consultation des documents écrits, les étudiants doivent entreprendre une enquête orale.

 Les dits séminaires tendent à l'exhaustivité; c'est pourquoi, les étudiants tentent d'envisager la situation dans sa globalité; ils abordent donc la campagne des dix-huit jours, la vie économique, sociale et culturelle, le rôle des institutions belges en place, l'action des Allemands, la collaboration, la résistance, l'épuration, la santé, l'alimentation, la vie religieuse, les loisirs, etc... [3].

 Quant à notre mémoire, il se penche, plus particulièrement, sur la commune de Perwez, localité encore assez rurale, ainsi que sur la ville de Nivelles, commune déjà bien urbanisée en 1940. Notre axe de recherche est orienté sur la vie quotidienne, le vécu intime, les expériences personnelles, l'expression des émotions. Et, pour ce faire, comme dit plus haut, quoi de plus parlant que l'usage des sources orales.

 Certes, les documents écrits fournissent, en très grande quantité, des dates, des chiffres, des noms et des lieux. Ceux-ci constituent alors la matière, plus ou moins fiable et étayée, qu'emploient bien des auteurs et des réalisateurs. En effet, de très nombreux ouvrages de qualité, des documentaires télévisés et des films de cinéma dépeignent, avec force détails, les hauts faits guerriers, décrivent, très largement, le déroulement et l'évolution des combats, ou bien encore, glorifient ou démolissent les actions des grands chefs militaires. D'autres brossent plutôt le portrait d'une nation ou d'un groupe déterminé [4].

 Par contre, pour ce qui touche à la vie quotidienne, aux expériences personnelles, à l'intimité et aux émotions de tout un chacun, force est de constater que les documents écrits se montrent, bien souvent, muets, et ce, à l'exception notable du courrier privé et des journaux intimes.

 Par contre, les sources orales, elles, permettent de savoir ce que les individus éprouvent vraiment au fond du coeur, de connaître l'expérience personnelle, secrète, d'entrer dans l'intimité d'une personne. Elles offrent également l'opportunité unique d'étudier la vie dans sa simplicité, sa quotidienneté, bref, dans sa réalité. Elles montrent encore comment cette dramatique période de l'Histoire a influencé le parcours de chaque individu. Les sources orales démasquent les émotions. Leur richesse est donc, sans nul doute possible, énorme. Et pourtant, au risque de nous répéter, encore peu de travaux emploient cet outil de travail pour traiter les gens ordinaires sous l'Occupation, contrairement aux résistants et déportés.

 Nous avons consulté des ouvrages généraux traitant de la Belgique durant l'occupation. Nous avons également utilisé des livres et des articles abordant la méthode d'investigation et d'exploitation des sources orales [5]. L'objectif de notre mémoire est donc d'étudier cette méthodologie, d'en aborder les points forts tout comme les faiblesses.

 Comment constituer un échantillon de témoins qui soit de bonne qualité ? Comment se construit la mémoire d'une personne ? Pourquoi tel événement est-il occulté; pourquoi tel autre a-t-il laissé une empreinte indélébile dans la trame des souvenirs ? Chronologie et sources orales, est-ce définitivement incompatible ? Pourquoi un témoin idéalise-t-il ou dramatise-t-il un événement ou le rôle d'un tiers ? Y a-t-il des différences entre les récits faits par des hommes et ceux livrés par des femmes, et pourquoi ? Pourquoi un témoin parle-t-il; est-ce que cela lui apporte un soulagement, de la satisfaction ? Pourquoi se bloque-t-il tout à coup ? Dit-il toujours la vérité ? Pourquoi un témoin mentirait-il ? En est-il toujours vraiment conscient ? Comment aller au-delà des différences entre témoin et enquêteur ?

 Nous tenterons, au fil des pages de ce mémoire, de répondre à ces questions. Nous proposerons un point de vue méthodologique; afin que notre propos reste concret, nous illustrerons les points théoriques par des exemples directement tirés des témoignages collectés, en 1985 et 1987, par les étudiants qui se sont penchés sur Nivelles et Perwez durant la seconde guerre mondiale et à la libération.

 

 

 2. Les sources orales:

 

 L'Histoire est une discipline scientifique aux multiples facettes. Celle-ci se construit au moyen d'outils de travail d'origines variables. Observons, au passage, que ceux-ci sont également employés dans le cadre d'autres disciplines, ou bien encore, constituent une science reconnue comme indépendante, tel que, pour n'en citer ici que deux, l'archéologie et la paléographie. Parmi ce riche éventail d'outils, nous constatons rapidement que, au fil des siècles, certains sont clairement privilégiés alors que d'autres sont, par contre, dénigrés, et ce, pour des motifs idéologiques et culturels ou pour de simples raisons pratiques. Chaque outil de travail possède donc sa propre histoire au coeur même de l'Histoire. Ainsi donc, comme les sources orales font partie de ce riche éventail d'outils, elles n'échappent donc pas à la règle ici décrite.

 Au cinquième siècle avant notre ère, Thucydide, qui est, au même titre qu'Hérodote, considéré par beaucoup comme le père de l'Histoire en tant que discipline scientifique, n'accorde-t-il pas autant de crédit aux récits qu'aux écrits [6] ? Cet historien de grand renom n'ignore nullement, en effet, que l'emploi du témoignage oral exige d'utiliser une méthodologie particulièrement rigoureuse; aussi, fait-il preuve de beaucoup d'esprit critique en collectant et en étudiant, avec un soin méticuleux, les récits que lui relatent ses contemporains. Thucydide recoupe les exposés d'un même événement; il se renseigne pour obtenir des informations complémentaires si un récit se montre lacunaire; cet historien tente d'en détecter l'éventuelle partialité et il se méfie encore de la subjectivité des témoins.

 Les Grecs, tout comme les Romains, éprouvent une passion réelle et profonde pour le beau langage, le discours bien étayé ainsi que l'argumentation sans faille. L'art oratoire naît et se développe au coeur même de ces deux civilisations antiques. Ces intellectuels ont laissé une empreinte indélébile dans notre perception de l'oralité et du beau discours.

 Malheureusement, et c'est là un impondérable, l'art oratoire nous est aujourd'hui parvenu grâce au support écrit. Les discours de Périclès nous sont, aujourd'hui, connus par le truchement de l'oeuvre de Thucydide [7]. Quant à Démosthène ou à Cicéron, ils ont, eux-mêmes, consignés leurs dires après les avoir publiquement prononcés [8].

 Ainsi donc, l'étude de l'art oratoire induit, obligatoirement, une méthodologie bipolaire. En effet, d'une part, il convient d'étudier le contenu en tenant compte des nombreuses caractéristiques du discours oral; et, d'autre part, il est impératif de considérer que la mise par écrit suppose, indubitablement, des modifications dont l'historien ne peut évaluer, de façon précise, la réalité et l'influence concrète.

 Depuis la période médiévale jusqu'à l'époque contemporaine, les hommes, qui se consacrent à l'écriture de l'Histoire, privilégient clairement l'usage des documents écrits.

 D'autres auteurs, par contre, relatent, en tant que témoin direct des événements, ce qu'ils observent en suivant la Cour au quotidien; les textes de cette nature glorifient, le plus souvent, les actions du monarque [9].

 Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, il n'existe aucun procédé technique capable de conserver les mots à long terme, si ce n'est la transcription sur support écrit, ce qui induit les transformations évoquées dans le paragraphe ci-dessus. Ainsi donc, c'est au vingtième siècle que l'histoire des sources orales renaît et se développe véritablement.

 Néanmoins, remarquons, au passage, que l'histoire des sources orales voit le jour aux Etats-Unis. En effet, vers 1840 déjà, un érudit américain, Mr. Draper, collecte les témoignages de soldats de la révolution ainsi que ceux des premiers pionniers de la conquête de l'Ouest. Au début du vingtième siècle, deux écoles rivales, dont l'unique point commun est de prôner l'usage des sources orales, se mettent en place: l'école de Chicago et le département de Columbia [10].

 Mr Harper ouvre, au sein même de l'université de Chicago, le premier département de sociologie. Peu à peu, cette discipline est reconnue, par le monde intellectuel, comme étant une science; en outre, ce département fait rapidement la renommée de cette université américaine. La ville sert de terrain de recherche. En effet, Chicago connaît, à cette époque de son histoire, une formidable explosion démographique et ethnique. Les chercheurs s'intéressent à ce phénomène et vont à la rencontre de ces nouveaux habitants. C'est, ce qu'on appelle, l'histoire orale vue d'en-bas.

 Mr Nevins fonde, en 1938, un département de sociologie à l'université de Columbia. Ses collaborateurs et lui-même collectent, pour la postérité, par écrit ou par exposé oral, les récits des hommes qui occupent une place importante au sein du monde politique, économique et culturel américain. C'est, ce qu'on appelle, l'histoire orale vue d'en-haut.

 Vers 1975, l'histoire orale américaine ne soulève plus de débats idéologiques et politiques entre histoire d'en-haut et histoire d'en-bas; l'une et l'autre suscitent un intérêt égal et reconnu, par tous, comme légitime. L'usage des sources orales se répand largement dans les universités du pays; en outre, la méthodologie s'affine. L'histoire orale connaît donc, à cette époque, une véritable théorisation et une vaste diffusion. L'usage des sources orales se répand également en Europe, et principalement, en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Les Allemands et les Italiens l'utilisent afin de mieux envisager et de mieux comprendre la naissance et la diffusion du nazisme et du fascisme.

 En revanche, en France, entre 1870 et 1890, l'école historique et méthodique édifie les fondations de l'Histoire, en tant que discipline scientifique, répondant à des normes précises et rigoureuses. Ce courant français exclut, de façon catégorique, l'oralité car il la juge empreinte de subjectivité. Ils dénigrent également l'étude de l'histoire dite contemporaine. Les membres de cette école estiment, en effet, qu'il est nécessaire d'avoir une distance temporelle afin de, correctement, étudier un événement ou un phénomène [11].

 Au début du vingtième siècle, les sciences sociales connaissent un essor véritable. Dans leurs enquêtes, les chercheurs commencent à recourir aux entretiens oraux. Le folklorisme est l'une des premières thématiques étudiées à l'aide des témoignages oraux. La tradition orale ainsi que les récits de voyage attirent l'attention du public, et donc, celle des chercheurs.

 La méthode d'entretien se révèle alors très directive. Les questions posées sont assez précises et ne permettent pas la libre expression du témoin consulté. Les réponses données offrent donc des renseignements factuels. Cette méthode ne laisse pas de place à l'expression des émotions, à la description du quotidien, à la présentation de l'intimité.

 Au fil du vingtième siècle, des procédés techniques, qui permettent la conservation et la consultation ultérieure du support sonore, puis visuel, sont, progressivement, élaborés et perfectionnés. Ainsi, durant les années 1950, des collections de sources orales sont constituées, selon l'exemple des universités américaines.

 L'école des Annales, sous l'égide de L. Fèbvre et de M. Bloch, élargit les domaines de recherche à l'histoire économique et sociale. En outre, ces historiens accordent de nouveau du crédit à l'histoire dite contemporaine ou immédiate. Ils prônent encore l'ouverture du dialogue intellectuel avec les sociologues, les économistes, les ethnologues, les géographes et les politologues [12]. Les membres de cette école privilégient clairement l'approche quantitative, les corrélations et les comparaisons statistiques. Ils étudient, enfin, l'histoire des mentalités.

 Pour reconstituer l'univers psychologique d'un individu ou afin de recomposer les représentations du monde de telle ou telle collectivité, les historiens de ce mouvement préconisent l'usage des documents écrits. Si ces derniers viennent à manquer, ou bien encore, s'ils se montrent lacunaires, il convient, disent-ils, de recourir à d'autres sources, tel que, par exemple, l'iconographie.

 Ils n'utilisent que très rarement encore les témoignages oraux. Une méthode de critique est, peu à peu, élaborée. Cependant, tout bien considéré, l'intérêt porté aux sources orales, par les membres de l'école des Annales, demeure encore bien faible.

 Le choc de mai 1968 engendre une profonde remise en question des fondements de la perception intellectuelle du temps [13]. En effet, l'acteur des événements, la parole, en bref, le témoignage oral est, progressivement, mit en valeur. L'approche quantitative ne règne plus en maître sur la discipline; la démarche qualitative, quant à elle, prend une importance considérable. Les historiens estiment alors qu'il convient d'accorder plus de crédit à ce que les témoins affirment. L'entretien directif est, peu à peu, écarté; les enquêteurs jugent qu'il faut laisser le témoin s'exprimer plus librement afin de faire resurgir les émotions, de rendre une image plus parlante du vécu. Le monde médiatique et éditorial s'empare de l'histoire orale; ils diffusent, aussi bien, les récits des grands de ce monde que ceux de simples familles, et ce, afin de mieux percevoir la vie quotidienne et les mentalités d'une région ou d'un groupe déterminé [14].

 Des séminaires, consacrés à l'histoire orale, se multiplient sensiblement durant les années 1980. Les participants y discutent, de plus en plus, de points de méthodologie. Les thèmes, abordés par le canal de l'histoire orale, se diversifient: l'éducation, les conceptions ethniques et idéologiques, la vie quotidienne, le travail, la vie privée, les activités culturelles, les pratiques religieuses, la santé, les loisirs, etc...

 Durant cette même période, l'histoire du temps présent se diffuse également [15]. Les sources orales sont, très régulièrement, employées par les chercheurs qui se spécialisent dans la dite discipline. Ils collectent de très nombreux témoignages oraux; l'individu, acteur de l'Histoire, est mis en valeur. Le dialogue avec les sciences sociales demeure toujours largement ouvert. L'Institut d'histoire du temps présent est fondé à Paris en 1978.

 La méthode d'investigation et d'exploitation utilisée en histoire orale ne cesse, depuis les années 1980 jusqu'à aujourd'hui, de s'affiner, et ce, au fil des multiples expériences et de productifs échanges entre les intellectuels qui pratiquent l'entretien oral [16]. Les universités intègrent l'histoire orale à l'éventail de leurs outils de recherche [17]. L'objectif de ce mémoire est d'étudier cette méthodologie, de savoir comment aborder un entretien oral, et, enfin, d'en percevoir clairement la richesse comme la faiblesse.

 Dans les échantillons de Perwez et de Nivelles réalisés en 1985 et 1987, les étudiants ont employé une méthode d'entretien semi-directive. En effet, ils ont suivi un questionnaire préalablement établi. Certains ont choisi de suivre, de façon scrupuleuse, l'ordre des questions fixé; d'autres, par contre, sont passés de l'une à l'autre en fonction des informations divulguées par le témoin. Souvent, nous observons qu'ils laissent la personne s'exprimer et la recadrent si celle-ci sort trop de l'objet de l'enquête. Nous remarquons encore, dans ces entretiens, que l'échange va du général au particulier, du commun au privé, à l'intime, de ce dont le témoin parle facilement à ce qui lui cause de la douleur ou de la méfiance.

 Dans notre mémoire, nous verrons donc, point par point, comment gérer, au mieux, un entretien et interpréter les données récoltées. Grâce aux échantillons de Nivelles et de Perwez, nous observerons les interventions positives et négatives des enquêteurs ainsi que les réactions des témoins interrogés. Nous évaluerons la qualité des récits fournis. Nous entrerons donc dans la quotidienneté, l'émotivité et l'intimité des personnes interrogées. Ainsi, nous espérons démontrer la richesse des sources orales et présenter la méthode à y appliquer en fonction des circonstances, des réactions de chaque intervenant, que ce soit l'enquêteur ou le témoin. Tel est notre objectif.

 

 

Chapitre préliminaire: Perwez et Nivelles, 1940-1945

 

 

1. Présentation générale des deux communes:

 

a) Nivelles:

 

 Nivelles est une localité dans le Brabant wallon qui se situe dans la vallée de la Thines, plus ou moins à une trentaine de kilomètres de la capitale belge [18]. Cette cité est fondée en 645 de notre ère. La ville abrite la collégiale Sainte-Gertrude, édifice religieux qui fait la grande fierté des Nivellois.

 Cette ville connaît une expansion manifeste et rapide; celle-ci débute déjà à la fin du dix-neuvième siècle. En 1940, Nivelles abrite 12372 habitants; après la seconde guerre mondiale, la population tombe à 11891 habitants. Des champs, des prés, des bois et des étangs entourent la ville et sont répartis dans les petits villages autour du centre urbain de Nivelles. La commune connaît une activité industrielle assez développée dans les secteurs de la métallurgie, de la papeterie, de la brasserie ainsi que de la construction.

 Nivelles propose également de nombreux services; la commune est, en effet, un chef-lieu d'arrondissement administratif et judiciaire ainsi qu'un canton de justice de paix. Remarquons encore que Nivelles possède de nombreux établissements scolaires de qualité; ceux-ci sont, en effet, renommés dans toute la province du Brabant wallon.

 Dans le réseau de communication, Nivelles constitue, indubitablement, un point important. Pour les axes routiers, elle se situe sur les voies allant vers Bruxelles et Namur. Pour le chemin de fer, elle est au croisement de deux lignes importantes: celle de Bruxelles-Charleroi et celle d’Ottignies-Manage.

 Sur le plan politique, depuis 1918, les catholiques rivalisent avec les libéraux et les membres du parti ouvrier belge pour obtenir le contrôle du conseil communal nivellois. En 1938, c'est la coalition laïque qui remporte le scrutin et prend le pouvoir. En 1936, le parti rexiste obtient un résultat plus que satisfaisant dans le canton, à savoir, 16 pourcents. Deux ans plus tard, ils échouent de peu et ne parviennent pas à entrer dans le conseil communal. Quant au parti communiste, il ne présente pas de liste aux élections communales de 1938; il semble donc que ce parti ne soit pas très organisé à Nivelles.

 

b) Perwez:

 

 La commune actuelle comprend, à la fois, le centre urbain de Perwez et les quatre villages voisins [19]. En 1940, celle-ci abrite 5388 habitants. Tout comme Nivelles, Perwez est coupé par l'axe routier de Bruxelles-Namur. La gare, elle, se situe sur une ligne de chemin de fer secondaire.

 A l'opposé de Nivelles, Perwez se révèle être une commune principalement rurale. En effet, la terre y est très riche. Les agriculteurs y cultivent beaucoup de céréales ainsi que de la betterave; ils pratiquent également l'élevage. La taille des fermes s'avère assez variable; certes, il existe déjà quelques exploitations agricoles de 100 ha et plus; cependant, la grande majorité des propriétés s'étendent sur plus ou moins 10 ha. Le nombre total de fermes tourne autour de 250. Notons, au passage, que quasi toutes les maisons de la commune disposent d'un petit jardin où cultiver quelques légumes et élever de petits animaux comme, par exemple, des lapins.

 La commune compte aussi une main-d'oeuvre ouvrière nombreuse dont la majorité travaille dans le bassin minier de Charleroi. Perwez abrite également une râperie de betteraves et une conserverie. De petites boutiques sont, enfin, installées dans le centre urbain de Perwez.

 Sur le plan politique, la situation, à Perwez, en 1940, est identique à celle de Nivelles: la coalition au pouvoir est composée des libéraux et du parti ouvrier belge. Perwez dispose d'une petite gendarmerie dont la mission principale est de veiller à la sécurité à l'abord des écoles; il existe deux écoles primaires à Perwez: l'une, libre, l'autre, communale. La paroisse de la ville organise une petite bibliothèque.

 

 

2. La campagne des dix-huit jours:

 

 Au début du mois de mai 1940, des bêtes sont réquisitionnées à Perwez. Sur la place de la petite ville, le bétail est chargé dans de grands camions par des soldats belges. Les habitants comprennent alors que la guerre est inéluctable et, pire encore, que celle-ci approche à grands pas. Le doute n'est alors plus permis.

 Le 10 mai, vers 5h du matin, les Nivellois et les Perwéziens sont, comme beaucoup d'autres Belges, tirés du lit par le vrombissement bruyant des avions allemands. Vers 10h, ils apprennent, par radio-Bruxelles, que les Allemands sont entrés sur le territoire belge. Ceux qui ne possèdent pas de radio sont avertis par leurs voisins. Cette fois, c'est la guerre [20]. Toutes les personnes interrogées ont un souvenir précis de ce terrible vendredi; toute la campagne des dix-huit jours a imprégné la mémoire des témoins du début de ce conflit. C'est un souvenir amer, empreint d'une alternance d'espoir et de fatalisme; mais, en fin de compte, les derniers fragments d'espoir disparaissent; la peur, c'est elle la nouvelle reine dans le coeur des individus.

 Le 10 mai, dès l'aube, les premières bombes tombent sur Nivelles. Vers 10h, les soldats alliés entrent, en procession, dans la ville. En les voyant, les habitants de la cité manifestent leur joie et gardent l'espoir. Les personnes de nationalité allemande sont arrêtées.

 Deux bombes tombent sur la commune de Perwez. En 1987, les témoins consultés s'accordent pour déclarer que le but de ces bombes était d'effrayer la population. Avec le recul, ils s'accordent pour souligner que l'objectif allemand fut parfaitement rempli. En effet, la panique gagne les habitants.

 Les Perwéziens et les Nivellois passent la première nuit de guerre terrés dans les caves et les abris. Le samedi 11 mai, le gouverneur de province donne l'ordre d'évacuation de l'hôpital de Nivelles. Le dimanche 12 mai, pendant que les Perwéziens assistent à la messe, des tirs sont échangés entre les troupes allemandes et françaises. Le climat est de plus en plus tendu.

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les premiers réfugiés arrivent en ville; leurs récits alarment davantage la population déjà apeurée. De plus, des soldats français, britanniques et belges refluent; c'est la débandade. L'angoisse s'accentue.

 Le lundi 13 mai, le départ des jeunes Perwéziens est organisé. L'ordre d'évacuation de la commune est donné par les militaires français. Ce même jour, un terrible bombardement a lieu. La place de Perwez est dévastée. De nombreuses maisons sont gravement endommagées ou détruites. On dénombre 33 victimes, dont de nombreux civils. En hâte, la population plie bagage et part sur les routes, direction la France. Le soir du 13 mai 1940, la commune est quasi vidée de tous ses habitants.

 Le mardi 14 mai 1940, des affiches, stipulant que tous les hommes, âgés de 16 à 35 ans, doivent impérativement se rendre à la gare de Nivelles-Nord en fin de matinée pour être évacués dans le midi, sont placardées partout à Nivelles; le départ a lieu au moment prévu. Vers 13h30, des avions allemands, volant bas, tournent autour de la collégiale. De nombreuses et terribles bombes sont lâchéees sur le coeur historique de la cité. Le centre urbain est vite embrasé et dévasté. Le clocher de la collégiale Sainte-Gertrude tombe sur la place; cet épisode, aucun témoin, qu'il fut présent à Nivelles ou qu'il l'ait appris en exode, ne l'a oublié et tous en sont blessés. Car la collégiale est le symbole même de la ville. Craignant que les massacres perpétrés en 1914 ne se reproduisent [21], les Nivellois, qui n'étaient pas encore partis en exode, rassemblent leurs effets personnels et quittent la ville, en hâte, par tous les moyens possibles et imaginables: en voiture, à vélo, ou encore, à pied.

 Nivelles et Perwez, comme un peu partout, subissent des pillages. Ceux-ci sont principalement le fait des soldats français. Néanmoins, quelques habitants, restés sur place, participent aux saccages. Les témoins consultés ne peuvent excuser le fait que des habitants de leur commune les aient volés; cependant, dans tout notre échantillon, jamais, ils ne citent le nom de ceux qu'ils qualifient de traîtres.

 A Nivelles, 250 à 300 personnes restent, en ville, durant l'exode. Le bourgmestre s'entoure d'une équipe efficace et organise l'aide à la population. Les personnes restées à Nivelles sont rassemblées dans les maisons religieuses, le palais de justice et l'hôpital.

 Les boucheries sont réouvertes pour permettre le ravitaillement de la population; une boulangerie est affectée au service de l'hôpital. Le secours civil assiste, au mieux, la population en difficulté et fait oeuvre patriotique en engageant un maximum de personnes afin que l'occupant, à son arrivée, trouve un nombre minimal de chômeurs.

 C'est en exode que la majorité des Perwéziens et des Nivellois apprennent la capitulation belge [22]. Le choc est terrible, et ce, pour trois raisons principales. Tout d'abord, le mythe de la résistance derrière la rive de l'Yser a marqué l'esprit de la population de par son héroïsme [23]. Ensuite, les exilés subissent les critiques des Français qui sont déçus par l'attitude du roi Léopold III [24]. Enfin, ils éprouvent, à la fois, un certain soulagement et une certaine peur à l'idée de rentrer à la maison.

 De retour chez eux, Nivellois et Perwéziens constatent les dégâts; en outre, l'occupant est là. Néanmoins, il faut continuer, survivre malgré tout et espérer des jours meilleurs.

 

 

3. Les réactions face aux Allemands:

 

 Sur ce point, il nous semble judicieux de souligner que la vision donnée par chaque témoin se montre subjective, propre à chacun. Néanmoins, nous pouvons essayer de brosser un tableau général sans, pour autant, trop dénaturer les perceptions individuelles.

 Nous pouvons partager l'occupation en deux périodes distinctes. Tout d'abord, vient le temps des victoires allemandes. Ils se montrent discrets, courtois, parfois même, sympathiques. Ils sont très disciplinés. L'occupation se déroule donc assez bien, à la surprise des témoins consultés. Dans un second temps, fin 1942, les Allemands commencent à essuyer des échecs [25]. Le climat devient plus tendu. L'occupant est plus désagréable; il se méfie de tout et de tout le monde.

 A Perwez, la présence allemande est numériquement faible. Les témoins les voient assez peu. Il y a eu un durcissement en 1942; mais, tout bien considéré, en comparaison avec les cruautés de 14-18, l'occupation s'est assez calmement déroulée.

 Nivelles est une ville plus importante; la présence allemande y est donc plus marquée. La Feldkommandantür et la Feldgendarmerie y sont installées. Le début de l'occupation se déroule bien. Les soldats allemands semblent ne pas adhérer à l'idéologie prônée par le Führer; néanmoins, ils obéissent aux ordres reçus; c'est leur devoir. Quand l'Allemagne commence à rencontrer de sérieuses difficultés, l'élite militaire est envoyée sur le front de l'Est. Des soldats moins cultivés prennent le relais. Ils suivent les ordres reçus à la lettre, sans la moindre démarche réflexive, avec bien moins d'humanité et de justice.

 Bien que les Nivellois admettent, qu'en fin de compte, l'Allemand n'était pas si terrible que cela, il reste tout de même l'ennemi [26]. En outre, ils ne peuvent excuser le bombardement de la collégiale Sainte-Gertrude, symbole identitaire fort. Cette aversion explique, qu'à Nivelles, le nombre de collaborateurs soit faible.

 

 

4. La vie économique: ravitaillement et marché noir

 

a) L'activité industrielle:

 

 Le secteur industriel belge souffre beaucoup du climat de guerre [27]. En effet, afin de disposer des matières premières nécessaires à la production, les entreprises belges doivent détenir une autorisation écrite délivrée par les Allemands. De plus, l'occupant est le premier et le principal acheteur sur le marché. Se pose donc le problème de la collaboration économique. La majorité des entreprises décident d'instaurer un équilibre relatif. Afin de conserver leur personnel, elles font entretenir le matériel et produisent un minimum. Ainsi donc, des relations correctes avec l'occupant sont préservées et la survie économique de l'entreprise est assurée. Enfin, les ouvriers gardent leur travail et continuent à percevoir leur salaire et survivre.

 A Perwez, le patron de la conserverie offre des boîtes de conserve au Secours d'Hiver. Les témoins consultés, aussi bien à Perwez qu'à Nivelles, ne dénoncent pas la collaboration économique. Est-ce pour ne pas incriminer leurs voisins ? Est-ce parce qu'elle n'était pas prononcée et critiquable ? Il est difficile de se prononcer sur ce thème. En tout cas, la plupart des entreprises ont tenté d'assurer leur survie économique et de protéger leur personnel à son service.

 

b) Le ravitaillement:

 

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les magasins réouvrent assez rapidement leurs portes. Les commerces d'alimentation ne manquent pas de clients, loin de là. Les denrées commencent vite à manquer et, en particulier, les produits importés de l'étranger, tel que, pour n'en évoquer ici que deux, le café et le chocolat. La qualité des denrées proposées diminue sensiblement. Le rationnement est donc instauré [28]; cependant, il ne suffit pas à nourrir la population. Le marché noir se met alors en place. Sur ce canal parallèle, les produits sont de meilleure qualité et vendus à des prix bien plus élevés.

 Les magasins, qui ne proposent pas les produits de première nécessité, connaissent, assez rapidement, de réelles et sérieuses difficultés d'ordre financier. En effet, ces commerces sont contraints de fermer leurs portes. Soit, ces personnes se mettent à chercher un autre emploi; soit, ils se reconvertissent dans l'un de ces nouveaux métiers résultant des aléas de la guerre, tel que, par exemple, des réparateurs de pneus.

 Comme déjà dit plus haut dans notre exposé, la ville de Nivelles est entourée de zones rurales, et donc, de nombreuses exploitations agricoles. Celles-ci permettent le ravitaillement du marché noir local. De l'aveu même des Nivellois interrogés, la ville abrite une population principalement bourgeoise. Les habitants se fournissent donc, très régulièrement, sur le marché parallèle; les plus aisés emploient exclusivement ce canal [29]. Les plus pauvres, quant à eux, recourent au Secours d’Hiver, aux soupes populaires, à la mendicité pour obtenir une tartine et un peu de lait ou de beurre s'ils en ont un besoin vital.

 Sur le marché noir, la loi de l'offre et de la demande est reine. Vu que les Nivellois ont, en général, des moyens pécuniers et qu'ils sont disposés à payer, les fermiers exigent souvent des prix prohibitifs. En outre, plus la guerre avance dans le temps, plus les prix ont une fâcheuse tendance à augmenter. On peut alors observer une recrudescence notable des chapardages dans les champs autour de Nivelles. Mais, le plus grand péril est, sans nul doute, le fait de faux résistants qui réquisitionnent des denrées pour les vendre, ultérieurement, sur le marché noir, et cela, à leur unique profit.

 En conclusion, en comparaison avec d'autres villes, tel que, Charleroi ou Bruxelles, les habitants de Nivelles n'ont pas trop eu à souffrir de la faim. Les citoyens aisés se ravitaillent, au maximum de leurs possibilités, sur le marché noir. Les pauvres se débrouillent et recourent, en cas de sérieuses difficultés, à la mendicité et aux oeuvres charitables.

 Perwez, par contre, est une commune très rurale [30]. Quasi chaque maison dispose d'un petit jardin où cultiver quelques légumes, et principalement, la pomme de terre. Chaque ménage élève, en outre, un cochon, quelques lapins et quelques poules. Cette autoproduction ne suffit pas à nourrir une famille; néanmoins, il s'agit là d'un appoint non négligeable et grandement apprécié.

 Les prés communaux sont entretenus par ces bêtes ou sont cultivés collectivement. Les abords des routes sont, eux aussi, exploités. Pas un centimètre de terrain n’est oublié. C'est la loi de la débrouille qui gouverne.

 Au temps des récoltes, les fermiers emploient un maximum de personnes pour les aider. C'est le retour du troc: du travail contre de la nourriture. D'autres échanges sont pratiqués; les fermiers donnent des oeufs ou du lait contre du savon.

 Des bêtes sont tuées clandestinement. Les meuneries se prêtent aussi au jeu du marché parallèle. Les fermiers perwéziens préfèrent donc faire preuve de solidarité plutôt que de devoir donner à l'occupant.

 Perwez subit également quelques chapardages. Selon les témoins consultés, les quantités dérobées sont assez faibles. Néanmoins, plus la guerre avance, plus ils constatent de chapardages. Cependant, il semble que ce phénomène soit moins manifeste qu'à Nivelles.

 

c) Le Secours d'Hiver:

 

 A son origine, le Secours d'Hiver est perçu comme une initiative proallemande. Un dicton, très employé à l'époque des faits, dit: “Secours d'Hiver, secours d'Hitler !”. Cependant, suite aux aléas de la guerre, les pauvres sont obligés d'accepter l'aide de ce mouvement. Le Secours d'Hiver est sous tutelle communale. Les notables de la ville organisent des fêtes de charité pour collecter des denrées et récolter de l'argent. Ils distribuent du charbon, du potage et des conserves. Le Secours d'Hiver existe à Perwez ainsi qu'à Nivelles.

 

 

5. La lumière, le chauffage, l'habillement:

 

a) La lumière:

 

 En Belgique, en 1940, la très grande majorité des foyers est raccordée à l'électricité [31]. Remarquons, cependant, qu'à Perwez, quelques fermes isolées ne sont pas desservies; les familles utilisent alors l'huile et le pétrole pour pouvoir s'éclairer. De toute façon, avec le couvre-feu instauré par l'occupant, les Perwéziens et les Nivellois sont contraints d'éteindre tôt leurs lampes.

 

b) Le chauffage:

 

 D'après les témoins interrogés, le charbon est, sans nul doute, le combustible le plus employé. Les mineurs échangent le peu de surplus, dont ils disposent, contre de la nourriture. La flambée du prix du charbon est aussi très marquée. Aussi, Perwéziens et Nivellois ne chauffent qu'une seule pièce de la maison et se regroupent autour du feu. Les chambres ne sont pas chauffées; le soir, ils se glissent donc bien vite entre leurs couvertures. Ils tentent, à tout prix, d'économiser l'énergie. Si beaucoup de témoins disent ne pas avoir eu faim, ils affirment, par contre, avoir parfois eu froid.

 Le bois est également utilisé, mais dans une moindre mesure. Dans la région de Nivelles, il y a quelques forêts. Aussi, si l'on dispose de moyens financiers, il n'est pas trop difficile de se procurer du bois. Par contre, à Perwez, il y a très peu de bois. Tout est consommé. Le bois mort est brûlé; de petites zones forestières sont alors, purement et simplement, rayées de la carte.

 

c) L'habillement:

 

 Les vêtements, fournis par le marché noir, ne suffisent pas à se vêtir correctement et s'usent, en outre, bien trop vite [32]. Les témoins consultés racontent que leur esprit imaginatif s'est beaucoup développé à cette époque. Ainsi, ils utilisent des couvertures pour fabriquer des manteaux; ils se servent de vieux draps pour faire des pantalons et des tabliers de travail. Les vêtements usagés sont soigneusement détricotés afin de récupérer la laine.

 Le prix du cuir augmente aussi très notablement. Les chaussures en tissus, et même, en carton se multiplient. Les semelles sont alors en bois. A cette époque, rien n’est perdu. C'est la loi de la récupération, de la transformation, de la débrouillardise.

 

 

6. Les transports:

 

a) Les transports en commun:

 

 En octobre 1940, les trains, destinés aux voyageurs, roulent de nouveau [33]. Nous observons que la qualité du service proposé diminue sensiblement. L'horaire prévu est, assez rarement respecté. Un voyageur ne peut jamais savoir, avec certitude, quand son train partira et à quelle heure il arrivera à destination. Souvent, les passagers, qui attendent le train, s'occupent en jouant aux cartes. En outre, les trains sont en général bondés et inconfortables. Les Perwéziens et les Nivellois, qui travaillent loin de chez eux décident, le plus souvent, de rester sur leur lieu de travail durant toute la semaine. Plus la guerre avance, plus la qualité du service diminue.

 Le bus connaît les mêmes perturbations. Ils sont bondés et en retard. A Perwez, il est courant qu'un bus ne se présente jamais à l'arrêt. Perwéziens et Nivellois font contre mauvaise fortune bon coeur et se débrouillent comme ils le peuvent. Cela fait partie des joies de la guerre, disent les témoins, quelques quarante ans plus tard.

 

b) La voiture:

 

 En 1940, l'usage de la voiture est encore peu répandu. A Nivelles, tout comme à Perwez, les notables sont les seuls à posséder une voiture. Dès le début de l'occupation, les Allemands réquisitionnent tous les véhicules. A partir du 9 juin 1940, il faut une autorisation écrite délivrée par l'occupant pour pouvoir voyager en voiture. Seuls les médecins l'obtiennent assez facilement.

 

c) A pied, à cheval ou à vélo:

 

 La place du vélo, dans la vie quotidienne, croît indubitablement. Il est employé autant pour les petits parcours que pour de plus longs voyages. Les pneus et la chambre à air deviennent des produits très prisés. Dans ce cas de figure, la loi de la débrouille est, à nouveau, de mise.

 A Perwez, commune de la campagne, le cheval ne démérite nullement, bien au contraire. Les agriculteurs l'emploient, le plus souvent, pour les travaux des champs et le débardage. L'usage du cheval en tant que monture est, semble-t-il, peu pratiqué à cette époque. Par contre, les chevaux tirent les véhicules hippomobiles, principalement, pour aller au village.

 Mais, le plus souvent, les campagnards de Perwez, tout comme les citadins de Nivelles, se déplacent à pied. N'est-ce pas là le moyen de locomotion le moins coûteux et le plus profitable à la santé ?

 

7. La santé:

 

 Que ce soit à Perwez ou à Nivelles, tous les témoins interrogés s'accordent pour déclarer que la santé des personnes s'est notablement améliorée durant la seconde guerre mondiale [34]. La nourriture est, en effet, moins riche. Les personnes pratiquent plus d'activités physiques: le vélo, la marche à pied, le sport. Certains médecins vont même jusqu'à souffrir du manque de patients.

 Cependant, il y a, tout de même, une ombre au tableau. On peut, en effet, observer, à la fin de la seconde guerre mondiale, une augmentation, chez les enfants, du nombre de cas de rachitisme et de tuberculose.

 

 

8. La vie religieuse:

 

 Sur le plan religieux, il semble, au vu des témoignages consultés, ne pas y avoir de modification frappante entre la période précédant la guerre et la seconde guerre mondiale. La population belge est, majoritairement, catholique. Les témoins continuent, avec régularité, à assister aux célébrations et à pratiquer les sacrements [35]. Les traditions de Noël sont perpétuées au mieux; c'est une fête familiale chère au coeur des Nivellois comme des Perwéziens.

 Remarquons, au passage, que les lieux de culte nivellois subissent, au début de la guerre, de sérieux dégâts. Laïques et religieux s'organisent pour organiser les célébrations dans les meilleures conditions possibles. La procession, dédiée à Sainte-Gertrude, est maintenue. Les témoins suivent donc, au maximum, leurs habitudes religieuses et folkloriques.

 

 

9. Les loisirs:

 

a) Le journal:

 

 Les Nivellois et les Perwéziens lisent, assez régulièrement, le journal [36]. Remarquons, à cette occasion, que le Nivellois accorde plus d'importance à ce rituel que le Perwézien. Par souci d'économie, un même numéro est partagé par plusieurs ménages; on se le passe, discrètement, de main en main.

 La presse clandestine a beaucoup de succès et, tout particulièrement, La Libre Belgique. Le journal Le Soir est sous tutelle allemande. Cependant, un numéro clandestin est distribué en 1943. A Nivelles, cet événement suscite le vif intérêt de quasi tous les habitants; par contre, à Perwez, les notables sont les seuls à en être informé.

 

b) La radio:

 

 Certains témoins, qui ont une culture artistique assez développée, écoutent des stations allemandes pour la grande qualité et la beauté des récitals classiques proposés. Tous les témoins écoutent régulièrement radio-Bruxelles et radio-Londres [37]. Lorsqu’ils suivent cette dernière, les jeunes enfants sont écartés pour éviter qu'ils ébruitent la pratique de cet acte délictueux. Les plus grands, eux, montent la garde pour ne pas être pris. Quelques soldats allemands demandent, en douce, les nouvelles du front diffusées par radio-Londres.

 

c) Du café au sport:

 

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les cafés ne sont pas bondés, bien loin de là. Avec l'instauration du couvre-feu et le manque d'argent, les personnes se groupent par famille et discutent. Le grand sujet de prédilection reste la guerre. Les plus modestes se transforment alors en grands stratèges militaires et élaborent d'ambitieux plans de campagne.

 Par contre, le sport n'a, peut-être, jamais été aussi en vogue qu'à cette époque. De nombreuses compétitions sont organisées. Les notables financent ces manifestations. Certes, le sport est une distraction; mais, c'est également un exutoire de premier ordre.

 

 ) Le cinéma:

 

 Perwez abrite un cinéma. Nivelles en possède deux; mais, l'un est détruit durant les bombardements de mai 1940. Les salles sont toujours bondées. Les films proposés sont des productions allemandes et françaises; les thèmes évoqués sont légers [38]. Quand des films de propagande en faveur de l'ordre nouveau sont diffusés, ils subissent, malgré les rappels à l’ordre des Allemands, les moqueries des spectateurs. Le cinéma est bien le premier lieu de distraction et de détente des Nivellois et des Perwéziens.

 

e) Le théâtre:

 

 A Nivelles, le théâtre a aussi une grande importance. Des représentations sont régulièrement organisées. Les acteurs jouent autant de comédies que de tragédies. Ils sont accompagnés par un petit orchestre local. Les artistes sont des amis. Le public participe directement en ponctuant le texte de petits commentaires piquants. Le théâtre est un événement attendu, procurant une détente absolue [39].

 

 

10. La libération:

 

 Les témoins consultés se remémorent, avec beaucoup de difficultés, du jour de la libération [40]. Il semble qu'il n'y ait pas eu d'incidents graves durant la débâcle allemande. Avec soulagement, Perwéziens et Nivellois regardent le départ de l'occupant. Ils ne se souviennent pas de manifestations ostentatoires de joie. Ils n'ont pas non plus souvenance de transformations manifestes dans leurs habitudes quotidiennes.

 Par contre, l'arrivée des Américains a marqué, de son empreinte indélébile, la mémoire des témoins interrogés. Perwéziens et Nivellois manifestent leur joie: ils fabriquent des drapeaux et crient leur soulagement. Certes, les Américains amènent la paix, mais aussi, des douceurs: du chocolat, des bonbons, du tabac,... Il est courant que les soldats américains passent leurs soirées chez l'habitant. Des amitiés solides, qui ont résisté aux années, se tissent alors entre Belges et Américains.

 Il est fort intéressant, pour l'historien, de remarquer que les témoins consultés répugnent vivement à évoquer les rapports entre les si beaux Américains et les demoiselles. Est-ce par pudeur ou pour éviter de s'exprimer sur un sujet épineux et embarrassant ? Aucun témoin, que ce soit à Nivelles ou à Perwez, ne parle de relations fâcheuses, et surtout, ils ne citent jamais de nom. Il est donc difficile de se faire une idée valable sur cette problématique.

 

 

Chapitre I: L'échantillon

 

 

 Avant toute chose, il nous semble très important de remarquer ici qu'il s'avère tout à fait impensable et impossible de réaliser une enquête parfaitement exhaustive sur une quelconque population dans son absolue totalité, et ce, même si cette dernière se cantonne à un village, ou bien encore, à un groupe socioculturel prédéterminé. En conséquence, il nous semble assez judicieux d'aborder la thématique de l'échantillon au sein même du premier chapitre de notre mémoire. Pour ce faire, nous commencerons par élaborer et définir une approche théorique de l'échantillon; dans un second temps, nous aborderons, plus directement, les échantillons qui nous occupent dans cette recherche [41].

 

 

1. Approche théorique:

 

 Tout d'abord, lors d'une enquête orale, en histoire, il convient de bien tenir compte de l'écart de temps qui existe entre la période étudiée par la recherche et le moment où les entretiens oraux sont effectivement entrepris. Durant le dit écart de temps, des personnes sont, malheureusement, décédées; d'autres ont, simplement, déménagé; d'autres encore refusent de livrer leur témoignage aux chercheurs qui les contactent. En outre, si la population visée par l’étude a la taille d'une ville, d'une province ou d'un pays, entreprendre l'entretien systématique avec chaque témoin éventuel demanderait, à l'historien, un investissement en temps bien trop important. C'est pourquoi, tout comme pour les recherches sur base de documents écrits, la constitution d'un échantillon s'avère être la méthodologie la plus appropriée [42].

 Si les chercheurs désirent réaliser une étude correcte sur le plan purement scientifique, il est nécessaire que ceux-ci établissent un échantillon qui réponde à certains critères bien précis. La grande règle d'or, valable, à la fois, pour l'historien, le sociologue ou le journaliste, stipule clairement que chaque échantillon doit se montrer parfaitement représentatif de la population qu'il doit incarner. Si, par exemple, il y avait dix pourcents d'ouvriers, à Perwez, en 1940, il convient alors qu'il y ait dix pourcents de personnes interrogées qui occupent cette fonction en 1940 [43]. Il faut, en outre, que les enquêteurs interrogent une proportion égale d'hommes et de femmes afin de respecter la réalité démographique [44]. Si le groupe socioculturel étudié n'est pas précisé, au préalable, dans l'intitulé de la recherche, l'enquêteur doit brasser tous les groupes sociaux, culturels et religieux de la population en question [45].

 De plus, retenons encore que, sur un plan théorique, il convient que chaque classe de la pyramide des âges soit également représentée dans l'échantillon. Si ceci est envisageable pour un sociologue, pour un historien, ce dernier critère s'avère irréalisable, voir même, surréaliste, vu l'écart de temps évoqué ci-dessus.

 Malheureusement, cette règle d'or de la représentativité exposée ci-dessus n'est, bien entendu, qu'un idéal auquel les chercheurs tentent, au mieux, de parvenir. Il est donc impératif que ceux-ci citent clairement, au sein même de leurs travaux, les points où leur échantillon se montre bien illustratif ainsi que les aspects où il se révèle plus lacunaire. Ainsi, les lecteurs savent à quoi s'en tenir sur les caractéristiques et la qualité de l'échantillon qu'ils consultent.

 Si jamais l'historien a, à sa disposition, un nombre trop élevé de témoins, qui répondent à des caractéristiques parfaitement identiques, qu'il désire réaliser un gain de temps, celui-ci peut alors opérer une sélection. Pour ce faire, il est préférable qu'il emploie un critère purement arbitraire pour effectuer ce choix. Par exemple, le chercheur peut attribuer, à chaque témoin éventuel, un chiffre x et établir, ensuite, un intervalle y entre chaque personne reprise dans l'échantillon. Elaborer la sélection sur base d'un critère logique ou déterminé pourrait déboucher sur de graves erreurs d'interprétation si ce dernier se montrait, par la suite, inexacte ou inapproprié.

 Mais, en ce qui concerne l'enquête orale en histoire, à proprement parler, il s'avère plutôt rare que le chercheur doive recourir à une sélection d'une telle nature [46]. En effet, dans une enquête orale, il est peu courant que des témoins présentent des caractéristiques parfaitement semblables. Chacun, en effet, a une expérience personnelle, des souvenirs propres et chacun mérite l'attention de l'historien.

 Remarquons, pour conclure ce point de vue théorique, que l'historien est loin d'être le seul à employer les sources orales comme le souligne, très justement, M. Pollak [47], un héritier direct de la méthode de l'école de Chicago. Cet auteur remarque que l'intérêt du sociologue passe progressivement de la macrosociologie, discipline qui étudie les grands phénomènes sociaux, à la microsociologie, science qui s'intéresse plutôt aux récits livrés par les individus. Le chercheur étudie les événements, les phénomènes par le truchement des acteurs eux-mêmes. Il dégage leur interprétation des dits événements ou phénomènes. Le sociologue, qui adhère à l'interactionnisme, courant initié par l'école de Chicago, favorise, non pas le récit biographique, mais plutôt, l'interprétation d'un événement ou d'un temps bien déterminé.

 M. Pollak termine par un cours de vocabulaire interdisciplinaire. En effet, lors d'une enquête orale, le sociologue parle de personne ressource; l'ethnologue le définit comme un informateur; pour l'historien, enfin, il s'agit d'un témoin.

 

 

2. L'échantillon à Nivelles et Perwez:

 

 Pour les séminaires dirigés, en 1985 et en 1987, par le professeur J. Lory, les étudiants ont dû, en plus de la recherche sur base de documents écrits, constituer et utiliser un échantillon pour l'enquête orale. Pour commencer, ceux-ci se sont basés, selon les conseils de leur professeur, sur les renseignements délivrés par le personnel communal.

 Ensuite, ils ont également demandé, à la grande majorité des témoins, si, par hasard, ils ne connaissaient pas des personnes capables de les informer, plus largement, sur tel ou tel point déterminé de leur enquête [48]. Très souvent, ce procédé s'est révélé fort efficace, et ce, bien plus que les données fournies par les services communaux. Il est encore assez courant qu'une personne conseille, de façon spontanée, d'aller consulter la mémoire de tel ou tel voisin, relation ou ami sur une notion bien précise ou encore pour une information plus globale. Remarquons encore que Nivelles et Perwez ne sont pas des communes trop vastes; aussi, la majorité des témoins se connaissent de vue et savent qui faisait quoi à l'époque des faits étudiés. Ainsi donc, se développent et s'enrichissent, très notablement, ces échantillons [49].

 Remarquons encore qu'il est, tout de même, arrivé que des témoins éventuels refusent, purement et simplement, de recevoir les jeunes historiens pour livrer leur expérience. Les raisons sont multiples, avouées ou dissimulées. Une personne peut être souffrante, ne pas avoir le temps ou avoir peur. Elle peut aussi refuser de s'exprimer car cela réveille des souvenirs bien trop douloureux ou car elle n'est pas très fière de certains de ses agissements. En cas de refus du témoin éventuel, il convient alors de ne pas insister.

 Dans ces échantillons, il est également très courant que ne figure, sur les bandes conservées, qu'une partie du témoignage livré à l'enquêteur. En effet, à l'occasion, le témoin éprouve le désir de faire effacer une partie de ces propos ou d'arrêter l'enregistreur afin que les informations, confiées à l'étudiant, restent totalement privées. C'est, très régulièrement, observé dans les quatre échantillons: de longs blancs; il est aussi courant que l'on entende le témoin demander d'arrêter l'enregistreur. Parfois, ces retraits s'avèrent, quantitativement, assez importants.

 Dans les échantillons de Nivelles et de Perwez, nous pouvons, tout d'abord, observer que les métiers ruraux et ouvriers sont beaucoup plus représentés à Perwez que dans la ville de Nivelles. Un tel constat se révèle assez logique et incarne bien la réalité démographique car Perwez est une commune encore assez rurale; celle-ci inclut un petit centre urbain et quatre villages; l'étude porte sur cet ensemble. Prairies et champs composent, en grande partie, le paysage de cette commune. En conséquence, à Perwez, les métiers du secteur primaire sont majoritaires. A Nivelles, par contre, les témoins sont surtout dans l'enseignement, le commerce, la fonction publique et l'industrie car la dite ville connaît, à l'époque étudiée, une urbanisation déjà clairement prononcée. En conséquence, à Nivelles, le secteur tertiaire se révèle donc bien présent.

 Nous pouvons, ensuite, constater que la très grande majorité des témoins consultés dans cette enquête orale sont âgés de 15 à 30 ans à l'époque des faits étudiés. Le dit phénomène présente un avantage réellement non négligeable. En effet, ce sont à ce moment précis de la vie que la mémoire humaine enregistre et conserve le mieux et ce, de façon durable, les souvenirs d'un individu.

 Par contre, il est très important de remarquer également que les personnes interrogées, qui ont cet âge, ne peuvent facilement renseigner les chercheurs sur certaines thématiques importantes, telle que la vie scolaire, ou bien encore, les problèmes de santé; ceci est très observé dans les échantillons de Perwez et de Nivelles. En effet, ceux-ci ne vont plus alors à l'école; et, le plus souvent, ils n'ont pas encore d'enfant en âge d'être scolarisé. Les témoins sont aussi souvent trop jeunes pour souffrir de soucis de santé assez sérieux et graves pour marquer, à long terme, la mémoire.

 Dans les quatre échantillons qui nous occupent dans ce mémoire, nous déplorons, très vivement, que les enquêteurs aient clairement mis l'accent sur les témoignages masculins. En effet, dans la majeure partie des entretiens, la femme assiste au témoignage de son époux et se contente simplement, à l'occasion, de compléter si besoin est. En effet, la majorité des femmes de cette génération estime, qu'en public, l'homme occupe la place prédominante. Peut-être aurait-il fallu les interroger séparément [50].

 Ainsi donc, il n'y a donc que bien trop peu de témoignages où la femme est interrogée de façon directe, sans aucune présence masculine dans la même pièce. Ce phénomène est très regrettable pour l'étude de la vie quotidienne et du vécu, de l'expression des sentiments.

 Le témoignage associant deux personnes mérite bien de se voir consacrer quelques lignes au sein même de ce premier chapitre. Le témoignage de Camille et Auguste Jauquet inclut le récit du père ainsi que celui de son fils; ces deux Perwéziens sont des agriculteurs qui gèrent ensemble l'exploitation familiale à l'époque des faits étudiés par l'enquête. Comme le père est déjà assez âgé au moment où l'historien entreprend sa recherche, les souvenirs du fils permettent, assez souvent, d'obtenir des informations plus complètes et rigoureuses, par exemple, au niveau des dates fournies et de la succession précise des événements évoqués. Le fils comble ainsi, au mieux, les lacunes de la mémoire du père.

 Dans ce témoignage par pair, il est assez courant que le père confonde des faits de la première et de la seconde guerre mondiale; le fils corrige alors, avec délicatesse, les erreurs paternelles. Sur le plan quantitatif, il s'exprime davantage que son père. Le fils narre des événements précis; le père généralise et traduit plutôt l'esprit du temps. Le père rend très bien compte de la mentalité et des soucis du chef de famille en temps de guerre, mentalité dont le fils ne peut livrer l'expérience, vu qu'il était un garçon qui vivait chez ses parents.

 Ainsi donc, dans ce témoignage, il y a une véritable complémentarité entre ces deux hommes. Néanmoins, nous pouvons nous demander s'ils ne pratiquent pas une certaine autocensure, vu qu'un proche est aussi présent dans la pièce; en effet, chacun a ses petits secrets, secrets que l'on ne révèle pas toujours en présence d'un proche. Il arrive aussi que l'un narre un quelconque événement; l'autre intervient et fait un petit commentaire, probant ou non, ce qui fait que le premier perd le fil de sa pensée. Par voie de conséquence, une information est oblitérée; ces petites perturbations sont, malheureusement, assez courantes dans le témoignage en double.

 Au passage, il s'avère, nous semble-t-il, assez important de remarquer que les étudiants, qui réalisent les entretiens pour les séminaires dirigés par le professeur J. Lory, disposent d'un temps assez limité. Or, dresser une problématique, organiser et mener un entretien chez le témoin, demande beaucoup de temps, sans même parler de la phase d'interprétation des données récoltées et de l'étape de rédaction du rapport écrit. Ainsi donc, les jeunes historiens ne peuvent pas interroger tous les témoins éventuels; ils se sont rendu, en priorité, chez les personnes jugées les plus caractéristiques de chaque groupe social, culturel et idéologique: des résistants, des agriculteurs, des commerçants, des employés dans la fonction publique, des employés dans le secteur privé, des ouvriers, des professeurs, etc... [51]. Notons encore que les présumés collaborateurs ne sont quasi jamais interrogés.

 Nous remarquons, au passage, que l'échantillon qui se penche sur la ville de Nivelles à la libération, est plus réduit que les trois autres qui nous occupe dans ce mémoire. Nous observons également que le séminaire, résultant de cette enquête orale, s'avère de moins bonne qualité que les trois autres. Il est donc plus difficile, pour l'échantillon en question, de retirer des conclusions valables au plan scientifique.

 Avec ces quatre échantillons plus ou moins représentatifs, nous pouvons nous faire une idée de la vie quotidienne, de l'expression des émotions et de l'intimité des Nivellois et des Perwéziens. N'oublions pas, enfin, que ces thématiques ne constituent qu'une partie du questionnaire préétabli. Aussi, ces thèmes sont, en fonction de chaque témoignage, brièvement évoqués ou traités en profondeur. Néanmoins, tout bien considéré, les témoignages sont assez riches pour reconstituer un tableau bien illustratif de la situation de l'époque.

 

 

Chapitre II: La mémoire individuelle et la mémoire collective ou le poids et le choix du passé

 

 La mémoire humaine, voilà bien, nous semble-t-il, une problématique qui mérite, au coeur même d'un mémoire qui se penche sur les témoignages oraux et leur méthodologie, de se voir consacrer un chapitre [52]. En effet, la mémoire individuelle et l'identité collective sont deux éléments qui déterminent le processus de constitution de la mémoire de chaque individu. Bien qu’assez clairement distinctes, sur un plan théorique, ces deux notions se complètent l'une et l'autre pour forger, au fil des jours, des mois et des années, les souvenirs, les émotions, le vécu et l'expérience de chaque personne.

 Pour commencer ce chapitre, nous définirons chacune de ces deux notions, et ce, de façon distincte. Ensuite, nous nous pencherons sur l'influence de l'une sur l'autre [53]. Dans la seconde section de notre chapitre, nous aborderons une théorie parallèle, qui s'intitule, le poids et le choix du passé. Cette théorie décrit le même processus en proposant une approche légèrement différente, d'après nous, plus concrète. Dans un troisième temps, nous verrons comment le temps qui passe influence et perturbe la mémoire humaine. Enfin, dans la dernière section de ce chapitre, nous nous pencherons sur des cas concrets tirés des échantillons de Nivelles et de Perwez.

 

 

1. La mémoire individuelle, la mémoire collective:

 

 Tout d'abord, évoquons brièvement la mémoire individuelle. Celle-ci est l'ensemble des souvenirs propres à chaque individu, son vécu personnel, son expérience, ses secrets intimes, bref, son identité. Si une personne le désire, celle-ci peut se transmettre, plus ou moins partiellement, aux générations suivantes; c'est alors de l'histoire familiale. La mémoire individuelle est, incontestablement, liée à l'intimité de chaque personne. Pour un historien, aussi expérimenté soit-il, il s'avère donc très complexe, voir impossible, d'en explorer toutes les facettes. Qui, en effet, accepte de se livrer totalement ? Qui n'a pas un jardin secret, à la porte souvent close, au plus profond de son coeur ?

 La mémoire collective, quant à elle, s'avère être le passé commun à chacun des membres d'une même nation, d'une même région ou d'un groupe socioculturel déterminé. Celle-ci est le fruit d'un processus de construction intellectuelle ou idéologique. Elle induit, inéluctablement, une sélection, un choix. Ce processus s'opère, tantôt, tout à fait volontairement, tantôt de façon totalement inconsciente. La mémoire collective d'un groupe déterminé est le fondement de son identité propre.

 Le monde médiatique, politique et intellectuel détient une influence réelle et non négligeable sur la construction de la mémoire collective et l'identité d'un groupe déterminé [54]. Ceux-ci peuvent, en effet, favoriser certains événements ou certains acteurs de l'histoire, ou bien encore les dénigrer, les mépriser ou les transformer radicalement. C'est très régulièrement observé. Le plus souvent, le grand public ne prend pas conscience de cette influence; il s'agit, parfois même, d'une réelle manipulation de l'opinion publique. Voici quelques exemples contemporains qui incarnent bien, nous semble-t-il, le phénomène ici décrit [55].

 Durant les années 1990, par exemple, la Serbie et la Croatie entrent en guerre. Les Serbes appuient leur propagande sur le fait que, durant la seconde guerre mondiale, la Croatie s'était rangée du côté des Allemands. Ils rappellent, à qui veut l'entendre, les cruautés alors endurées par les Serbes, et ce, pour faire resurgir la rancune et stimuler les troupes au combat autant que les civils. Voilà un exemple de l'utilisation de la mémoire contre l'ennemi.

 Il n'y a que fort peu de temps que le Japon traite, dans ses manuels scolaires ainsi que dans ses livres d'histoire, des événements qui se sont déroulés entre 1930 et 1945. En effet, jusque-là, le sujet était si délicat que les Japonais ne savaient pas comment en parler aux jeunes générations. Aujourd'hui, il semble que ce cap soit, enfin, progressivement franchi. Notons, au passage, que, pour ce qui touche, plus précisément, aux relations sino-japonaises, cela reste très difficile à gérer. Durant 50 ans donc, il s'agissait bien, ni plus ni moins, que d'une véritable oblitération de la seconde guerre mondiale.

 Enfin, nous pouvons observer, aujourd'hui, que de nombreux pays colonisateurs, dont la Belgique, éprouvent, actuellement, le réel et vif désir de se retourner sur le passé afin d'examiner, avec le plus d'objectivité possible, les erreurs commises dans le passé. Ils cherchent à comprendre, à dire la vérité et, si besoin est, à s'excuser pour le mal infligé aux éventuelles victimes de leurs fautes. Ici, on peut donc constater la volonté réelle et franche de faire la paix avec le passé.

 Bien que distinctes, sur un plan purement théorique, nous observons rapidement que la mémoire individuelle et la mémoire collective sont, en réalité, liées et s'influencent l'une l'autre. Par exemple, d'une part, une personne, qui entend un discours, lit un article de journal ou regarde un reportage télévisé, perçoit et enregistre le message donné en fonction de son vécu, de sa propre perception et de sa personnalité. Il l'accepte alors totalement, partiellement, ou le refuse complètement. D'autre part, un homme politique, qui se montre désireux de faire passer une idée et d'avoir du crédit, ne peut négliger de tenir compte du vécu et de l'histoire des personnes à qui il destine son message; sans quoi, il n'a aucune chance d'être écouté, suivi et respecté.

 En conclusion, nous observons, en pratique, qu'il existe bien un rapport intime entre ces deux notions. D'après la théorie de P. Ricoeur et de M. Halbwachs, la mémoire collective serait, tout de même, prédominante; chaque personne s'inscrit dans le groupe où elle évolue. Ses choix, et donc, son histoire, sont liés à cette identité collective. Ses décisions, son vécu personnel, en dépendent et en découlent directement. La mémoire collective n’est-elle pas l'union des mémoires individuelles des générations précédentes ? Ainsi donc, se transmet et évolue, au fil des mois et des années, l'identité sociale, culturelle et idéologique d'un groupe [56].

 Tous les auteurs n'approuvent pas totalement la vision défendue par P. Ricoeur et Halbwachs. Par contre, à la suite de P. Ricoeur, ils s'accordent pour affirmer que chaque souvenir se construit, dans la mémoire, à la fois, sur base de la mémoire individuelle ainsi que sur base de l'identité collective. Pour soutenir cette affirmation, d'autres terminologies sont proposées.

 

 

2. Le poids du passé, le choix du passé:

 

 D'autres auteurs, qui traitent, dans leurs travaux, de la même problématique, à savoir, la construction de la mémoire humaine, utilisent une autre terminologie pour décrire et présenter le dit processus [57]. Ceux-ci parlent, en effet, du poids et du choix du passé.

 En effet, d'une part, chaque individu a, derrière lui, un vécu, une expérience, bref, une histoire personnelle; il détient, en prime, un héritage spirituel, autant que matériel, issu de ses parents, de sa famille, du groupe socio-culturel, auquel il s'identifie; bref, il est un membre distinct d'une collectivité. Il ne peut, en aucun cas, s'en départir totalement; cela fait partie intégrante de son identité. Un individu se construit sur cette base. Ses choix, ses convictions et ses décisions s'opèrent en tenant compte de ce passé. C'est ce qu'on définit comme étant le poids du passé.

 Par contre, d'autre part, au coeur même de ce riche et vaste éventail de souvenirs, de convictions intimes et d'expériences personnelles, l'individu peut, également, exercer une sélection: il peut privilégier certains événements, en dénigrer ou en oblitérer d'autres; il peut aussi valoriser l'action de tel ou tel acteur de son histoire, ou bien encore, négliger ou rejeter son oeuvre. Il s'agit alors du choix du passé.

 Le pr