La vie quotidienne à Nivelles et Perwez, 1940-1944. Apports méthodologiques des sources orales. (Kimberley Parée)

 

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Introduction générale

 

 Notre mémoire repose sur les témoignages oraux collectés, en 1985 et 1987, à Perwez et à Nivelles. La sélection de ces deux communes permet d'opérer une comparaison entre la situation dans une localité rurale et dans une ville déjà bien urbanisée. Notre attention se porte, plus particulièrement, sur la vie quotidienne, l'expérience personnelle, le vécu intime: des thématiques trop souvent délaissées par les chercheurs en Histoire. Et, pour ce faire, les sources orales ont un grand potentiel.

 Après avoir effectué un premier repérage au sein de notre échantillon, nous avons vite compris que les sources orales méritaient franchement de se voir consacrer une étude approfondie de par leur grande richesse et leur complexité. En effet, trop peu de travaux envisagent la force des mots, des souvenirs et des émotions. L'Histoire, ce n'est pas que des grands discours et de sanglants combats; c'est aussi écouter et respecter la mémoire des témoins du passé. Tel est notre optique. Nous espérons que notre travail sera l'une des pierres de cette histoire humaine, faites grâce aux souvenirs pour la mémoire.

 

 

 1. L'objet de recherche et la méthode de ce mémoire

 

 Durant toute mon enfance et mon adolescence, j'ai, bien souvent, écouté les anecdotes que me narrait opa, ces petites histoires d'un autre temps. Il m'a aussi confié les moments plus douloureux qu'il a vécu durant la seconde guerre mondiale. En 1940, mon grand-père n'avait que 10 ans et cette période dramatique de l'Histoire et de sa propre histoire l'a transformé et a guidé ses choix. Confusément, puis de plus en plus distinctement, j'ai alors réalisé combien il était important d'écouter et de retenir l'histoire des personnes qui ont vécu cette terrible époque, la seconde guerre mondiale. Aujourd'hui, opa n'est plus à mes côtés; pourtant, je n'oublierai jamais son histoire [1].

 En 1985 et en 1987, le professeur de l'U.C.L., Mr. J. Lory, dirige des séminaires qui envisagent la vie et la situation, durant la seconde guerre mondiale et à la libération, dans le Brabant wallon [2]. Une répartition géographique est opérée entre les participants. En plus de la consultation des documents écrits, les étudiants doivent entreprendre une enquête orale.

 Les dits séminaires tendent à l'exhaustivité; c'est pourquoi, les étudiants tentent d'envisager la situation dans sa globalité; ils abordent donc la campagne des dix-huit jours, la vie économique, sociale et culturelle, le rôle des institutions belges en place, l'action des Allemands, la collaboration, la résistance, l'épuration, la santé, l'alimentation, la vie religieuse, les loisirs, etc... [3].

 Quant à notre mémoire, il se penche, plus particulièrement, sur la commune de Perwez, localité encore assez rurale, ainsi que sur la ville de Nivelles, commune déjà bien urbanisée en 1940. Notre axe de recherche est orienté sur la vie quotidienne, le vécu intime, les expériences personnelles, l'expression des émotions. Et, pour ce faire, comme dit plus haut, quoi de plus parlant que l'usage des sources orales.

 Certes, les documents écrits fournissent, en très grande quantité, des dates, des chiffres, des noms et des lieux. Ceux-ci constituent alors la matière, plus ou moins fiable et étayée, qu'emploient bien des auteurs et des réalisateurs. En effet, de très nombreux ouvrages de qualité, des documentaires télévisés et des films de cinéma dépeignent, avec force détails, les hauts faits guerriers, décrivent, très largement, le déroulement et l'évolution des combats, ou bien encore, glorifient ou démolissent les actions des grands chefs militaires. D'autres brossent plutôt le portrait d'une nation ou d'un groupe déterminé [4].

 Par contre, pour ce qui touche à la vie quotidienne, aux expériences personnelles, à l'intimité et aux émotions de tout un chacun, force est de constater que les documents écrits se montrent, bien souvent, muets, et ce, à l'exception notable du courrier privé et des journaux intimes.

 Par contre, les sources orales, elles, permettent de savoir ce que les individus éprouvent vraiment au fond du coeur, de connaître l'expérience personnelle, secrète, d'entrer dans l'intimité d'une personne. Elles offrent également l'opportunité unique d'étudier la vie dans sa simplicité, sa quotidienneté, bref, dans sa réalité. Elles montrent encore comment cette dramatique période de l'Histoire a influencé le parcours de chaque individu. Les sources orales démasquent les émotions. Leur richesse est donc, sans nul doute possible, énorme. Et pourtant, au risque de nous répéter, encore peu de travaux emploient cet outil de travail pour traiter les gens ordinaires sous l'Occupation, contrairement aux résistants et déportés.

 Nous avons consulté des ouvrages généraux traitant de la Belgique durant l'occupation. Nous avons également utilisé des livres et des articles abordant la méthode d'investigation et d'exploitation des sources orales [5]. L'objectif de notre mémoire est donc d'étudier cette méthodologie, d'en aborder les points forts tout comme les faiblesses.

 Comment constituer un échantillon de témoins qui soit de bonne qualité ? Comment se construit la mémoire d'une personne ? Pourquoi tel événement est-il occulté; pourquoi tel autre a-t-il laissé une empreinte indélébile dans la trame des souvenirs ? Chronologie et sources orales, est-ce définitivement incompatible ? Pourquoi un témoin idéalise-t-il ou dramatise-t-il un événement ou le rôle d'un tiers ? Y a-t-il des différences entre les récits faits par des hommes et ceux livrés par des femmes, et pourquoi ? Pourquoi un témoin parle-t-il; est-ce que cela lui apporte un soulagement, de la satisfaction ? Pourquoi se bloque-t-il tout à coup ? Dit-il toujours la vérité ? Pourquoi un témoin mentirait-il ? En est-il toujours vraiment conscient ? Comment aller au-delà des différences entre témoin et enquêteur ?

 Nous tenterons, au fil des pages de ce mémoire, de répondre à ces questions. Nous proposerons un point de vue méthodologique; afin que notre propos reste concret, nous illustrerons les points théoriques par des exemples directement tirés des témoignages collectés, en 1985 et 1987, par les étudiants qui se sont penchés sur Nivelles et Perwez durant la seconde guerre mondiale et à la libération.

 

 

 2. Les sources orales:

 

 L'Histoire est une discipline scientifique aux multiples facettes. Celle-ci se construit au moyen d'outils de travail d'origines variables. Observons, au passage, que ceux-ci sont également employés dans le cadre d'autres disciplines, ou bien encore, constituent une science reconnue comme indépendante, tel que, pour n'en citer ici que deux, l'archéologie et la paléographie. Parmi ce riche éventail d'outils, nous constatons rapidement que, au fil des siècles, certains sont clairement privilégiés alors que d'autres sont, par contre, dénigrés, et ce, pour des motifs idéologiques et culturels ou pour de simples raisons pratiques. Chaque outil de travail possède donc sa propre histoire au coeur même de l'Histoire. Ainsi donc, comme les sources orales font partie de ce riche éventail d'outils, elles n'échappent donc pas à la règle ici décrite.

 Au cinquième siècle avant notre ère, Thucydide, qui est, au même titre qu'Hérodote, considéré par beaucoup comme le père de l'Histoire en tant que discipline scientifique, n'accorde-t-il pas autant de crédit aux récits qu'aux écrits [6] ? Cet historien de grand renom n'ignore nullement, en effet, que l'emploi du témoignage oral exige d'utiliser une méthodologie particulièrement rigoureuse; aussi, fait-il preuve de beaucoup d'esprit critique en collectant et en étudiant, avec un soin méticuleux, les récits que lui relatent ses contemporains. Thucydide recoupe les exposés d'un même événement; il se renseigne pour obtenir des informations complémentaires si un récit se montre lacunaire; cet historien tente d'en détecter l'éventuelle partialité et il se méfie encore de la subjectivité des témoins.

 Les Grecs, tout comme les Romains, éprouvent une passion réelle et profonde pour le beau langage, le discours bien étayé ainsi que l'argumentation sans faille. L'art oratoire naît et se développe au coeur même de ces deux civilisations antiques. Ces intellectuels ont laissé une empreinte indélébile dans notre perception de l'oralité et du beau discours.

 Malheureusement, et c'est là un impondérable, l'art oratoire nous est aujourd'hui parvenu grâce au support écrit. Les discours de Périclès nous sont, aujourd'hui, connus par le truchement de l'oeuvre de Thucydide [7]. Quant à Démosthène ou à Cicéron, ils ont, eux-mêmes, consignés leurs dires après les avoir publiquement prononcés [8].

 Ainsi donc, l'étude de l'art oratoire induit, obligatoirement, une méthodologie bipolaire. En effet, d'une part, il convient d'étudier le contenu en tenant compte des nombreuses caractéristiques du discours oral; et, d'autre part, il est impératif de considérer que la mise par écrit suppose, indubitablement, des modifications dont l'historien ne peut évaluer, de façon précise, la réalité et l'influence concrète.

 Depuis la période médiévale jusqu'à l'époque contemporaine, les hommes, qui se consacrent à l'écriture de l'Histoire, privilégient clairement l'usage des documents écrits.

 D'autres auteurs, par contre, relatent, en tant que témoin direct des événements, ce qu'ils observent en suivant la Cour au quotidien; les textes de cette nature glorifient, le plus souvent, les actions du monarque [9].

 Jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, il n'existe aucun procédé technique capable de conserver les mots à long terme, si ce n'est la transcription sur support écrit, ce qui induit les transformations évoquées dans le paragraphe ci-dessus. Ainsi donc, c'est au vingtième siècle que l'histoire des sources orales renaît et se développe véritablement.

 Néanmoins, remarquons, au passage, que l'histoire des sources orales voit le jour aux Etats-Unis. En effet, vers 1840 déjà, un érudit américain, Mr. Draper, collecte les témoignages de soldats de la révolution ainsi que ceux des premiers pionniers de la conquête de l'Ouest. Au début du vingtième siècle, deux écoles rivales, dont l'unique point commun est de prôner l'usage des sources orales, se mettent en place: l'école de Chicago et le département de Columbia [10].

 Mr Harper ouvre, au sein même de l'université de Chicago, le premier département de sociologie. Peu à peu, cette discipline est reconnue, par le monde intellectuel, comme étant une science; en outre, ce département fait rapidement la renommée de cette université américaine. La ville sert de terrain de recherche. En effet, Chicago connaît, à cette époque de son histoire, une formidable explosion démographique et ethnique. Les chercheurs s'intéressent à ce phénomène et vont à la rencontre de ces nouveaux habitants. C'est, ce qu'on appelle, l'histoire orale vue d'en-bas.

 Mr Nevins fonde, en 1938, un département de sociologie à l'université de Columbia. Ses collaborateurs et lui-même collectent, pour la postérité, par écrit ou par exposé oral, les récits des hommes qui occupent une place importante au sein du monde politique, économique et culturel américain. C'est, ce qu'on appelle, l'histoire orale vue d'en-haut.

 Vers 1975, l'histoire orale américaine ne soulève plus de débats idéologiques et politiques entre histoire d'en-haut et histoire d'en-bas; l'une et l'autre suscitent un intérêt égal et reconnu, par tous, comme légitime. L'usage des sources orales se répand largement dans les universités du pays; en outre, la méthodologie s'affine. L'histoire orale connaît donc, à cette époque, une véritable théorisation et une vaste diffusion. L'usage des sources orales se répand également en Europe, et principalement, en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Les Allemands et les Italiens l'utilisent afin de mieux envisager et de mieux comprendre la naissance et la diffusion du nazisme et du fascisme.

 En revanche, en France, entre 1870 et 1890, l'école historique et méthodique édifie les fondations de l'Histoire, en tant que discipline scientifique, répondant à des normes précises et rigoureuses. Ce courant français exclut, de façon catégorique, l'oralité car il la juge empreinte de subjectivité. Ils dénigrent également l'étude de l'histoire dite contemporaine. Les membres de cette école estiment, en effet, qu'il est nécessaire d'avoir une distance temporelle afin de, correctement, étudier un événement ou un phénomène [11].

 Au début du vingtième siècle, les sciences sociales connaissent un essor véritable. Dans leurs enquêtes, les chercheurs commencent à recourir aux entretiens oraux. Le folklorisme est l'une des premières thématiques étudiées à l'aide des témoignages oraux. La tradition orale ainsi que les récits de voyage attirent l'attention du public, et donc, celle des chercheurs.

 La méthode d'entretien se révèle alors très directive. Les questions posées sont assez précises et ne permettent pas la libre expression du témoin consulté. Les réponses données offrent donc des renseignements factuels. Cette méthode ne laisse pas de place à l'expression des émotions, à la description du quotidien, à la présentation de l'intimité.

 Au fil du vingtième siècle, des procédés techniques, qui permettent la conservation et la consultation ultérieure du support sonore, puis visuel, sont, progressivement, élaborés et perfectionnés. Ainsi, durant les années 1950, des collections de sources orales sont constituées, selon l'exemple des universités américaines.

 L'école des Annales, sous l'égide de L. Fèbvre et de M. Bloch, élargit les domaines de recherche à l'histoire économique et sociale. En outre, ces historiens accordent de nouveau du crédit à l'histoire dite contemporaine ou immédiate. Ils prônent encore l'ouverture du dialogue intellectuel avec les sociologues, les économistes, les ethnologues, les géographes et les politologues [12]. Les membres de cette école privilégient clairement l'approche quantitative, les corrélations et les comparaisons statistiques. Ils étudient, enfin, l'histoire des mentalités.

 Pour reconstituer l'univers psychologique d'un individu ou afin de recomposer les représentations du monde de telle ou telle collectivité, les historiens de ce mouvement préconisent l'usage des documents écrits. Si ces derniers viennent à manquer, ou bien encore, s'ils se montrent lacunaires, il convient, disent-ils, de recourir à d'autres sources, tel que, par exemple, l'iconographie.

 Ils n'utilisent que très rarement encore les témoignages oraux. Une méthode de critique est, peu à peu, élaborée. Cependant, tout bien considéré, l'intérêt porté aux sources orales, par les membres de l'école des Annales, demeure encore bien faible.

 Le choc de mai 1968 engendre une profonde remise en question des fondements de la perception intellectuelle du temps [13]. En effet, l'acteur des événements, la parole, en bref, le témoignage oral est, progressivement, mit en valeur. L'approche quantitative ne règne plus en maître sur la discipline; la démarche qualitative, quant à elle, prend une importance considérable. Les historiens estiment alors qu'il convient d'accorder plus de crédit à ce que les témoins affirment. L'entretien directif est, peu à peu, écarté; les enquêteurs jugent qu'il faut laisser le témoin s'exprimer plus librement afin de faire resurgir les émotions, de rendre une image plus parlante du vécu. Le monde médiatique et éditorial s'empare de l'histoire orale; ils diffusent, aussi bien, les récits des grands de ce monde que ceux de simples familles, et ce, afin de mieux percevoir la vie quotidienne et les mentalités d'une région ou d'un groupe déterminé [14].

 Des séminaires, consacrés à l'histoire orale, se multiplient sensiblement durant les années 1980. Les participants y discutent, de plus en plus, de points de méthodologie. Les thèmes, abordés par le canal de l'histoire orale, se diversifient: l'éducation, les conceptions ethniques et idéologiques, la vie quotidienne, le travail, la vie privée, les activités culturelles, les pratiques religieuses, la santé, les loisirs, etc...

 Durant cette même période, l'histoire du temps présent se diffuse également [15]. Les sources orales sont, très régulièrement, employées par les chercheurs qui se spécialisent dans la dite discipline. Ils collectent de très nombreux témoignages oraux; l'individu, acteur de l'Histoire, est mis en valeur. Le dialogue avec les sciences sociales demeure toujours largement ouvert. L'Institut d'histoire du temps présent est fondé à Paris en 1978.

 La méthode d'investigation et d'exploitation utilisée en histoire orale ne cesse, depuis les années 1980 jusqu'à aujourd'hui, de s'affiner, et ce, au fil des multiples expériences et de productifs échanges entre les intellectuels qui pratiquent l'entretien oral [16]. Les universités intègrent l'histoire orale à l'éventail de leurs outils de recherche [17]. L'objectif de ce mémoire est d'étudier cette méthodologie, de savoir comment aborder un entretien oral, et, enfin, d'en percevoir clairement la richesse comme la faiblesse.

 Dans les échantillons de Perwez et de Nivelles réalisés en 1985 et 1987, les étudiants ont employé une méthode d'entretien semi-directive. En effet, ils ont suivi un questionnaire préalablement établi. Certains ont choisi de suivre, de façon scrupuleuse, l'ordre des questions fixé; d'autres, par contre, sont passés de l'une à l'autre en fonction des informations divulguées par le témoin. Souvent, nous observons qu'ils laissent la personne s'exprimer et la recadrent si celle-ci sort trop de l'objet de l'enquête. Nous remarquons encore, dans ces entretiens, que l'échange va du général au particulier, du commun au privé, à l'intime, de ce dont le témoin parle facilement à ce qui lui cause de la douleur ou de la méfiance.

 Dans notre mémoire, nous verrons donc, point par point, comment gérer, au mieux, un entretien et interpréter les données récoltées. Grâce aux échantillons de Nivelles et de Perwez, nous observerons les interventions positives et négatives des enquêteurs ainsi que les réactions des témoins interrogés. Nous évaluerons la qualité des récits fournis. Nous entrerons donc dans la quotidienneté, l'émotivité et l'intimité des personnes interrogées. Ainsi, nous espérons démontrer la richesse des sources orales et présenter la méthode à y appliquer en fonction des circonstances, des réactions de chaque intervenant, que ce soit l'enquêteur ou le témoin. Tel est notre objectif.

 

 

Chapitre préliminaire: Perwez et Nivelles, 1940-1945

 

 

1. Présentation générale des deux communes:

 

a) Nivelles:

 

 Nivelles est une localité dans le Brabant wallon qui se situe dans la vallée de la Thines, plus ou moins à une trentaine de kilomètres de la capitale belge [18]. Cette cité est fondée en 645 de notre ère. La ville abrite la collégiale Sainte-Gertrude, édifice religieux qui fait la grande fierté des Nivellois.

 Cette ville connaît une expansion manifeste et rapide; celle-ci débute déjà à la fin du dix-neuvième siècle. En 1940, Nivelles abrite 12372 habitants; après la seconde guerre mondiale, la population tombe à 11891 habitants. Des champs, des prés, des bois et des étangs entourent la ville et sont répartis dans les petits villages autour du centre urbain de Nivelles. La commune connaît une activité industrielle assez développée dans les secteurs de la métallurgie, de la papeterie, de la brasserie ainsi que de la construction.

 Nivelles propose également de nombreux services; la commune est, en effet, un chef-lieu d'arrondissement administratif et judiciaire ainsi qu'un canton de justice de paix. Remarquons encore que Nivelles possède de nombreux établissements scolaires de qualité; ceux-ci sont, en effet, renommés dans toute la province du Brabant wallon.

 Dans le réseau de communication, Nivelles constitue, indubitablement, un point important. Pour les axes routiers, elle se situe sur les voies allant vers Bruxelles et Namur. Pour le chemin de fer, elle est au croisement de deux lignes importantes: celle de Bruxelles-Charleroi et celle d’Ottignies-Manage.

 Sur le plan politique, depuis 1918, les catholiques rivalisent avec les libéraux et les membres du parti ouvrier belge pour obtenir le contrôle du conseil communal nivellois. En 1938, c'est la coalition laïque qui remporte le scrutin et prend le pouvoir. En 1936, le parti rexiste obtient un résultat plus que satisfaisant dans le canton, à savoir, 16 pourcents. Deux ans plus tard, ils échouent de peu et ne parviennent pas à entrer dans le conseil communal. Quant au parti communiste, il ne présente pas de liste aux élections communales de 1938; il semble donc que ce parti ne soit pas très organisé à Nivelles.

 

b) Perwez:

 

 La commune actuelle comprend, à la fois, le centre urbain de Perwez et les quatre villages voisins [19]. En 1940, celle-ci abrite 5388 habitants. Tout comme Nivelles, Perwez est coupé par l'axe routier de Bruxelles-Namur. La gare, elle, se situe sur une ligne de chemin de fer secondaire.

 A l'opposé de Nivelles, Perwez se révèle être une commune principalement rurale. En effet, la terre y est très riche. Les agriculteurs y cultivent beaucoup de céréales ainsi que de la betterave; ils pratiquent également l'élevage. La taille des fermes s'avère assez variable; certes, il existe déjà quelques exploitations agricoles de 100 ha et plus; cependant, la grande majorité des propriétés s'étendent sur plus ou moins 10 ha. Le nombre total de fermes tourne autour de 250. Notons, au passage, que quasi toutes les maisons de la commune disposent d'un petit jardin où cultiver quelques légumes et élever de petits animaux comme, par exemple, des lapins.

 La commune compte aussi une main-d'oeuvre ouvrière nombreuse dont la majorité travaille dans le bassin minier de Charleroi. Perwez abrite également une râperie de betteraves et une conserverie. De petites boutiques sont, enfin, installées dans le centre urbain de Perwez.

 Sur le plan politique, la situation, à Perwez, en 1940, est identique à celle de Nivelles: la coalition au pouvoir est composée des libéraux et du parti ouvrier belge. Perwez dispose d'une petite gendarmerie dont la mission principale est de veiller à la sécurité à l'abord des écoles; il existe deux écoles primaires à Perwez: l'une, libre, l'autre, communale. La paroisse de la ville organise une petite bibliothèque.

 

 

2. La campagne des dix-huit jours:

 

 Au début du mois de mai 1940, des bêtes sont réquisitionnées à Perwez. Sur la place de la petite ville, le bétail est chargé dans de grands camions par des soldats belges. Les habitants comprennent alors que la guerre est inéluctable et, pire encore, que celle-ci approche à grands pas. Le doute n'est alors plus permis.

 Le 10 mai, vers 5h du matin, les Nivellois et les Perwéziens sont, comme beaucoup d'autres Belges, tirés du lit par le vrombissement bruyant des avions allemands. Vers 10h, ils apprennent, par radio-Bruxelles, que les Allemands sont entrés sur le territoire belge. Ceux qui ne possèdent pas de radio sont avertis par leurs voisins. Cette fois, c'est la guerre [20]. Toutes les personnes interrogées ont un souvenir précis de ce terrible vendredi; toute la campagne des dix-huit jours a imprégné la mémoire des témoins du début de ce conflit. C'est un souvenir amer, empreint d'une alternance d'espoir et de fatalisme; mais, en fin de compte, les derniers fragments d'espoir disparaissent; la peur, c'est elle la nouvelle reine dans le coeur des individus.

 Le 10 mai, dès l'aube, les premières bombes tombent sur Nivelles. Vers 10h, les soldats alliés entrent, en procession, dans la ville. En les voyant, les habitants de la cité manifestent leur joie et gardent l'espoir. Les personnes de nationalité allemande sont arrêtées.

 Deux bombes tombent sur la commune de Perwez. En 1987, les témoins consultés s'accordent pour déclarer que le but de ces bombes était d'effrayer la population. Avec le recul, ils s'accordent pour souligner que l'objectif allemand fut parfaitement rempli. En effet, la panique gagne les habitants.

 Les Perwéziens et les Nivellois passent la première nuit de guerre terrés dans les caves et les abris. Le samedi 11 mai, le gouverneur de province donne l'ordre d'évacuation de l'hôpital de Nivelles. Le dimanche 12 mai, pendant que les Perwéziens assistent à la messe, des tirs sont échangés entre les troupes allemandes et françaises. Le climat est de plus en plus tendu.

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les premiers réfugiés arrivent en ville; leurs récits alarment davantage la population déjà apeurée. De plus, des soldats français, britanniques et belges refluent; c'est la débandade. L'angoisse s'accentue.

 Le lundi 13 mai, le départ des jeunes Perwéziens est organisé. L'ordre d'évacuation de la commune est donné par les militaires français. Ce même jour, un terrible bombardement a lieu. La place de Perwez est dévastée. De nombreuses maisons sont gravement endommagées ou détruites. On dénombre 33 victimes, dont de nombreux civils. En hâte, la population plie bagage et part sur les routes, direction la France. Le soir du 13 mai 1940, la commune est quasi vidée de tous ses habitants.

 Le mardi 14 mai 1940, des affiches, stipulant que tous les hommes, âgés de 16 à 35 ans, doivent impérativement se rendre à la gare de Nivelles-Nord en fin de matinée pour être évacués dans le midi, sont placardées partout à Nivelles; le départ a lieu au moment prévu. Vers 13h30, des avions allemands, volant bas, tournent autour de la collégiale. De nombreuses et terribles bombes sont lâchéees sur le coeur historique de la cité. Le centre urbain est vite embrasé et dévasté. Le clocher de la collégiale Sainte-Gertrude tombe sur la place; cet épisode, aucun témoin, qu'il fut présent à Nivelles ou qu'il l'ait appris en exode, ne l'a oublié et tous en sont blessés. Car la collégiale est le symbole même de la ville. Craignant que les massacres perpétrés en 1914 ne se reproduisent [21], les Nivellois, qui n'étaient pas encore partis en exode, rassemblent leurs effets personnels et quittent la ville, en hâte, par tous les moyens possibles et imaginables: en voiture, à vélo, ou encore, à pied.

 Nivelles et Perwez, comme un peu partout, subissent des pillages. Ceux-ci sont principalement le fait des soldats français. Néanmoins, quelques habitants, restés sur place, participent aux saccages. Les témoins consultés ne peuvent excuser le fait que des habitants de leur commune les aient volés; cependant, dans tout notre échantillon, jamais, ils ne citent le nom de ceux qu'ils qualifient de traîtres.

 A Nivelles, 250 à 300 personnes restent, en ville, durant l'exode. Le bourgmestre s'entoure d'une équipe efficace et organise l'aide à la population. Les personnes restées à Nivelles sont rassemblées dans les maisons religieuses, le palais de justice et l'hôpital.

 Les boucheries sont réouvertes pour permettre le ravitaillement de la population; une boulangerie est affectée au service de l'hôpital. Le secours civil assiste, au mieux, la population en difficulté et fait oeuvre patriotique en engageant un maximum de personnes afin que l'occupant, à son arrivée, trouve un nombre minimal de chômeurs.

 C'est en exode que la majorité des Perwéziens et des Nivellois apprennent la capitulation belge [22]. Le choc est terrible, et ce, pour trois raisons principales. Tout d'abord, le mythe de la résistance derrière la rive de l'Yser a marqué l'esprit de la population de par son héroïsme [23]. Ensuite, les exilés subissent les critiques des Français qui sont déçus par l'attitude du roi Léopold III [24]. Enfin, ils éprouvent, à la fois, un certain soulagement et une certaine peur à l'idée de rentrer à la maison.

 De retour chez eux, Nivellois et Perwéziens constatent les dégâts; en outre, l'occupant est là. Néanmoins, il faut continuer, survivre malgré tout et espérer des jours meilleurs.

 

 

3. Les réactions face aux Allemands:

 

 Sur ce point, il nous semble judicieux de souligner que la vision donnée par chaque témoin se montre subjective, propre à chacun. Néanmoins, nous pouvons essayer de brosser un tableau général sans, pour autant, trop dénaturer les perceptions individuelles.

 Nous pouvons partager l'occupation en deux périodes distinctes. Tout d'abord, vient le temps des victoires allemandes. Ils se montrent discrets, courtois, parfois même, sympathiques. Ils sont très disciplinés. L'occupation se déroule donc assez bien, à la surprise des témoins consultés. Dans un second temps, fin 1942, les Allemands commencent à essuyer des échecs [25]. Le climat devient plus tendu. L'occupant est plus désagréable; il se méfie de tout et de tout le monde.

 A Perwez, la présence allemande est numériquement faible. Les témoins les voient assez peu. Il y a eu un durcissement en 1942; mais, tout bien considéré, en comparaison avec les cruautés de 14-18, l'occupation s'est assez calmement déroulée.

 Nivelles est une ville plus importante; la présence allemande y est donc plus marquée. La Feldkommandantür et la Feldgendarmerie y sont installées. Le début de l'occupation se déroule bien. Les soldats allemands semblent ne pas adhérer à l'idéologie prônée par le Führer; néanmoins, ils obéissent aux ordres reçus; c'est leur devoir. Quand l'Allemagne commence à rencontrer de sérieuses difficultés, l'élite militaire est envoyée sur le front de l'Est. Des soldats moins cultivés prennent le relais. Ils suivent les ordres reçus à la lettre, sans la moindre démarche réflexive, avec bien moins d'humanité et de justice.

 Bien que les Nivellois admettent, qu'en fin de compte, l'Allemand n'était pas si terrible que cela, il reste tout de même l'ennemi [26]. En outre, ils ne peuvent excuser le bombardement de la collégiale Sainte-Gertrude, symbole identitaire fort. Cette aversion explique, qu'à Nivelles, le nombre de collaborateurs soit faible.

 

 

4. La vie économique: ravitaillement et marché noir

 

a) L'activité industrielle:

 

 Le secteur industriel belge souffre beaucoup du climat de guerre [27]. En effet, afin de disposer des matières premières nécessaires à la production, les entreprises belges doivent détenir une autorisation écrite délivrée par les Allemands. De plus, l'occupant est le premier et le principal acheteur sur le marché. Se pose donc le problème de la collaboration économique. La majorité des entreprises décident d'instaurer un équilibre relatif. Afin de conserver leur personnel, elles font entretenir le matériel et produisent un minimum. Ainsi donc, des relations correctes avec l'occupant sont préservées et la survie économique de l'entreprise est assurée. Enfin, les ouvriers gardent leur travail et continuent à percevoir leur salaire et survivre.

 A Perwez, le patron de la conserverie offre des boîtes de conserve au Secours d'Hiver. Les témoins consultés, aussi bien à Perwez qu'à Nivelles, ne dénoncent pas la collaboration économique. Est-ce pour ne pas incriminer leurs voisins ? Est-ce parce qu'elle n'était pas prononcée et critiquable ? Il est difficile de se prononcer sur ce thème. En tout cas, la plupart des entreprises ont tenté d'assurer leur survie économique et de protéger leur personnel à son service.

 

b) Le ravitaillement:

 

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les magasins réouvrent assez rapidement leurs portes. Les commerces d'alimentation ne manquent pas de clients, loin de là. Les denrées commencent vite à manquer et, en particulier, les produits importés de l'étranger, tel que, pour n'en évoquer ici que deux, le café et le chocolat. La qualité des denrées proposées diminue sensiblement. Le rationnement est donc instauré [28]; cependant, il ne suffit pas à nourrir la population. Le marché noir se met alors en place. Sur ce canal parallèle, les produits sont de meilleure qualité et vendus à des prix bien plus élevés.

 Les magasins, qui ne proposent pas les produits de première nécessité, connaissent, assez rapidement, de réelles et sérieuses difficultés d'ordre financier. En effet, ces commerces sont contraints de fermer leurs portes. Soit, ces personnes se mettent à chercher un autre emploi; soit, ils se reconvertissent dans l'un de ces nouveaux métiers résultant des aléas de la guerre, tel que, par exemple, des réparateurs de pneus.

 Comme déjà dit plus haut dans notre exposé, la ville de Nivelles est entourée de zones rurales, et donc, de nombreuses exploitations agricoles. Celles-ci permettent le ravitaillement du marché noir local. De l'aveu même des Nivellois interrogés, la ville abrite une population principalement bourgeoise. Les habitants se fournissent donc, très régulièrement, sur le marché parallèle; les plus aisés emploient exclusivement ce canal [29]. Les plus pauvres, quant à eux, recourent au Secours d’Hiver, aux soupes populaires, à la mendicité pour obtenir une tartine et un peu de lait ou de beurre s'ils en ont un besoin vital.

 Sur le marché noir, la loi de l'offre et de la demande est reine. Vu que les Nivellois ont, en général, des moyens pécuniers et qu'ils sont disposés à payer, les fermiers exigent souvent des prix prohibitifs. En outre, plus la guerre avance dans le temps, plus les prix ont une fâcheuse tendance à augmenter. On peut alors observer une recrudescence notable des chapardages dans les champs autour de Nivelles. Mais, le plus grand péril est, sans nul doute, le fait de faux résistants qui réquisitionnent des denrées pour les vendre, ultérieurement, sur le marché noir, et cela, à leur unique profit.

 En conclusion, en comparaison avec d'autres villes, tel que, Charleroi ou Bruxelles, les habitants de Nivelles n'ont pas trop eu à souffrir de la faim. Les citoyens aisés se ravitaillent, au maximum de leurs possibilités, sur le marché noir. Les pauvres se débrouillent et recourent, en cas de sérieuses difficultés, à la mendicité et aux oeuvres charitables.

 Perwez, par contre, est une commune très rurale [30]. Quasi chaque maison dispose d'un petit jardin où cultiver quelques légumes, et principalement, la pomme de terre. Chaque ménage élève, en outre, un cochon, quelques lapins et quelques poules. Cette autoproduction ne suffit pas à nourrir une famille; néanmoins, il s'agit là d'un appoint non négligeable et grandement apprécié.

 Les prés communaux sont entretenus par ces bêtes ou sont cultivés collectivement. Les abords des routes sont, eux aussi, exploités. Pas un centimètre de terrain n’est oublié. C'est la loi de la débrouille qui gouverne.

 Au temps des récoltes, les fermiers emploient un maximum de personnes pour les aider. C'est le retour du troc: du travail contre de la nourriture. D'autres échanges sont pratiqués; les fermiers donnent des oeufs ou du lait contre du savon.

 Des bêtes sont tuées clandestinement. Les meuneries se prêtent aussi au jeu du marché parallèle. Les fermiers perwéziens préfèrent donc faire preuve de solidarité plutôt que de devoir donner à l'occupant.

 Perwez subit également quelques chapardages. Selon les témoins consultés, les quantités dérobées sont assez faibles. Néanmoins, plus la guerre avance, plus ils constatent de chapardages. Cependant, il semble que ce phénomène soit moins manifeste qu'à Nivelles.

 

c) Le Secours d'Hiver:

 

 A son origine, le Secours d'Hiver est perçu comme une initiative proallemande. Un dicton, très employé à l'époque des faits, dit: “Secours d'Hiver, secours d'Hitler !”. Cependant, suite aux aléas de la guerre, les pauvres sont obligés d'accepter l'aide de ce mouvement. Le Secours d'Hiver est sous tutelle communale. Les notables de la ville organisent des fêtes de charité pour collecter des denrées et récolter de l'argent. Ils distribuent du charbon, du potage et des conserves. Le Secours d'Hiver existe à Perwez ainsi qu'à Nivelles.

 

 

5. La lumière, le chauffage, l'habillement:

 

a) La lumière:

 

 En Belgique, en 1940, la très grande majorité des foyers est raccordée à l'électricité [31]. Remarquons, cependant, qu'à Perwez, quelques fermes isolées ne sont pas desservies; les familles utilisent alors l'huile et le pétrole pour pouvoir s'éclairer. De toute façon, avec le couvre-feu instauré par l'occupant, les Perwéziens et les Nivellois sont contraints d'éteindre tôt leurs lampes.

 

b) Le chauffage:

 

 D'après les témoins interrogés, le charbon est, sans nul doute, le combustible le plus employé. Les mineurs échangent le peu de surplus, dont ils disposent, contre de la nourriture. La flambée du prix du charbon est aussi très marquée. Aussi, Perwéziens et Nivellois ne chauffent qu'une seule pièce de la maison et se regroupent autour du feu. Les chambres ne sont pas chauffées; le soir, ils se glissent donc bien vite entre leurs couvertures. Ils tentent, à tout prix, d'économiser l'énergie. Si beaucoup de témoins disent ne pas avoir eu faim, ils affirment, par contre, avoir parfois eu froid.

 Le bois est également utilisé, mais dans une moindre mesure. Dans la région de Nivelles, il y a quelques forêts. Aussi, si l'on dispose de moyens financiers, il n'est pas trop difficile de se procurer du bois. Par contre, à Perwez, il y a très peu de bois. Tout est consommé. Le bois mort est brûlé; de petites zones forestières sont alors, purement et simplement, rayées de la carte.

 

c) L'habillement:

 

 Les vêtements, fournis par le marché noir, ne suffisent pas à se vêtir correctement et s'usent, en outre, bien trop vite [32]. Les témoins consultés racontent que leur esprit imaginatif s'est beaucoup développé à cette époque. Ainsi, ils utilisent des couvertures pour fabriquer des manteaux; ils se servent de vieux draps pour faire des pantalons et des tabliers de travail. Les vêtements usagés sont soigneusement détricotés afin de récupérer la laine.

 Le prix du cuir augmente aussi très notablement. Les chaussures en tissus, et même, en carton se multiplient. Les semelles sont alors en bois. A cette époque, rien n’est perdu. C'est la loi de la récupération, de la transformation, de la débrouillardise.

 

 

6. Les transports:

 

a) Les transports en commun:

 

 En octobre 1940, les trains, destinés aux voyageurs, roulent de nouveau [33]. Nous observons que la qualité du service proposé diminue sensiblement. L'horaire prévu est, assez rarement respecté. Un voyageur ne peut jamais savoir, avec certitude, quand son train partira et à quelle heure il arrivera à destination. Souvent, les passagers, qui attendent le train, s'occupent en jouant aux cartes. En outre, les trains sont en général bondés et inconfortables. Les Perwéziens et les Nivellois, qui travaillent loin de chez eux décident, le plus souvent, de rester sur leur lieu de travail durant toute la semaine. Plus la guerre avance, plus la qualité du service diminue.

 Le bus connaît les mêmes perturbations. Ils sont bondés et en retard. A Perwez, il est courant qu'un bus ne se présente jamais à l'arrêt. Perwéziens et Nivellois font contre mauvaise fortune bon coeur et se débrouillent comme ils le peuvent. Cela fait partie des joies de la guerre, disent les témoins, quelques quarante ans plus tard.

 

b) La voiture:

 

 En 1940, l'usage de la voiture est encore peu répandu. A Nivelles, tout comme à Perwez, les notables sont les seuls à posséder une voiture. Dès le début de l'occupation, les Allemands réquisitionnent tous les véhicules. A partir du 9 juin 1940, il faut une autorisation écrite délivrée par l'occupant pour pouvoir voyager en voiture. Seuls les médecins l'obtiennent assez facilement.

 

c) A pied, à cheval ou à vélo:

 

 La place du vélo, dans la vie quotidienne, croît indubitablement. Il est employé autant pour les petits parcours que pour de plus longs voyages. Les pneus et la chambre à air deviennent des produits très prisés. Dans ce cas de figure, la loi de la débrouille est, à nouveau, de mise.

 A Perwez, commune de la campagne, le cheval ne démérite nullement, bien au contraire. Les agriculteurs l'emploient, le plus souvent, pour les travaux des champs et le débardage. L'usage du cheval en tant que monture est, semble-t-il, peu pratiqué à cette époque. Par contre, les chevaux tirent les véhicules hippomobiles, principalement, pour aller au village.

 Mais, le plus souvent, les campagnards de Perwez, tout comme les citadins de Nivelles, se déplacent à pied. N'est-ce pas là le moyen de locomotion le moins coûteux et le plus profitable à la santé ?

 

7. La santé:

 

 Que ce soit à Perwez ou à Nivelles, tous les témoins interrogés s'accordent pour déclarer que la santé des personnes s'est notablement améliorée durant la seconde guerre mondiale [34]. La nourriture est, en effet, moins riche. Les personnes pratiquent plus d'activités physiques: le vélo, la marche à pied, le sport. Certains médecins vont même jusqu'à souffrir du manque de patients.

 Cependant, il y a, tout de même, une ombre au tableau. On peut, en effet, observer, à la fin de la seconde guerre mondiale, une augmentation, chez les enfants, du nombre de cas de rachitisme et de tuberculose.

 

 

8. La vie religieuse:

 

 Sur le plan religieux, il semble, au vu des témoignages consultés, ne pas y avoir de modification frappante entre la période précédant la guerre et la seconde guerre mondiale. La population belge est, majoritairement, catholique. Les témoins continuent, avec régularité, à assister aux célébrations et à pratiquer les sacrements [35]. Les traditions de Noël sont perpétuées au mieux; c'est une fête familiale chère au coeur des Nivellois comme des Perwéziens.

 Remarquons, au passage, que les lieux de culte nivellois subissent, au début de la guerre, de sérieux dégâts. Laïques et religieux s'organisent pour organiser les célébrations dans les meilleures conditions possibles. La procession, dédiée à Sainte-Gertrude, est maintenue. Les témoins suivent donc, au maximum, leurs habitudes religieuses et folkloriques.

 

 

9. Les loisirs:

 

a) Le journal:

 

 Les Nivellois et les Perwéziens lisent, assez régulièrement, le journal [36]. Remarquons, à cette occasion, que le Nivellois accorde plus d'importance à ce rituel que le Perwézien. Par souci d'économie, un même numéro est partagé par plusieurs ménages; on se le passe, discrètement, de main en main.

 La presse clandestine a beaucoup de succès et, tout particulièrement, La Libre Belgique. Le journal Le Soir est sous tutelle allemande. Cependant, un numéro clandestin est distribué en 1943. A Nivelles, cet événement suscite le vif intérêt de quasi tous les habitants; par contre, à Perwez, les notables sont les seuls à en être informé.

 

b) La radio:

 

 Certains témoins, qui ont une culture artistique assez développée, écoutent des stations allemandes pour la grande qualité et la beauté des récitals classiques proposés. Tous les témoins écoutent régulièrement radio-Bruxelles et radio-Londres [37]. Lorsqu’ils suivent cette dernière, les jeunes enfants sont écartés pour éviter qu'ils ébruitent la pratique de cet acte délictueux. Les plus grands, eux, montent la garde pour ne pas être pris. Quelques soldats allemands demandent, en douce, les nouvelles du front diffusées par radio-Londres.

 

c) Du café au sport:

 

 A Nivelles, tout comme à Perwez, les cafés ne sont pas bondés, bien loin de là. Avec l'instauration du couvre-feu et le manque d'argent, les personnes se groupent par famille et discutent. Le grand sujet de prédilection reste la guerre. Les plus modestes se transforment alors en grands stratèges militaires et élaborent d'ambitieux plans de campagne.

 Par contre, le sport n'a, peut-être, jamais été aussi en vogue qu'à cette époque. De nombreuses compétitions sont organisées. Les notables financent ces manifestations. Certes, le sport est une distraction; mais, c'est également un exutoire de premier ordre.

 

 ) Le cinéma:

 

 Perwez abrite un cinéma. Nivelles en possède deux; mais, l'un est détruit durant les bombardements de mai 1940. Les salles sont toujours bondées. Les films proposés sont des productions allemandes et françaises; les thèmes évoqués sont légers [38]. Quand des films de propagande en faveur de l'ordre nouveau sont diffusés, ils subissent, malgré les rappels à l’ordre des Allemands, les moqueries des spectateurs. Le cinéma est bien le premier lieu de distraction et de détente des Nivellois et des Perwéziens.

 

e) Le théâtre:

 

 A Nivelles, le théâtre a aussi une grande importance. Des représentations sont régulièrement organisées. Les acteurs jouent autant de comédies que de tragédies. Ils sont accompagnés par un petit orchestre local. Les artistes sont des amis. Le public participe directement en ponctuant le texte de petits commentaires piquants. Le théâtre est un événement attendu, procurant une détente absolue [39].

 

 

10. La libération:

 

 Les témoins consultés se remémorent, avec beaucoup de difficultés, du jour de la libération [40]. Il semble qu'il n'y ait pas eu d'incidents graves durant la débâcle allemande. Avec soulagement, Perwéziens et Nivellois regardent le départ de l'occupant. Ils ne se souviennent pas de manifestations ostentatoires de joie. Ils n'ont pas non plus souvenance de transformations manifestes dans leurs habitudes quotidiennes.

 Par contre, l'arrivée des Américains a marqué, de son empreinte indélébile, la mémoire des témoins interrogés. Perwéziens et Nivellois manifestent leur joie: ils fabriquent des drapeaux et crient leur soulagement. Certes, les Américains amènent la paix, mais aussi, des douceurs: du chocolat, des bonbons, du tabac,... Il est courant que les soldats américains passent leurs soirées chez l'habitant. Des amitiés solides, qui ont résisté aux années, se tissent alors entre Belges et Américains.

 Il est fort intéressant, pour l'historien, de remarquer que les témoins consultés répugnent vivement à évoquer les rapports entre les si beaux Américains et les demoiselles. Est-ce par pudeur ou pour éviter de s'exprimer sur un sujet épineux et embarrassant ? Aucun témoin, que ce soit à Nivelles ou à Perwez, ne parle de relations fâcheuses, et surtout, ils ne citent jamais de nom. Il est donc difficile de se faire une idée valable sur cette problématique.

 

 

Chapitre I: L'échantillon

 

 

 Avant toute chose, il nous semble très important de remarquer ici qu'il s'avère tout à fait impensable et impossible de réaliser une enquête parfaitement exhaustive sur une quelconque population dans son absolue totalité, et ce, même si cette dernière se cantonne à un village, ou bien encore, à un groupe socioculturel prédéterminé. En conséquence, il nous semble assez judicieux d'aborder la thématique de l'échantillon au sein même du premier chapitre de notre mémoire. Pour ce faire, nous commencerons par élaborer et définir une approche théorique de l'échantillon; dans un second temps, nous aborderons, plus directement, les échantillons qui nous occupent dans cette recherche [41].

 

 

1. Approche théorique:

 

 Tout d'abord, lors d'une enquête orale, en histoire, il convient de bien tenir compte de l'écart de temps qui existe entre la période étudiée par la recherche et le moment où les entretiens oraux sont effectivement entrepris. Durant le dit écart de temps, des personnes sont, malheureusement, décédées; d'autres ont, simplement, déménagé; d'autres encore refusent de livrer leur témoignage aux chercheurs qui les contactent. En outre, si la population visée par l’étude a la taille d'une ville, d'une province ou d'un pays, entreprendre l'entretien systématique avec chaque témoin éventuel demanderait, à l'historien, un investissement en temps bien trop important. C'est pourquoi, tout comme pour les recherches sur base de documents écrits, la constitution d'un échantillon s'avère être la méthodologie la plus appropriée [42].

 Si les chercheurs désirent réaliser une étude correcte sur le plan purement scientifique, il est nécessaire que ceux-ci établissent un échantillon qui réponde à certains critères bien précis. La grande règle d'or, valable, à la fois, pour l'historien, le sociologue ou le journaliste, stipule clairement que chaque échantillon doit se montrer parfaitement représentatif de la population qu'il doit incarner. Si, par exemple, il y avait dix pourcents d'ouvriers, à Perwez, en 1940, il convient alors qu'il y ait dix pourcents de personnes interrogées qui occupent cette fonction en 1940 [43]. Il faut, en outre, que les enquêteurs interrogent une proportion égale d'hommes et de femmes afin de respecter la réalité démographique [44]. Si le groupe socioculturel étudié n'est pas précisé, au préalable, dans l'intitulé de la recherche, l'enquêteur doit brasser tous les groupes sociaux, culturels et religieux de la population en question [45].

 De plus, retenons encore que, sur un plan théorique, il convient que chaque classe de la pyramide des âges soit également représentée dans l'échantillon. Si ceci est envisageable pour un sociologue, pour un historien, ce dernier critère s'avère irréalisable, voir même, surréaliste, vu l'écart de temps évoqué ci-dessus.

 Malheureusement, cette règle d'or de la représentativité exposée ci-dessus n'est, bien entendu, qu'un idéal auquel les chercheurs tentent, au mieux, de parvenir. Il est donc impératif que ceux-ci citent clairement, au sein même de leurs travaux, les points où leur échantillon se montre bien illustratif ainsi que les aspects où il se révèle plus lacunaire. Ainsi, les lecteurs savent à quoi s'en tenir sur les caractéristiques et la qualité de l'échantillon qu'ils consultent.

 Si jamais l'historien a, à sa disposition, un nombre trop élevé de témoins, qui répondent à des caractéristiques parfaitement identiques, qu'il désire réaliser un gain de temps, celui-ci peut alors opérer une sélection. Pour ce faire, il est préférable qu'il emploie un critère purement arbitraire pour effectuer ce choix. Par exemple, le chercheur peut attribuer, à chaque témoin éventuel, un chiffre x et établir, ensuite, un intervalle y entre chaque personne reprise dans l'échantillon. Elaborer la sélection sur base d'un critère logique ou déterminé pourrait déboucher sur de graves erreurs d'interprétation si ce dernier se montrait, par la suite, inexacte ou inapproprié.

 Mais, en ce qui concerne l'enquête orale en histoire, à proprement parler, il s'avère plutôt rare que le chercheur doive recourir à une sélection d'une telle nature [46]. En effet, dans une enquête orale, il est peu courant que des témoins présentent des caractéristiques parfaitement semblables. Chacun, en effet, a une expérience personnelle, des souvenirs propres et chacun mérite l'attention de l'historien.

 Remarquons, pour conclure ce point de vue théorique, que l'historien est loin d'être le seul à employer les sources orales comme le souligne, très justement, M. Pollak [47], un héritier direct de la méthode de l'école de Chicago. Cet auteur remarque que l'intérêt du sociologue passe progressivement de la macrosociologie, discipline qui étudie les grands phénomènes sociaux, à la microsociologie, science qui s'intéresse plutôt aux récits livrés par les individus. Le chercheur étudie les événements, les phénomènes par le truchement des acteurs eux-mêmes. Il dégage leur interprétation des dits événements ou phénomènes. Le sociologue, qui adhère à l'interactionnisme, courant initié par l'école de Chicago, favorise, non pas le récit biographique, mais plutôt, l'interprétation d'un événement ou d'un temps bien déterminé.

 M. Pollak termine par un cours de vocabulaire interdisciplinaire. En effet, lors d'une enquête orale, le sociologue parle de personne ressource; l'ethnologue le définit comme un informateur; pour l'historien, enfin, il s'agit d'un témoin.

 

 

2. L'échantillon à Nivelles et Perwez:

 

 Pour les séminaires dirigés, en 1985 et en 1987, par le professeur J. Lory, les étudiants ont dû, en plus de la recherche sur base de documents écrits, constituer et utiliser un échantillon pour l'enquête orale. Pour commencer, ceux-ci se sont basés, selon les conseils de leur professeur, sur les renseignements délivrés par le personnel communal.

 Ensuite, ils ont également demandé, à la grande majorité des témoins, si, par hasard, ils ne connaissaient pas des personnes capables de les informer, plus largement, sur tel ou tel point déterminé de leur enquête [48]. Très souvent, ce procédé s'est révélé fort efficace, et ce, bien plus que les données fournies par les services communaux. Il est encore assez courant qu'une personne conseille, de façon spontanée, d'aller consulter la mémoire de tel ou tel voisin, relation ou ami sur une notion bien précise ou encore pour une information plus globale. Remarquons encore que Nivelles et Perwez ne sont pas des communes trop vastes; aussi, la majorité des témoins se connaissent de vue et savent qui faisait quoi à l'époque des faits étudiés. Ainsi donc, se développent et s'enrichissent, très notablement, ces échantillons [49].

 Remarquons encore qu'il est, tout de même, arrivé que des témoins éventuels refusent, purement et simplement, de recevoir les jeunes historiens pour livrer leur expérience. Les raisons sont multiples, avouées ou dissimulées. Une personne peut être souffrante, ne pas avoir le temps ou avoir peur. Elle peut aussi refuser de s'exprimer car cela réveille des souvenirs bien trop douloureux ou car elle n'est pas très fière de certains de ses agissements. En cas de refus du témoin éventuel, il convient alors de ne pas insister.

 Dans ces échantillons, il est également très courant que ne figure, sur les bandes conservées, qu'une partie du témoignage livré à l'enquêteur. En effet, à l'occasion, le témoin éprouve le désir de faire effacer une partie de ces propos ou d'arrêter l'enregistreur afin que les informations, confiées à l'étudiant, restent totalement privées. C'est, très régulièrement, observé dans les quatre échantillons: de longs blancs; il est aussi courant que l'on entende le témoin demander d'arrêter l'enregistreur. Parfois, ces retraits s'avèrent, quantitativement, assez importants.

 Dans les échantillons de Nivelles et de Perwez, nous pouvons, tout d'abord, observer que les métiers ruraux et ouvriers sont beaucoup plus représentés à Perwez que dans la ville de Nivelles. Un tel constat se révèle assez logique et incarne bien la réalité démographique car Perwez est une commune encore assez rurale; celle-ci inclut un petit centre urbain et quatre villages; l'étude porte sur cet ensemble. Prairies et champs composent, en grande partie, le paysage de cette commune. En conséquence, à Perwez, les métiers du secteur primaire sont majoritaires. A Nivelles, par contre, les témoins sont surtout dans l'enseignement, le commerce, la fonction publique et l'industrie car la dite ville connaît, à l'époque étudiée, une urbanisation déjà clairement prononcée. En conséquence, à Nivelles, le secteur tertiaire se révèle donc bien présent.

 Nous pouvons, ensuite, constater que la très grande majorité des témoins consultés dans cette enquête orale sont âgés de 15 à 30 ans à l'époque des faits étudiés. Le dit phénomène présente un avantage réellement non négligeable. En effet, ce sont à ce moment précis de la vie que la mémoire humaine enregistre et conserve le mieux et ce, de façon durable, les souvenirs d'un individu.

 Par contre, il est très important de remarquer également que les personnes interrogées, qui ont cet âge, ne peuvent facilement renseigner les chercheurs sur certaines thématiques importantes, telle que la vie scolaire, ou bien encore, les problèmes de santé; ceci est très observé dans les échantillons de Perwez et de Nivelles. En effet, ceux-ci ne vont plus alors à l'école; et, le plus souvent, ils n'ont pas encore d'enfant en âge d'être scolarisé. Les témoins sont aussi souvent trop jeunes pour souffrir de soucis de santé assez sérieux et graves pour marquer, à long terme, la mémoire.

 Dans les quatre échantillons qui nous occupent dans ce mémoire, nous déplorons, très vivement, que les enquêteurs aient clairement mis l'accent sur les témoignages masculins. En effet, dans la majeure partie des entretiens, la femme assiste au témoignage de son époux et se contente simplement, à l'occasion, de compléter si besoin est. En effet, la majorité des femmes de cette génération estime, qu'en public, l'homme occupe la place prédominante. Peut-être aurait-il fallu les interroger séparément [50].

 Ainsi donc, il n'y a donc que bien trop peu de témoignages où la femme est interrogée de façon directe, sans aucune présence masculine dans la même pièce. Ce phénomène est très regrettable pour l'étude de la vie quotidienne et du vécu, de l'expression des sentiments.

 Le témoignage associant deux personnes mérite bien de se voir consacrer quelques lignes au sein même de ce premier chapitre. Le témoignage de Camille et Auguste Jauquet inclut le récit du père ainsi que celui de son fils; ces deux Perwéziens sont des agriculteurs qui gèrent ensemble l'exploitation familiale à l'époque des faits étudiés par l'enquête. Comme le père est déjà assez âgé au moment où l'historien entreprend sa recherche, les souvenirs du fils permettent, assez souvent, d'obtenir des informations plus complètes et rigoureuses, par exemple, au niveau des dates fournies et de la succession précise des événements évoqués. Le fils comble ainsi, au mieux, les lacunes de la mémoire du père.

 Dans ce témoignage par pair, il est assez courant que le père confonde des faits de la première et de la seconde guerre mondiale; le fils corrige alors, avec délicatesse, les erreurs paternelles. Sur le plan quantitatif, il s'exprime davantage que son père. Le fils narre des événements précis; le père généralise et traduit plutôt l'esprit du temps. Le père rend très bien compte de la mentalité et des soucis du chef de famille en temps de guerre, mentalité dont le fils ne peut livrer l'expérience, vu qu'il était un garçon qui vivait chez ses parents.

 Ainsi donc, dans ce témoignage, il y a une véritable complémentarité entre ces deux hommes. Néanmoins, nous pouvons nous demander s'ils ne pratiquent pas une certaine autocensure, vu qu'un proche est aussi présent dans la pièce; en effet, chacun a ses petits secrets, secrets que l'on ne révèle pas toujours en présence d'un proche. Il arrive aussi que l'un narre un quelconque événement; l'autre intervient et fait un petit commentaire, probant ou non, ce qui fait que le premier perd le fil de sa pensée. Par voie de conséquence, une information est oblitérée; ces petites perturbations sont, malheureusement, assez courantes dans le témoignage en double.

 Au passage, il s'avère, nous semble-t-il, assez important de remarquer que les étudiants, qui réalisent les entretiens pour les séminaires dirigés par le professeur J. Lory, disposent d'un temps assez limité. Or, dresser une problématique, organiser et mener un entretien chez le témoin, demande beaucoup de temps, sans même parler de la phase d'interprétation des données récoltées et de l'étape de rédaction du rapport écrit. Ainsi donc, les jeunes historiens ne peuvent pas interroger tous les témoins éventuels; ils se sont rendu, en priorité, chez les personnes jugées les plus caractéristiques de chaque groupe social, culturel et idéologique: des résistants, des agriculteurs, des commerçants, des employés dans la fonction publique, des employés dans le secteur privé, des ouvriers, des professeurs, etc... [51]. Notons encore que les présumés collaborateurs ne sont quasi jamais interrogés.

 Nous remarquons, au passage, que l'échantillon qui se penche sur la ville de Nivelles à la libération, est plus réduit que les trois autres qui nous occupe dans ce mémoire. Nous observons également que le séminaire, résultant de cette enquête orale, s'avère de moins bonne qualité que les trois autres. Il est donc plus difficile, pour l'échantillon en question, de retirer des conclusions valables au plan scientifique.

 Avec ces quatre échantillons plus ou moins représentatifs, nous pouvons nous faire une idée de la vie quotidienne, de l'expression des émotions et de l'intimité des Nivellois et des Perwéziens. N'oublions pas, enfin, que ces thématiques ne constituent qu'une partie du questionnaire préétabli. Aussi, ces thèmes sont, en fonction de chaque témoignage, brièvement évoqués ou traités en profondeur. Néanmoins, tout bien considéré, les témoignages sont assez riches pour reconstituer un tableau bien illustratif de la situation de l'époque.

 

 

Chapitre II: La mémoire individuelle et la mémoire collective ou le poids et le choix du passé

 

 La mémoire humaine, voilà bien, nous semble-t-il, une problématique qui mérite, au coeur même d'un mémoire qui se penche sur les témoignages oraux et leur méthodologie, de se voir consacrer un chapitre [52]. En effet, la mémoire individuelle et l'identité collective sont deux éléments qui déterminent le processus de constitution de la mémoire de chaque individu. Bien qu’assez clairement distinctes, sur un plan théorique, ces deux notions se complètent l'une et l'autre pour forger, au fil des jours, des mois et des années, les souvenirs, les émotions, le vécu et l'expérience de chaque personne.

 Pour commencer ce chapitre, nous définirons chacune de ces deux notions, et ce, de façon distincte. Ensuite, nous nous pencherons sur l'influence de l'une sur l'autre [53]. Dans la seconde section de notre chapitre, nous aborderons une théorie parallèle, qui s'intitule, le poids et le choix du passé. Cette théorie décrit le même processus en proposant une approche légèrement différente, d'après nous, plus concrète. Dans un troisième temps, nous verrons comment le temps qui passe influence et perturbe la mémoire humaine. Enfin, dans la dernière section de ce chapitre, nous nous pencherons sur des cas concrets tirés des échantillons de Nivelles et de Perwez.

 

 

1. La mémoire individuelle, la mémoire collective:

 

 Tout d'abord, évoquons brièvement la mémoire individuelle. Celle-ci est l'ensemble des souvenirs propres à chaque individu, son vécu personnel, son expérience, ses secrets intimes, bref, son identité. Si une personne le désire, celle-ci peut se transmettre, plus ou moins partiellement, aux générations suivantes; c'est alors de l'histoire familiale. La mémoire individuelle est, incontestablement, liée à l'intimité de chaque personne. Pour un historien, aussi expérimenté soit-il, il s'avère donc très complexe, voir impossible, d'en explorer toutes les facettes. Qui, en effet, accepte de se livrer totalement ? Qui n'a pas un jardin secret, à la porte souvent close, au plus profond de son coeur ?

 La mémoire collective, quant à elle, s'avère être le passé commun à chacun des membres d'une même nation, d'une même région ou d'un groupe socioculturel déterminé. Celle-ci est le fruit d'un processus de construction intellectuelle ou idéologique. Elle induit, inéluctablement, une sélection, un choix. Ce processus s'opère, tantôt, tout à fait volontairement, tantôt de façon totalement inconsciente. La mémoire collective d'un groupe déterminé est le fondement de son identité propre.

 Le monde médiatique, politique et intellectuel détient une influence réelle et non négligeable sur la construction de la mémoire collective et l'identité d'un groupe déterminé [54]. Ceux-ci peuvent, en effet, favoriser certains événements ou certains acteurs de l'histoire, ou bien encore les dénigrer, les mépriser ou les transformer radicalement. C'est très régulièrement observé. Le plus souvent, le grand public ne prend pas conscience de cette influence; il s'agit, parfois même, d'une réelle manipulation de l'opinion publique. Voici quelques exemples contemporains qui incarnent bien, nous semble-t-il, le phénomène ici décrit [55].

 Durant les années 1990, par exemple, la Serbie et la Croatie entrent en guerre. Les Serbes appuient leur propagande sur le fait que, durant la seconde guerre mondiale, la Croatie s'était rangée du côté des Allemands. Ils rappellent, à qui veut l'entendre, les cruautés alors endurées par les Serbes, et ce, pour faire resurgir la rancune et stimuler les troupes au combat autant que les civils. Voilà un exemple de l'utilisation de la mémoire contre l'ennemi.

 Il n'y a que fort peu de temps que le Japon traite, dans ses manuels scolaires ainsi que dans ses livres d'histoire, des événements qui se sont déroulés entre 1930 et 1945. En effet, jusque-là, le sujet était si délicat que les Japonais ne savaient pas comment en parler aux jeunes générations. Aujourd'hui, il semble que ce cap soit, enfin, progressivement franchi. Notons, au passage, que, pour ce qui touche, plus précisément, aux relations sino-japonaises, cela reste très difficile à gérer. Durant 50 ans donc, il s'agissait bien, ni plus ni moins, que d'une véritable oblitération de la seconde guerre mondiale.

 Enfin, nous pouvons observer, aujourd'hui, que de nombreux pays colonisateurs, dont la Belgique, éprouvent, actuellement, le réel et vif désir de se retourner sur le passé afin d'examiner, avec le plus d'objectivité possible, les erreurs commises dans le passé. Ils cherchent à comprendre, à dire la vérité et, si besoin est, à s'excuser pour le mal infligé aux éventuelles victimes de leurs fautes. Ici, on peut donc constater la volonté réelle et franche de faire la paix avec le passé.

 Bien que distinctes, sur un plan purement théorique, nous observons rapidement que la mémoire individuelle et la mémoire collective sont, en réalité, liées et s'influencent l'une l'autre. Par exemple, d'une part, une personne, qui entend un discours, lit un article de journal ou regarde un reportage télévisé, perçoit et enregistre le message donné en fonction de son vécu, de sa propre perception et de sa personnalité. Il l'accepte alors totalement, partiellement, ou le refuse complètement. D'autre part, un homme politique, qui se montre désireux de faire passer une idée et d'avoir du crédit, ne peut négliger de tenir compte du vécu et de l'histoire des personnes à qui il destine son message; sans quoi, il n'a aucune chance d'être écouté, suivi et respecté.

 En conclusion, nous observons, en pratique, qu'il existe bien un rapport intime entre ces deux notions. D'après la théorie de P. Ricoeur et de M. Halbwachs, la mémoire collective serait, tout de même, prédominante; chaque personne s'inscrit dans le groupe où elle évolue. Ses choix, et donc, son histoire, sont liés à cette identité collective. Ses décisions, son vécu personnel, en dépendent et en découlent directement. La mémoire collective n’est-elle pas l'union des mémoires individuelles des générations précédentes ? Ainsi donc, se transmet et évolue, au fil des mois et des années, l'identité sociale, culturelle et idéologique d'un groupe [56].

 Tous les auteurs n'approuvent pas totalement la vision défendue par P. Ricoeur et Halbwachs. Par contre, à la suite de P. Ricoeur, ils s'accordent pour affirmer que chaque souvenir se construit, dans la mémoire, à la fois, sur base de la mémoire individuelle ainsi que sur base de l'identité collective. Pour soutenir cette affirmation, d'autres terminologies sont proposées.

 

 

2. Le poids du passé, le choix du passé:

 

 D'autres auteurs, qui traitent, dans leurs travaux, de la même problématique, à savoir, la construction de la mémoire humaine, utilisent une autre terminologie pour décrire et présenter le dit processus [57]. Ceux-ci parlent, en effet, du poids et du choix du passé.

 En effet, d'une part, chaque individu a, derrière lui, un vécu, une expérience, bref, une histoire personnelle; il détient, en prime, un héritage spirituel, autant que matériel, issu de ses parents, de sa famille, du groupe socio-culturel, auquel il s'identifie; bref, il est un membre distinct d'une collectivité. Il ne peut, en aucun cas, s'en départir totalement; cela fait partie intégrante de son identité. Un individu se construit sur cette base. Ses choix, ses convictions et ses décisions s'opèrent en tenant compte de ce passé. C'est ce qu'on définit comme étant le poids du passé.

 Par contre, d'autre part, au coeur même de ce riche et vaste éventail de souvenirs, de convictions intimes et d'expériences personnelles, l'individu peut, également, exercer une sélection: il peut privilégier certains événements, en dénigrer ou en oblitérer d'autres; il peut aussi valoriser l'action de tel ou tel acteur de son histoire, ou bien encore, négliger ou rejeter son oeuvre. Il s'agit alors du choix du passé.

 Le processus de construction progressive de la mémoire de tout un chacun repose donc, selon la théorie ici exposée, sur la conjugaison et l'équilibre de ces deux éléments: le poids et le choix du passé.

 Remarquons, au passage, que le processus ici décrit se révèle également valable pour un groupe, qu'il s'agisse d'un Etat, d'une ethnie ou d'un groupe social, culturel ou religieux déterminé [58]. La mémoire du dit groupe se construit alors exactement de la même façon.

 

 

3. L'influence du temps sur la mémoire:

 

 Notons ici qu'il reste encore un facteur qu'il est absolument impératif d'étudier quand on se penche sur la mémoire et le témoignage oral [59]. Il s'agit de l'intervalle de temps qui existe entre la période étudiée par l'enquête orale et le moment où celle-ci est effectivement exécutée par l'historien. Dans la recherche qui nous occupe ici, cet écart de temps est, tout de même, de 40 années; ce qui ne peut être négligé par le chercheur.

 Durant la dite période de temps, la vision politique du témoin consulté a pu être modifiée par la succession des événements dans le monde. Sa situation sociale a, également, pu évoluer, et ce, de façon positive ou négative. Son âge allant croissant, ses goûts, ses convictions, ses priorités ont, indubitablement, changé [60]. Ainsi donc, il s'avère tout à fait impossible que le dit intervalle de temps n'influence pas, d'une façon ou d'une autre, le récit livré par le témoin à l'enquêteur. Ainsi, des anachronismes figurent souvent dans les témoignages; l'interprétation des événements de la guerre est influencée par cet écart de temps.

 L'historien doit donc tenter de s'en prémunir, au mieux, en étudiant l'évolution du témoin durant la seconde guerre mondiale et jusqu'au moment où l'enquête est réalisée. Ainsi, il peut évaluer les éventuelles modifications sociales et idéologiques opérées par le temps, sur la personne qui livre son témoignage. De petites questions peuvent aider à réorienter la personne interrogée sur son esprit à l'époque des faits étudiés. En bref, il faut, sur ce point encore, faire preuve de psychologie, et ce, autant durant l'entretien en lui-même que de prudence durant l'étape d'interprétation des données récoltées. Un tel travail s'avère réellement indispensable pour parvenir à des résultats probants [61].

 

 

4. Etude de cas concrets:

 

 L'emploi du je, du nous ou du on se révèle très caractéristique de la position occupée par le témoin. Soit, en effet, il parle en son nom propre et évoque des événements de sa vie personnelle ou dont il fut le témoin direct. Soit, il utilise le nous et s'identifie alors à un groupe déterminé. Soit, enfin, il exprime une conviction personnelle et la dissimule en employant le on. Si l'enquêteur le lui fait remarquer, il est courant qu'il s'exprime alors en son nom et qu'il justifie sa pensée. Il peut aussi arriver qu'il se braque et change de sujet. C'est alors une question de psychologie et de délicatesse [62].

 Tenir compte de ces détails de grammaire est réellement capital pour bien envisager la portée réelle d'un témoignage, pour pénétrer dans la réalité du temps et le coeur des personnes interrogées.

 Un témoin de Perwez constitue le parfait exemple de cette identification à un groupe socioculturel donné. L'historien l'interroge sur les manifestations de joie qui ont eu lieu à la libération. Il cite d'autres personnes consultées qui ont fabriqué des drapeaux. Le témoin réplique que c'est possible; mais, il ne l'a pas lui-même observé dans ses relations: “Les paysans n'agissent pas comme ça.” Ce témoin brosse alors un portrait assez stéréotypé du paysan. Pour lui, il s'agit de quelqu'un qui garde ses émotions enfouies au fond de son coeur et qui vit assez isolé du reste du monde.

 Dans un autre passage de l'entretien, la même personne décrit le Perwézien: “Vous savez; moi, cela fait 40 ans que je m'occupe de l'histoire de Perwez. Le Perwézien, c'est quelqu'un qui habite derrière ses vitres, qui est très renfermé sur lui. Depuis César, avec la chaussée romaine, c'est un lieu de passage de guerre. On est habitué à voir tout le monde passer et on est habitué à se taire [63].

 Par contre, dans un troisième extrait, toujours le même témoin affirme que les agriculteurs ne faisaient pas souvent preuve de solidarité. Il ajoute que, même pour des membres de la même famille, ils refusaient, trop souvent, de donner.

 Remarquons, au passage, que les deux premières descriptions présentent de frappantes similitudes. Le témoin fait-il un amalgame entre l'agriculteur et le Perwézien ? Pourquoi se cache-t-il tantôt derrière la masse des paysans ? Pourquoi la critique-t-il, un peu plus tard, avec autant de verve, et presque, de la rancune ? Nous ne pouvons pas, sur base de l'ensemble de l'entretien, nous prononcer sur ce paradoxe flagrant.

 Un autre témoin évoque, très largement, les activités entreprises, à Perwez, par la résistance. Il semble bien que cette personne occupait une fonction importante au sein de la hiérarchie de la résistance locale. Néanmoins, et c'est très frappant, il emploie, pour chaque événement relaté, le nous:

Nous avons fait dérailler des trains contenant du charbon. A l'occasion, nous avons aidé la population à trouver un logement. Nous avons saboté le château d'eau. Avant la libération, nous avons fait des stocks de nourriture: lait, céréales, farine, etc... Nous avons hébergé des parachutistes américains [64].

Remarquons que ce témoin ne définit jamais son rôle précis dans ces actions alors qu'il occupait une fonction clé au sein de ce groupe. Malheureusement, l'enquêteur ne l'invite pas à préciser son rôle et se contente de ces informations générales [65].

 Un autre témoin, une dame de Nivelles, narre ces actions dans la résistance locale [66]. C'est une femme de charge qui travaille au Palais de Justice de Nivelles. Celle-ci n'a nulle peur d'employer le je. Elle a prévenu des familles de prisonniers du transfert de ceux-ci ainsi que de leur destination. Elle a dérobé des documents allemands de valeur et a, délibérément, dissimulé des clés pour empêcher l'occupant d'accéder à des documents de grande importance.

 Dans tout l'entretien, cette dame ne parle quasi que de ses actions au sein de la résistance nivelloise. Elle ajoute encore que les Allemands n'étaient pas bien méchants: “C'était des soldats; ils faisaient leur boulot.

 Par contre, cette résistante éprouve beaucoup de ressentiments à l'encontre des collaborateurs. Pour cette femme, ce sont sans aucun doute, eux, les vrais ennemis: “Après, la guerre, on aurait dû tous les fusiller.

Retenons ici que l'emploi du on cache bien une conviction personnelle, position plus difficile à assumer que celle d'une simple résistante.

 Voilà bien, nous semble-t-il, un témoin qui n'a pas peur d'exprimer son avis. Elle narre, avec plaisir, et parfois même, un peu de narcissisme, ses hauts faits de guerre. Remarquons, tout de même, à sa décharge, qu'elle a de quoi être fière d'elle. Une femme, qui a l'habitude de vivre dans l'ombre, prend, soudainement, une place importante dans la résistance nivelloise. On peut donc comprendre sa grande fierté. Après cette période de sa vie, elle retombe dans la routine, la banalité, peut-être même, un certain ennui. En reparlant de cette époque, elle se sent heureuse et revit ces moments de gloire. Pour l'historien, il est, néanmoins, regrettable, vu le faible nombre de femmes interrogées, qu'elle s'enferme dans cette thématique.

 

 

Chapitre III: La chronologie et les données chiffrées

 

 La mémoire humaine n'est ni une faculté infaillible ni une réserve illimitée de souvenirs. En effet, celle-ci ne peut conserver, à long terme, tous les événements survenus en détail sans qu'il n'y ait une relative altération des souvenirs et sans qu'elle n'opère une sélection. Face à cet état de choses, les chercheurs, qui interrogent la mémoire des témoins lors des entretiens oraux, peuvent recourir à certaines règles d'entretiens et se montrer particulièrement critiques lors de la phase d'interprétation des données collectées durant leur enquête [67].

 La première section de ce troisième chapitre de notre mémoire étudie le paradoxe relatif au début et à la fin de la seconde guerre mondiale. En quoi et pourquoi les témoins consultés se souviennent-ils facilement du début du conflit et comment se fait-il qu'ils éprouvent plus de difficultés à se remémorer la libération de façon précise ?

 La seconde partie propose quelques méthodes d'entretiens favorisant la remémoration des données chronologiques et numériques. Ces quelques remarques se basent sur nos observations relevées grâce à l'étude de nos quatre échantillons.

 La troisième section de ce chapitre traite de l'enchaînement des faits et des paroles. Comment les personnes interrogées se remémorent-elles une histoire dans sa globalité ou la succession des paroles échangées lors une conversation ?

 La quatrième partie se penche sur les données chiffrées. Pourquoi les témoins répugnent-ils autant à soumettre des données chiffrées ? Comment obtenir des informations précises en la matière ? Comment s'assurer de leur fiabilité ? Enfin, la dernière section de ce chapitre propose une conclusion sur cette thématique au combien importante aux yeux de l'historien [68].

 

 

1. Le paradoxe du début et de la fin de la guerre:

 

 Dans le cadre de ce troisième chapitre, il nous semble très important de souligner le paradoxe suivant: si la majeure partie des témoins consultés se remémore, avec une grande facilité, ce que fut pour eux le début de la seconde guerre mondiale, la succession des événements vécus durant la campagne des dix-huit jours ainsi que les dates et les lieux précis, ils éprouvent, par contre, bien plus de difficultés à se souvenir de ce qu'ils ont précisément vécu à la libération. Notons encore qu'il arrive même assez régulièrement que les personnes interrogées ne sachent plus la date et le jour de la semaine où leur commune fut libérée par les Alliés.

 Nous constatons que, dans les deux échantillons qui envisagent l'occupation à Nivelles et à Perwez, les étudiants commencent presque toujours les entretiens en évoquant le 10 mai 1940 et la campagne des dix-huit jours. La très grande majorité des personnes interrogées se plonge assez facilement dans le récit des faits relatifs à cette période. Généralement, ils ont des souvenirs assez précis. Ils se remémorent les lieux, les dates et avec qui ils se trouvaient alors. L. Genty se souvient, par exemple, de l'heure précise où les premières bombes sont tombées sur Nivelles [69].

 La très grande majorité des témoins consultés se souvient fort bien de ce qu'ils faisaient le 10 mai 1940. Pour ces personnes, ce jour de leur vie est inscrit de façon impérissable dans leur mémoire. Le souvenir de cette journée est accompagné d'un lourd bagage émotionnel. En effet, la peur et la perspective de jours bien sombres se révèlent à ces hommes et à ces femmes.

 Il en est de même pour la campagne des dix-huit jours. Les témoins consultés exposent, avec plus ou moins de détails, l'enchaînement des événements jusqu'au départ pour l'exode:

Je me trouvais dans la catégorie des 16 à 35 ans qui ont été mobilisés dès le 10 mai et que l'on a tenté d'envoyer en France en vue de mobilisation. C'est ainsi que tous les 16 à 35 ans ont quitté Nivelles le mardi 14 mai vers la fin de matinée (l'heure précise m'est difficile à préciser) par une série de trains à la gare du Nord [70].

 Ensuite, J. Gondry, comme beaucoup de témoins, narre l'exode. Les personnes interrogées se souviennent fort bien de la route empruntée, des personnes rencontrées, de l'accueil reçu. Ils n'ont pas non plus oublié le choc ressenti à la vue de leur commune dévastée, de leur maison pillée et de la présence des Allemands. Certains témoins ont même perdu des proches qui sont restés dans la localité pendant l'exode. La douleur des témoins est encore bien palpable dans la voix autant que dans le silence qui suit, quasi immanquablement, l'évocation de ce moment:

Ma mère a été tuée en 40 avec l'explosion de la place. On a été habité dans une maison sans vitre; c'est une des rares maisons qui est restée debout dans le patelin ici. [71].

 Sur cette thématique, il est très courant que les témoins se montrent réellement intarissables. C'est pourquoi, les étudiants doivent parfois intervenir pour les inviter à continuer l'évocation des faits ultérieurs ou leur poser une question les conduisant sur un autre thème de leur enquête. Remarquons encore que beaucoup de documents fournis par les témoins aux étudiants traitent du 10 mai 1940 ou de la campagne des dix-huit jours.

 Pour la libération, il en va tout autrement. Pour illustration, les étudiants, qui se penchent sur Perwez à la libération, se sont livrés à une petite expérience qui nous semble riche d'enseignements. En effet, ils demandent, à chaque personne interrogée, la date où la libération a eu lieu dans la commune. Force est de constater que les réponses fournies sont assez variables à tel point qu'aucune ne revient assez souvent pour pouvoir être prise en considération.

 Lors d'un entretien, la même question est posée à un témoin qui répond en donnant une date précise d'une voix assurée:

C'était le cinq septembre. [72]

Les étudiants lui révèlent alors le résultat de leur petite expérience. Le témoin se montre assez interloqué. Il n'est plus persuadé d'avoir donné la bonne réponse. Il se lève alors et va consulter les documents qu'il a en sa possession pour réaliser qu'il avait effectivement commis une erreur. Il fournit alors la date et le jour de la semaine qui figure sur le document consulté:

C'est le mercredi six septembre; j'avais dit le cinq mais c'est le six.

 Dans les échantillons qui se penchent sur la libération à Nivelles et à Perwez, nous constatons que les personnes interrogées fournissent davantage d'informations relatives à la seconde guerre mondiale qu'à la libération à proprement parler. Le tableau général qu'ils brossent est assez caractéristique de l'occupation dans son ensemble.

 Quand les étudiants tentent de les ramener sur l'objet précis de leur recherche, les réactions des témoins sont assez variables. Certains ont tendance à se braquer et ne savent plus quoi dire [73]. D'autres font un réel effort d'introspection dans leur mémoire et évoquent leurs souvenirs de la libération. D'autres, enfin, retombent inéluctablement dans le même engrenage et, malgré leurs efforts, continuent à brosser un portrait de la situation générale de l'époque.

 Pour illustrer les deux derniers cas exposés ci-dessus, l'entretien avec Camille et Auguste Jauquet, que nous avons déjà abordé dans le premier chapitre de ce mémoire, se révèle fort intéressant car le père et le fils témoignent en même temps. Quand les étudiants tentent d'en apprendre plus sur la libération, le fils recentre son propos sur ce thème. Par contre, son père, âgé de 87 ans, ne peut s'empêcher d'assez rapidement revenir sur la guerre en elle-même. Il lui arrive même de confondre avec des événements relatifs à la première guerre mondiale [74].

 Nous remarquons encore qu'une part non négligeable des personnes interrogées, et ce à Nivelles comme à Perwez, ont du mal à évoquer les manifestations festives qui ont eu lieu à la libération dans leur commune. Généralement, ils recommandent aux jeunes chercheurs de consulter les archives communales afin d'obtenir des informations plus détaillées et fiables [75].

 Ils éprouvent également de réelles difficultés à se remémorer les éventuelles modifications survenues dans la vie quotidienne. Il semble que celles-ci aient été plutôt limitées. En effet, le rationnement demeure de rigueur; en outre, les prisonniers sont toujours loin de leur foyer et de leur famille. C'est très probablement pour ces raisons que les témoins ne peuvent rien révéler de notable sur ce thème [76].

 Par contre, retenons néanmoins que les personnes consultées se souviennent fort bien des relations entretenues avec les Alliés:

Chaque habitant avait son Américain. Ils nous apportaient du chocolat ou du savon et, à l'époque, ça faisait plaisir [77].

 Ceux-ci se sont donc bien intégrés dans les familles. Des amitiés durables et profondes sont nées entre des libérateurs et des libérés. Le plaisir de recevoir une tablette de chocolat ou du tabac n'a, semble-t-il, pas quitté la mémoire des témoins interrogés à Perwez comme à Nivelles [78].

 Mais, comment expliquer le paradoxe décrit ? Nous nous permettons de formuler une hypothèse sur base de nos observations. Il est fort probable que le dit paradoxe résulte du bagage émotionnel lié à ces deux périodes. En effet, le début du conflit est, d'après le récit des témoins, certes attendu mais aussi soudain et violent. Le départ en exode et le retour dans une localité dévastée engendrent beaucoup de souffrance. Par contre, la libération change peu les habitudes quotidiennes. Certes, Nivellois et Perwéziens sont heureux de voir partir les Allemands et de recevoir les Alliés. Cependant, ils ont toujours faim et les prisonniers sont encore loin. Il faudra des mois, voire des années, pour que la situation se normalise.

 

 

2. Les méthodes d'entretiens:

 

 Cette seconde section de notre chapitre repose principalement sur les observations réalisées en partant des quatre échantillons de Nivelles et de Perwez. Notre objectif est de proposer des recommandations pratiques servant à aider le témoin à tenir un propos cohérent et à permettre aux chercheurs d'en retirer des résultats concluants. Il ne s'agit pas bien entendu de normes figées car, comme nous le montrerons un peu plus loin dans notre exposé, les réactions des personnes interrogées se révèlent assez fluctuantes et demandent, lors de chaque entretien, une certaine adaptation, et ce, aussi bien lors de l'entretien oral en lui-même que lors de la phase d'interprétation des données collectées.

 Certes, une telle affirmation peut sembler banale ou enfantine; néanmoins, nous nous permettons de rappeler ici qu'il convient de commencer l'entretien par le début. Autrement dit, avant même d'aborder le thème précis de la recherche, il est bon que le témoin se présente.

 Quand est né le témoin et dans quel milieu socioculturel ? Quels sont son nom et son prénom ? Quel est son parcours personnel ? Que faisait-il le 10 mai 1940 ? Comment sa situation a-t-elle évolué durant le second conflit mondial ? Quel est son parcours après la guerre et jusqu'au moment où l'entretien est réalisé ? Est-il marié: si oui depuis quand ? A-t-il des enfants: si oui combien et quand sont-ils nés ?

 Comparons les méthodes employées par les étudiants dans nos quatre échantillons. Tout d'abord, dans l'échantillon de Perwez sous l'occupation, l'étudiant donne l'identité du témoin et lui demande de confirmer sa date de naissance, sa profession durant la guerre, son état civil au début de la guerre et au moment de l'enquête et ses fonctions entre la fin du conflit et le moment où est réalisé l'entretien [79].

 L'échantillon de Perwez à la libération comporte, au début de l'entretien, une présentation très sommaire du témoin. Les étudiants lui demandent toutes les informations citées ci-dessus; mais, ils ne vérifient pas que le témoin réponde de façon exhaustive. En conséquence, pour la moitié des témoignages de cet échantillon, les noms des personnes interrogées ne figurent pas sur les cassettes. Il en est de même pour l'état civil et la profession des témoins. Cela complique notablement le travail d'interprétation des données pour le chercheur qui, comme c'est notre cas, consulte ultérieurement les cassettes [80].

 L'échantillon de Nivelles sous l'occupation est le plus précis sur ce thème. En effet, l'étudiante dresse, au début de la cassette, une présentation assez complète du témoin. Elle donne le prénom et le nom de famille; si la personne interrogée est une femme mariée, elle précise le nom de jeune-fille de cette dame. Elle donne la date de naissance; elle cite la profession du témoin ainsi que son adresse au moment où l'entretien est mené [81]. Ensuite, au début de l'entretien proprement dit, l'étudiante demande au témoin de se présenter et de préciser sa situation en mai 1940 et au fil des années de guerre [82].

 Enfin, l'échantillon de Nivelles à la libération propose également une carte d'identité du témoin au début de la cassette. Mais, lors de l'entretien en lui-même, la seconde présentation est plus sommaire. Les étudiants passent assez rapidement aux questions relatives à la libération [83].

 Nous constatons donc que la réalisation de cette petite carte d'identité du témoin, selon le modèle de l'échantillon de Nivelles sous l'occupation, présente deux atouts majeurs. En premier lieu, cela permet aux historiens qui, comme nous, consultent ultérieurement les cassettes de se faire une juste idée de la situation et du parcours de la personne dont ils vont écouter le témoignage. Ensuite, cette petite présentation formelle donne l'opportunité à la personne qui est interrogée de se plonger en douceur dans l'entretien. Elle a ainsi le temps d'oublier la présence parfois angoissante de l'enregistreur, de retourner calmement dans son passé et de se détendre avant d'affronter des questions touchant davantage à l'émotionnel, à l'intimité.

 Une fois que cette petite carte d'identité du témoin est finalement établie, les chercheurs entrent alors dans les questions relatives à l’enquête orale à proprement parler. Les chercheurs commencent généralement en demandant à la personne interrogée d'évoquer sa situation précise au début de mai 1940. Ensuite, pour les échantillons de Nivelles et de Perwez sous l'occupation, les étudiants traitent du 10 mai et de la campagne des dix-huit jours. Comme il est exposé ci-dessus, les témoins se montrent souvent fort bavards en évoquant cette thématique.

 Afin que le discours demeure le plus cohérent possible, il est bon que les témoins respectent l'enchaînement chronologique. Ainsi, lors de la phase d'interprétation des données récoltées, les étudiants et les chercheurs qui consultent ultérieurement les cassettes peuvent plus facilement dégager l'évolution politique, économique et sociale ainsi que les modifications progressives ou rapides survenues dans la vie quotidienne des personnes consultées. Par exemple, A. Grégoire a doublé sa rhétorique afin d'échapper au travail obligatoire. La guerre a donc directement influé sur son cursus scolaire [84].

 Nous observons donc que, dans la mesure du possible, les étudiants continuent à suivre, année après année, le déroulement de la vie de la personne interrogée durant la seconde guerre mondiale. Remarquons ici que les deux échantillons, qui traitent plus particulièrement de la libération à Nivelles et à Perwez, évoquent la période allant de septembre 1944 à mai 1945. Pour cette plus courte période, les étudiants appliquent la même méthode; et, pour nous qui consultons ultérieurement les cassettes, cela facilite sensiblement notre travail.

 Une fois que ce parcours chronologique est finalement achevé, les chercheurs complètent alors leur information en posant des questions relatives à des thématiques plus précises, tel que, par exemple, les loisirs, les liens sociaux, les activités culturelles, les pratiques religieuses, le chauffage, l'alimentation ou l'habillement,...

 D'après nos observations, poser les questions dites plus délicates, comme les questions relatives à la collaboration ou à la déportation, bref celles qui risquent de mettre le témoin mal à l'aise ou de réveiller sa douleur, à la fin de l'entretien oral, est une bonne méthode. Quand les étudiants agissent de cette façon, la personne interrogée a bien le temps de se sentir plus détendue; en outre, et ce n'est pas négligeable, un lien de confiance entre le témoin et l'enquêteur a l'occasion de se tisser.

 Par exemple, P. Vanderborght déclare tout à la fin de son entretien [85]: “Les résistants les vrais, ceux du début, j'ignorais qu'ils faisaient partie de la résistance; pourtant, je les connaissais très bien... Tandis que les résistants qui se montraient le plus, qui faisaient aller leur grande geule, ceux-là se cachaient en période de réel danger”.

 Il ne s'agit bien entendu que de quelques recommandations générales. En réalité, cela dépend beaucoup des réactions manifestées par la personne interrogée. Il s'avère, en effet, que certains témoins soient tout à fait incapables de respecter une démarche chronologique, de structurer leurs souvenirs et s'expriment alors en fonction de ce qui leur revient en mémoire. Quand ce phénomène est observé chez un témoin, il convient alors, d'après ce que nous avons observé, de ne pas insister car il ne s'embrouillerait que plus encore et risquerait, purement et simplement, de se bloquer définitivement et de mettre un terme à l'entretien. Malheureusement, M. Ravet effectue un tel blocage; néanmoins, à la décharge des chercheurs, elle manifeste déjà une relative hostilité au début de l'entretien [86]:

Pourquoi voulez-vous savoir ça ?

Ecoutez, nous avons été libérés comme tout le monde; nous étions chez nous et puis voilà !

 Beaucoup de personnes interrogées se rendent rapidement compte des imprécisions de leur mémoire en matière de chronologie et l'avouent spontanément aux chercheurs qui les consultent. Dans un tel cas de figure, les étudiants mettent souvent les témoins à l'aise en déclarant que ce n'est pas grave [87]. Ensuite, certains chercheurs demandent au témoin s'il situe l'événement décrit ou la situation exposée plus ou moins au début, au milieu ou à la fin de la guerre. Le témoin peut aussi tenter de placer le dit événement ou la réalité de la situation décrite avant ou après un temps fort de la guerre comme, par exemple, le remariage du roi Léopold III, l'échec des Allemands en Russie ou, si cela se situe plutôt vers la fin de la guerre, le débarquement des Alliés en Normandie. Cette méthode n'est pas sans risque: il n'est pas certain que le témoin situe bien l'événement choisi comme référence dans le temps.

 Quelques témoins manifestent le désir de recourir à des documents écrits en leur possession afin de combler les petites lacunes de leur mémoire. D'après nos observations, ce procédé peut se révéler bien plus nuisible que bénéfique. Par exemple, l'une des personnes interrogées s'enferme dans la lecture systématique des documents à sa disposition. Le résultat est que l'aspect émotionnel disparaît totalement de l'exposé [88]. Forts de cette expérience, les chercheurs demandent, dans leurs autres entretiens, le prêt des documents et invitent le témoin à continuer l'entretien oral sur l'unique base de ses souvenirs personnels.

 

 

3. L'enchaînement précis des faits et des paroles:

 

 En matière de chronologie, la mémoire humaine présente encore d'autres petites lacunes. En effet, d'après nos observations, il peut parfois arriver que, quand un témoin relate une histoire, il éprouve quelques difficultés à se souvenir de l'enchaînement précis des faits exposés.

 Quand un témoin fait un effort pour se souvenir, il est assez courant qu'il se remémore, en premier lieu, une image, une phrase marquante ou bien encore une sensation. Sur base de ce point de départ, la personne interrogée reconstitue alors le puzzle de ses souvenirs et peut narrer son histoire aux chercheurs. Parfois, le dit processus de reconstruction s'effectue difficilement. Le témoin ne sait plus qui a dit quoi et si tel autre événement a eu lieu avant ou après le point de départ de la remémoration. Le plus souvent, après un effort de remémoration, le témoin consulté parvient finalement à recomposer son histoire; mais, c'est loin d'être facile. Si tel n'est pas le cas, la personne interrogée l'avoue généralement de façon spontanée.

 Par exemple, A. Grégoire raconte la reconstruction de Nivelles. Son exposé part d'une sensation: le souvenir désagréable de l'attaque des moustiques. Il explique ensuite que, comme la ville se situe sur une zone marécageuse, il y avait beaucoup d'humidité et, par voie de conséquence, beaucoup de moustiques. Après avoir décrit ce phénomène et l'avoir expliqué, ce Nivellois expose le rôle de l'administration locale dans la reconstruction de la cité et le processus dans son ensemble [89].

 Il est également assez frappant de constater que, quand les témoins consultés relatent une histoire, il est assez courant qu'ils n'exposent ni les causes de la dite histoire ni ses conséquences. Nous nous permettons ici de déplorer que les étudiants, qui ont travaillé sur Nivelles et Perwez, ne le font pas toujours remarquer aux personnes qui livrent leur témoignage. En conséquence, il est donc plus difficile de replacer l'histoire dans le contexte général ainsi que dans le contexte relatif à la vie de la personne interrogée en particulier.

 Par exemple, R. Braibant raconte qu'il s'est engagé en mars 1941 dans l'Armée Secrète:

Je crois que c'était un choix à faire; je n'ai pas hésité longtemps. Mais, quand même, ça n'a pas été le cas pour tout le monde. Moi, j'ai contacté des gens, d'anciens officiers de réserve qui avaient fait la guerre et qui m'ont dit non simplement. Donc, je crois que le seul engagement était déjà un acte assez difficile à faire.

 Le chercheur poursuit en demandant la profession du témoin puis les noms des dirigeants de la résistance à Nivelles. Certes, ces informations sont intéressantes. Mais, peut-être que l'étudiant aurait pu attendre avant de demander la profession du témoin; idem pour les noms des dirigeants de la résistance, il nous semble plus intéressant d'interroger la personne sur son rôle précis au sein de l'Armée Secrète plutôt que sur des informations qu'il est toujours possible de découvrir dans des documents écrits. Nous avons donc là un fait: l'engagement; mais, nous n'avons pas les conséquences: les actes perpétrés au sein de la résistance [90].

 Enfin, le plus souvent, nous observons que les témoins consultés ne se rappellent plus des termes précis qu'ils ont prononcés ou des propos tenus par des tiers. Ils se souviennent, par contre, fort bien des idées défendues lors des conversations en question.

 Néanmoins, notons que, dans certains cas, il n'en va pas ainsi. En effet, la gravité de la situation, la cruauté des paroles prononcées ou, à l'opposé, la beauté des propos tenus fait que les témoins peuvent restituer, avec une formidable exactitude, les mots qu'ils ont entendus ou dits.

 Par exemple, M. Jacqmin se souvient du moment précis où elle a reçu les premières nouvelles de son mari en 1941. Cette Nivelloise suivait la procession Sainte-Gertrude; elle décrit le lieu où elle se tenait quand une connaissance a surgi de la foule: “Marthe, il y a une lettre.” Elle a tout de suite compris qu'il s’agissait de son époux prisonnier [91].

 En conclusion, le phénomène ici décrit est quasi toujours relié au poids émotionnel du moment ou de la conversation. Bien entendu, vérifier l'exactitude de ces affirmations est généralement pas faisable. Mais, si l'on tient compte du paramètre émotionnel, c'est, nous semble-t-il, probable et cohérent.

 

 

4. Les données chiffrées:

 

 Enfin, dans le cadre de ce troisième chapitre, il nous semble judicieux d'ouvrir une section pour évoquer la problématique des données chiffrées. Comment réagissent les témoins consultés quand les chercheurs leur demandent des données chiffrées ? La mémoire conserve-t-elle des informations de cette nature à long terme ?

 Il s'avère que la très grande majorité des témoins consultés répugne à soumettre des données chiffrées aux chercheurs qui les interrogent. Par exemple, dans l'entretien des deux agriculteurs perwéziens qui témoignent ensemble, les étudiants demandent au père le nombre de fermiers dans la commune [92]; le témoin répond:

O beaucoup”. Quand les chercheurs demandent une réponse plus précise, le fils réplique: “deux à trois cents.

 Sur ce point également, les personnes interrogées se rendent vite compte des lacunes de cette mémoire souvent capricieuse. Mais, comment les historiens peuvent-ils remédier à de tels problèmes de restitution ?

 Certains étudiants suggèrent aux témoins de proposer une estimation. Certains s'y risquent alors avec plus ou moins de succès comme c'est le cas du témoin évoqué ci-dessus. Cependant, beaucoup de personnes interrogées continuent à faire preuve de réserve et n'osent pas donner d'estimation et changent de sujet. Par exemple, les chercheurs demandent à F. Borgniet le nombre de magasins à Perwez. Plutôt que de courir le risque de dire, une bêtise, ce Perwézien choisit d'évoquer les marchandises vendues dans les dits magasins [93].

 Paradoxalement, quelques témoins consultés affirment, sans même prendre le temps de la réflexion, des données chiffrées précises, et ce, sur un ton très assuré [94]: “nous étions quatre musiciens.” Généralement, quand les témoins s'expriment ainsi, ils donnent des petits nombres, en-dessous de dix.

 D'après l'aveu même de la grande majorité des témoins consultés, nous notons donc la fiabilité relative des données chiffrées. De plus, beaucoup de témoins consultés recommandent aux étudiants de consulter les archives ou d'interroger telle ou telle personne qui, selon eux, sera mieux habilitée à les informer sur ce thème précis.

 

 

5. Conclusion:

 

 En conclusion de notre troisième chapitre, remarquons que, dans la grande majorité des cas, les personnes interrogées sont relativement bien conscientes des lacunes de leur mémoire en matière de chronologie et de restitution de données numériques. Ceci est très important à souligner car, pour les lacunes concernant d'autres problématiques comme, par exemple, l'idéalisation ou la dramatisation du passé, les témoins ne se rendent pas facilement compte des tours que leur jouent cette mémoire parfois bien capricieuse [95].

 La question qui se pose inéluctablement est: comment combler ces lacunes de chronologie ? Deux possibilités de réponse s'offrent alors aux chercheurs. Tout d'abord, ils peuvent recouper les témoignages récoltés et noter les récurrences. Ce procédé est assez risqué et, d'après nos observations, il se révèle souvent assez peu concluant; aussi, les étudiants de nos échantillons l'emploient rarement. Il paraît donc indispensable de recourir à la seconde méthode: le recours aux documents écrits [96].

 La chronologie est indubitablement l'une des faiblesses de la mémoire humaine. Les chercheurs peuvent tenter de combler les lacunes. La prudence et la critique historique semblent donc de mise. Le retour aux documents écrits est indispensable si l'on veut obtenir des informations fiables sur cette thématique.

 

 

Chapitre IV: Les témoins: des hommes et des femmes

 

 

 Au risque de quelque peu nous répéter, nous rappelons ici que la mémoire humaine n'est nullement exhaustive mais clairement sélective [97]. En partant de ce postulat, la question suivante se pose inéluctablement: y a-t-il une différence entre la mémoire masculine et celle des femmes ?

 Afin de répondre au mieux à cette question, la première section de ce quatrième chapitre de notre mémoire propose une hypothèse qui soutient que, homme ou femme, cela ne changerait rien au processus de sélection exercé par la mémoire.

 La seconde partie du chapitre présente les caractéristiques propres aux quatre échantillons qui nous occupent dans ce mémoire [98]. Quelle est la proportion de femmes consultées à Nivelles et à Perwez ? Les couples sont-ils interrogés ensemble ou séparément, et ce, pour quel motif ? L'approche de l'entretien oral est-elle semblable quand les étudiants rencontrent des femmes ?

 La troisième section se penche plus particulièrement sur les témoignages livrés par quatre femmes et quatre hommes issus de nos échantillons. Il s'agit ici d'une sélection se voulant la plus représentative possible. Enfin, la dernière partie de ce chapitre propose une conclusion qui tente d'apporter une réponse définitive à notre question de départ: y a-t-il une différence entre la mémoire masculine et celle des femmes [99] ?

 

 

1. Présentation de l'hypothèse de départ:

 

 Si nous nous basons sur certaines idées que l'on peut qualifier de préconçues, il existerait bien une différence réelle et notable entre les témoignages livrés par des hommes et les récits fournis par des femmes [100]. En effet, en repartant de la théorie de la mémoire sélective, la mémoire des hommes et celle des femmes n'opéreraient pas les mêmes choix.

 Les hommes décriraient, avec facilité et éloquence, la situation politique et économique durant la seconde guerre mondiale. Ils relateraient le ravitaillement, la résistance, les combats, et éventuellement, leurs hauts faits guerriers ou leurs difficultés de prisonniers de guerre.

 Les femmes, quant à elles, évoqueraient plutôt la vie quotidienne, la santé, l'alimentation, les pratiques religieuses et culturelles. Le discours des dames serait davantage empreint d'émotivité.

 Comme le souligne déjà J. Gotovitch en 1983, une telle théorie semble erronée [101]. Nous nous permettons même, à la vue de nos propres observations dans nos quatre échantillons, de déclarer que cette vision des choses s'avère, aussi sexiste qu'inexacte.

 Comme le souligne J. Gotovitch, la sélection opérée par la mémoire humaine ne dépend, en aucun cas, du sexe des témoins mais plutôt de leur rôle, de leurs occupations, de leurs actions et de leurs priorités durant la période étudiée par l'enquête orale. Comme nous tenterons de le démontrer ultérieurement dans ce quatrième chapitre, telle est également notre hypothèse à la vue des récits livrés par les témoins consultés dans nos quatre échantillons de Nivelles et de Perwez.

 Les femmes, qui sont restées chez elles avec leurs enfants durant les longs jours de guerre, dont la mission principale est de trouver de quoi nourrir les siens et survivre, bien entendu, elles entretiennent principalement les étudiants de la vie quotidienne [102]. D'autres, qui ont une vie hors du foyer, qui travaillent, qui ont des loisirs à l'extérieur et qui ont, par exemple, participé à la résistance, de tout cela qu'elles parlent, en long et en large, dans leurs récits [103].

 Le parallèle pour les hommes nous semble une réalité. Ceux qui sont restés chez eux, en ville ou à la ferme, nous racontent leur quotidien, celui de leur famille [104]. Ceux qui ont une vie hors du foyer, qui ont joué un rôle important dans leur communauté, le relatent aux historiens [105].

 En conclusion de cette première partie de ce chapitre, notre hypothèse de départ est la suivante: ce n'est pas le sexe de la personne qui détermine la sélection opérée par sa mémoire au fil du temps mais sa situation et son action durant la période étudiée par l'enquête orale.

 

 

2. Caractéristiques des échantillons de Perwez et Nivelles:

 

 Comme nous l'avons déjà expliqué dans le cadre du premier chapitre de notre mémoire, les échantillons de Perwez et de Nivelles traitant de l'occupation et de la libération ne couvrent bien entendu pas la population de ces deux communes dans son absolue totalité. La sélection opérée par les étudiants des séminaires du professeur J. Lory résulte de plusieurs facteurs dont certains sont délibérés et d'autres sont indépendants de leur volonté. La dite sélection aboutit à la constitution d'échantillons qui se veulent les plus représentatifs possibles de la population visée par l'enquête orale.

 Tout d'abord, arrêtons-nous sur les entretiens où les femmes sont seules face aux chercheurs. Ces entretiens constituent plus ou moins vingt pour-cent de l'ensemble des témoignages collectés alors que, si l'on respecte la logique démographigue, ils devraient représenter la moitié des échantillons.

 Ensuite, notons que les autres femmes, qui acceptent de livrer leur témoignage, le font en même temps que leur époux. Généralement, c'est le mari qui s'exprime le plus et qui se présente au début de l'entretien.

 La question qui surgit alors automatiquement est celle-ci: pourquoi y a-t-il si peu de femmes qui acceptent de livrer leur témoignage ? Ici, nous nous permettons de formuler quelques hypothèses [106]. La première est que, quand une femme de cette génération est mariée, elle estime souvent que le témoignage de son époux sera plus pertinent que le sien; elle invite donc les chercheurs à l'interroger lui. Ensuite, certaines épouses peuvent également refuser, de façon catégorique, de recevoir les étudiants sans la présence de leur mari à leurs côtés.

 Une troisième hypothèse repose sur la structure des liens sociaux de l'époque étudiée. Les hommes ont, le plus souvent, des activités différentes de celles des femmes. Ils ne font pas le même travail; ils ne pratiquent pas les mêmes activités de loisirs et ne côtoient pas toujours les mêmes cercles d'amis. C'est pourquoi, comme, à la base, la majorité des témoins sont des hommes, ils ont tendance à conseiller d'aller consulter les souvenirs d'autres hommes. Les femmes, elles, recommandent autant d'aller interroger des hommes que des femmes. Ce constat ne fait qu'accentuer le phénomène. Or, comme nous l'avons déjà exposé, la constitution de nos échantillons repose principalement sur les conseils des témoins d'aller interroger telle ou telle personne.

 Nous observons qu'il est courant que ce soit le mari qui sollicite la mémoire de son épouse: “Comment elle s'appelle cette rue-là ?

Le couple perwézien, dont cette citation est extraite, raconte les histoires ensemble; parfois, leurs exposés se chevauchent; mais cela donne une récit assez complet. Ce témoignage ressemble alors davantage à un dialogue entre époux qu'à un entretien à proprement parlé [107]. Dans quelques cas isolés, la femme est présente durant l'entretien oral et s'abstient de s'exprimer. Elle se contente de servir le café ou d'écouter [108].

 

 

3. Etude de huit témoignages de femmes et d'hommes:

 

 Abordons à présent quatre témoignages de femmes et quatre témoignages d'hommes. Il s'agit d'une sélection qui tente de donner une vision globale du témoignage des hommes et des femmes.

 Pour ce qui concerne les témoignages des femmes, nous en avons écarté certains pour deux raisons. Soit, ils sont trop courts et manquent d'informations probantes et concrètes; soit, il y a trop de doutes sur la veracité des informations fournies après avoir appliqué les méthodes de critique historique. Enfin, nous avons privilégié les entretiens où les femmes sont seules face aux chercheurs car, de cette façon, il n'y a ni influence extérieure ni autocensure due à la présence d'un proche dans la pièce.

 Le premier témoin que nous avons choisi est de Perwez [109]. Il s'agit de la fille du bourgmestre en fonction à Perwez durant la seconde guerre mondiale. Il arrive souvent dans cet entretien que les historiens lui demandent non pas un témoignage direct sur elle-même mais d'évoquer l'activité de son père et ses relations avec les Perwéziens. Bien entendu, vu l'importance de la fonction occupée par son père, il est assez normal que les étudiants lui posent des questions de cet ordre. Mais, cela réduit quelque peu le caractère intime et personnel du témoignage livré par cette dame.

 Cette femme n'est pas encore mariée à l'époque de la libération; elle est alors âgée de 21 ans. Elle s'exprime assez longuement sur la présence des Américains dans la localité. Elle déclare qu'elle avait un peu peur d'eux. Cette personne, à l'opposé de beaucoup de témoins, ne craint nullement d'affirmer que ces jeunes et beaux soldats courtisaient les demoiselles de Perwez. Elle semble, avec le recul, assez amusée et nullement choquée. Elle ne s'étale pas sur cette question mais elle ne se bloque pas non plus, ce qui est le cas de beaucoup de témoins face à cette problématique. Enfin, elle affirme, d'un ton assuré, qu'aucun mariage n'a résulté de ces petites amourettes.

 Cette personne décrit la vie quotidienne de sa famille. Elle insiste sur la particularité de leur situation. Comme son père est bourgmestre, la famille dispose de certains privilèges comme, par exemple, pour le ravitaillement: ils n'ont jamais eu faim. Elle donne une vision de la vie au centre de Perwez et rapporte les petites rumeurs de la commune. Elle décrit, enfin, la vie d'une demoiselle à cette époque.

 Le second témoin est une dame de Nivelles, L. Goche [110]. Nous avons déjà évoqué le récit livré par cette dame [111]. Il s'agit d'une femme de ménage travaillant au Palais de Justice de Nivelles. C'est une résistante qui a dissimulé des documents belges aux Allemands et qui a dérobé des documents allemands afin d'obtenir des informations pour la résistance.

 Son témoignage repose principalement sur ce qu'elle a réalisé en tant que résistante. Si la chercheuse l'interroge sur une autre mission de la résistance, elle répond que ce n'était pas sa fonction et revient automatiquement sur sa propre mission. Cette Nivelloise parle également peu de la vie quotidienne et revient, quasi systématiquement, sur son action au Palais de Justice.

 Le troisième témoignage que nous avons choisi est celui d'une Nivelloise, M. Jacqmin, dont le mari est prisonnier durant la guerre [112]. Dans la carte d'identité dressée par le témoin au début de l'entretien, l'étudiante s'intéresse autant au parcours de la femme qu'à celui de son mari.

 Privée de son époux, cette dame vit chez ses beaux-parents durant la seconde guerre mondiale. Elle travaille afin d'aider sa famille: elle fait de la couture. Cette femme raconte longuement ses quelques loisirs. En effet, privée de l'affection de son époux et inquiète de savoir s'il est toujours en vie, elle a besoin d'un peu de distraction. Ainsi, le dimanche, elle joue de la musique avec ses amis. Cela lui permet de continuer, de garder goût à la vie et de conserver l'énergie et l'espoir.

 L'étudiante l'invite à poursuivre sur cette thématique. Cette dame décrit alors les représentations organisées. Elle explique les liens d'amitié qui sont nés ou se sont renforcés grâce à ces activités. Elle narre de nombreuses et amusantes anecdotes; ce sont de petits instants de bonheur au coeur de l'enfer. Commencer par l'évocation de ces moments de détente permet à cette dame de se sentir en confiance avec la chercheuse qui l'interroge.

 La dernière femme que nous avons retenue, L. Hemptinne, est une perwézienne qui, durant la seconde guerre mondiale, travaille à la Corporation nationale de l'agriculture et de l'alimentation (CNAA) [113]. L'étudiant qui l'interroge suit scrupuleusement le questionnaire préétabli. La qualité des informations fournies par cette personne est notable. Mais, ce mode d'entretien, bien que permettant d'obtenir des informations détaillées pour chaque point de l'enquête, a parfois tendance à diminuer la libre expression et la spontanéité du témoin consulté.

 Cette dame relate le début de la seconde guerre mondiale avec une grande précision et décrit les mouvements des troupes. Elle a également des souvenirs très précis des dates et des données chiffrées; par exemple, elle se souvient parfaitement bien de la composition du conseil communal et des tendances politiques de ses membres. Par contre, et c'est assez curieux, alors qu'elle travaille à la Corporation nationale de l'agriculture et de l'alimentation, elle donne peu de détails sur les fermiers et sur leurs activités et leurs techniques.

 Abordons maintenant les témoignages de quatre hommes. Nous avons tenté de donner une vision représentative. Le premier témoin que nous avons repris est un militaire [114]. F. Borgniet a vécu trois ans en captivité en Allemagne et a fait quatre tentatives d'évasion; la dernière fut fructueuse.

 L'épouse de ce témoin, M. Bertrand, laisse son mari s'exprimer. Mais, elle intervient dans l'exposé quand les étudiants interrogent son mari sur le déroulement précis de la libération à Perwez. En effet, comme son époux était absent, elle est la seule à en avoir souvenance.

 Le second témoignage que nous avons choisi est celui des deux agriculteurs perwéziens, C. et A. Jauquet. Certes, ils sont deux; mais, leur témoignage est global. Ils se complètent l'un et l'autre en précisant des dates ou des quantités; mais, aucun des deux ne narrent d'événements que l'autre n'a pas également vécu.

 Ces deux hommes décrivent la vie quotidienne des fermiers perwéziens. Ils évoquent le troc de denrées alimentaires contre du charbon, des vêtements ou du savon. Ils décrivent le labeur quotidien et les moissons où les habitants venaient aider les fermiers en masse pour de la nourriture [115].

 Le troisième témoin est un Nivellois âgé de 19 ans au début de la seconde guerre mondiale, A. Grégoire [116]. Il est encore étudiant. Il raconte qu'il a doublé sa rhétorique pour échapper au travail obligatoire.

 Ce témoin raconte la vie d'un étudiant nivellois avec beaucoup de précision. Il décrit les difficultés résultants des pillages perpétrés en mai 1940. Il narre les petites techniques mises en place par sa mère pour vêtir sa famille.

 Le dernier témoin que nous avons choisi est R. Gramme, un jeune homme qui a étudié l'agronomie pour échapper au travail obligatoire [117]. Il a finalement réussi à obtenir une dérogation. Il s'est engagé dans la résistance; mais, il n'en dit pas plus. Il raconte encore les bombardements subis par la ville, bombardements qui ont tué sa mère. Il décrit enfin la vie quotidienne aux côtés de ses grands-parents.

 

 

4. Conclusion:

 

 D'après nous, les récits contenus dans nos quatre échantillons de Nivelles et de Perwez ainsi que la comparaison des témoignages de quatre hommes et de quatre femmes confirme bien notre hypothèse de départ.

 Y a-t-il une différence entre la mémoire masculine et celle des femmes ? La réponse à cette question est non. Ce n'est pas le sexe de la personne interrogée qui détermine la sélection opérée par sa mémoire. Ce processus de sélection s'exerce en fonction de ce que le témoin a vécu durant la période étudiée par la recherche. Cela dépend également du poids émotionnel des événements vécus par cette personne.

 Or, comme le nombre de femmes de cette génération qui restent au foyer pour s'occuper de leur famille est important, il est logique que les femmes évoquent plus souvent les soucis de la vie quotidienne que les hommes qui, eux, ont généralement une vie à l'extérieur de la maison.

 

 

Chapitre V: De la vérité au mensonge

 

 Au fil des entretiens oraux, les personnes consultées exposent en long et en large leur parcours personnel, relatent des anecdotes, décrivent plus ou moins précisément leur milieu de vie, évoquent la vie de la communauté qui peut aller de la famille à la population de la localité, parlent et commentent les petits et les grands événements qu'ils ont vécus en personne ou dont ils ont entendu parler.

 Mais, quand les témoins s'expriment de cette façon, disent-ils toujours la vérité ? La vérité et le mensonge peuvent se révéler des concepts plus difficiles à approcher et à distinguer qu'il n'y paraît de prime abord. Le témoin consulté dit-il toujours la vérité ? Qu'est-ce que la vérité ? Est-elle unique, immuable ou peut-elle se présenter sous plusieurs visages ? Le témoin ment-il ? Est-ce délibéré ? Est-ce le fruit d'une obligation ou d'un choix ? Quels sont les motifs qui conduisent le témoin à mentir ? Dans ce cinquième chapitre de notre mémoire, nous tenterons de soumettre des réponses à ces quelques interrogations [118].

 La première section de notre chapitre présente la vérité de façon bipolaire et conduit à envisager le concept de sincérité du témoin. La seconde partie aborde plus particulièrement la problématique de l'anachronisme. Enfin, la troisième section de ce cinquième chapitre définit le mensonge. Pourquoi le témoin en vient-il à mentir ? Comment les chercheurs peuvent-ils identifier le mensonge ?

 

 

1. La vérité et la sincérité:

 

 La vérité est un concept qui, au fil des siècles, a su susciter l'intérêt des philosophes originaires de tous les courants idéologiques. La vérité est-elle toujours unique, uniforme, immuable ? A cette question, il nous semble bien que la réponse soit négative. En effet, il arrive que, pour un même événement, des récits variables soient présentés. Dans certains cas de figure, ces différences de récits résultent du mensonge de certains des narrateurs. Par contre, il peut aussi arriver que tous les témoins donnent leur version de la vérité. Celle-ci est influencée par la perception qu'ont les témoins des événements relatés.

 La vérité résulte de l'interprétation personnelle de l'individu. L'état émotionnel de la personne consultée, son expérience personnelle, son rôle précis dans l'action évoquée influencent inéluctablement l'interprétation de l'événement relaté ou de la situation décrite.

 Par exemple, quand les témoins interrogés évoquent le manque de nourriture durant la seconde guerre mondiale [119], certains vont présenter le problème sous l'angle émotionnel en décrivant la faim qui fait crier les estomacs et pleurer les enfants [120]. D'autres témoins vont plutôt évoquer les difficultés de ravitaillement au quotidien sans parler de la souffrance physique ou de la détresse morale [121]. Certaines personnes vont parler de la pénurie de nourriture [122]; d'autres vont déclarer qu'elle était rare [123]; d'autres encore vont affirmer qu'elle était quasiment inexistante [124].

 Nous soulignons ici que le dernier cas exposé dans le paragraphe ci-dessus est celui de A. Grégoire. Ce témoin nivellois ne décrit pas alors la situation durant la guerre dans son ensemble mais lors du retour d'exode. Néanmoins, son témoignage est intéressant car il est le seul à s'arrêter sur l'absence de nourriture et de vêtements à cette époque précise du conflit: “Toutes les réserves du ménage avaient été volées ou détruites; on avait plus rien. Mes parents n'avaient plus rien comme réserve de survie, y compris en nourriture et en linge. On n’avait plus rien [125].

 Soit, les témoins consultés n'ont pas rencontré les mêmes difficultés car, comme leur milieu social différait, ils ont pu avoir plus ou moins de nourriture et, par voie de conséquence, avoir plus ou moins à souffrir de la faim. Par exemple, un fermier perwézien comme C. Jauquet disposait de nourriture en quantité suffisante et en échangeait contre du charbon ou du savon [126]. Par contre, une épouse de prisonnier nivelloise comme M. Jacqmin faisait des petits boulots de couture pour subvenir aux besoins vitaux de sa famille [127].

 Soit, les problèmes de ravitaillement des témoins étaient identiques mais leurs perceptions variaient. Par exemple, seul le témoin J. Jauquet a déclaré avoir eu réellement très faim durant la seconde guerre mondiale [128].

 Les témoins étaient plus ou moins résistants sur le plan physique et émotionnel. Certains, plus isolés, souffraient également de la solitude ou encore de la peur, ce qui peut augmenter notablement la détresse et peut donc expliquer une interprétation variable du même phénomène [129].

 Comme nous l'avons déjà abordé dans notre exposé, le processus de sélection de la mémoire humaine influence notablement le récit livré par les personnes consultées [130]. Autrement dit, pour un même événement, les exposés livrés par les témoins peuvent varier car leur mémoire a privilégié certains moments en particulier, certaines phrases ou certaines impressions.

 Par exemple, le doyen de Perwez Bouhon raconte le début de la guerre de façon assez vague:

En 40, il y avait eu, c'est le vendredi que les Allemands ont attaqué. Puis, il y a immédiatement le lundi de la Pentecôte; je sors, je vois un avion. Nous sommes rentrés et nous sommes allés dans les caves.... nous étions à peine dans la cave que le bombardement a commencé [131].

 Par contre, L. Genty se souvient précisément de l'heure du premier bombardement sur Nivelles:

Le 10 mai 1940, les premières bombes allemandes nous ont tirés du lit à 5h10 du matin [132].

 Certains témoins consultés se remémorent donc mieux les détails que d'autres. Certains se souviennent uniquement de l'événement de façon précise tandis que d'autres brossent un tableau global de la situation dans son ensemble et son évolution au fil du temps [133]. Et tous disent la vérité.

 Ces quelques observations nous conduisent à proposer l'hypothèse suivante; il existe deux vérités: la vérité historique et la vérité du témoin. La première est la réalité construite par les historiens; elle peut être envisagée grâce à la confrontation des témoignages oraux disponibles et grâce à la consultation des documents écrits. Elle est précise, scientifiquement démontrable, impersonnelle. La seconde vérité est celle du témoin. Celui-ci livre son récit en fonction de ses propres souvenirs, de sa perception personnelle, de ce que lui a vu et entendu. Le témoin s'exprime de façon honnête, sincère.

 Quand il s'agit d'événements impliquant un grand nombre d'individus ou un groupe possédant une identité définie comme, par exemple, les résistants ou les Juifs, il peut arriver que la vérité évolue au fil des années pour se transformer en une vérité collective, parfois même, en un mythe [134]. Cette vérité, comme le remarque Y. Thanassekos en 1992, se construit au fil du temps et se nourrit du vécu de tous et de chacun pour former une vision globale, une vérité collective, bref, la mémoire [135].

 C'est pourquoi, il est assez courant d'observer qu'un témoin parle davantage au nom du groupe auquel il s'identifie, sur base de cette construction intellectuelle que sur base de ses propres souvenirs. Par exemple, le témoin J. Jauquet parle en tant qu'habitant de Perwez: “Le Perwézien est un homme qui habite derrière ses vitres, qui est renfermé sur lui. Depuis César, avec la chaussée romaine, nous sommes un passage de guerre. Tout le monde passe ici et on est habitué à se taire [136].

 Souvent, le témoin n'est pas conscient d'être sujet à ce phénomène [137]. En effet, la personne interrogée fait preuve de sincérité et décrit ce qui lui semble vrai, personnel alors que son propos repose en grande partie sur cette vérité collective, voir, sur ce mythe.

 En conclusion de cette première section, lors de l'étude d'un entretien oral, il est bon, d'après les observations collectées dans nos échantillons, d'aborder le témoignage livré au chercheur au moyen d'une approche bipolaire. Tout d'abord, en effet, les étudiants se posent la question de savoir si la personne interrogée propose son exposé de la vérité, si elle se montre parfaitement sincère avec eux. Le témoin consulté expose-t-il bien ce dont il se souvient ? Est-il sincère ou cherche-t-il, d'une façon ou d'une autre, à dissimuler ou à maquiller des faits ?

 Dans un second temps, les étudiants constatent les similitudes ainsi que les éventuelles divergences entre la vérité du témoin et la réalité historique. A la lecture des rapports de séminaires de Perwez et Nivelles sous l'occupation et à la libération, cette méthode de travail semble donner des résultats concluants. Selon le modèle proposé par F. Descamps, nous nommerons cette méthode: la critique de sincérité [138].

 

 

2. L'anachronisme:

 

 Parmi les erreurs involontaires dont les témoins sont les victimes, l'une des plus répandues est indubitablement l'anachronisme [139]. Plus la période entre l'époque étudiée par la recherche et le moment où l'entretien oral est entrepris est long, plus le risque d'anachronisme croît [140]. Nous avons choisi deux exemples d'anachronismes qui nous semblent illustratifs.

 Le premier exemple que nous avons repris est relatif à la description du soldat allemand. Les personnes interrogées, qui ont connu les deux guerres, sont bien souvent victimes de cet anachronisme. Quand les étudiants demandent à ces personnes de décrire les soldats allemands présents en 1940, celles-ci ont tendance à faire référence à des caractéristiques propres au premier conflit mondial. L'exemple le plus frappant est celui du casque à pointe propre à 14-18 et assimilé à 40-45 [141].

 L'autre exemple est relatif au second mariage du roi Léopold III en septembre 1941 [142]. Cet événement est considéré par beaucoup de Belges comme un fait marquant ayant eu lieu durant la seconde guerre mondiale. Cette union a suscité de vives réactions au moment même; lors de la question royale, il était l'un des principaux arguments utilisés contre le monarque [143]. Ce thème est évoqué dans une partie non négligeable des entretiens oraux de nos quatre échantillons de Nivelles et de Perwez. Il suscite souvent de vives réactions de la part des témoins consultés: “Moi, il ne faut rien me dire contre le roi; moi, je suis royaliste... On a eu du malheur de perdre la reine Astrid. Je ne parle pas de Lilian Baels... Son père n'était pas tout à fait bien. On ne l'a jamais aimée... Elle croyait être reine mais ça jamais, jamais, elle ne l'aurait étée [144].

 L'objectif des étudiants était de connaître la réaction des témoins après l'annonce du second mariage du roi, de savoir ce qu'ils en ont pensé en 1941. La grande majorité des personnes interrogées désapprouvent plus ou moins vivement le second mariage du monarque. Notons au passage que, comme dans le témoignage de L. Goche ci-dessus, beaucoup se déclarent néanmoins franchement royalistes.

 Voici les trois raisons récurrentes que les témoins consultés emploient pour défendre leur désaccord. Le premier argument soutient que Lilian Baels est la fille d'un présumé collaborateur. Or, se marier avec la fille d'un collaborateur est indigne d'un monarque. D'autres estiment que le roi Léopold III s'est fait manipuler par Lilian.

 Le second argument présenté repose sur la Constitution belge. En effet, celle-ci stipule clairement que le mariage civil doit impérativement avoir lieu avant la cérémonie religieuse. Léopold III s'est marié à l'église avant le mariage civil. Or, le roi doit avoir une attitude parfaitement exemplaire. Aller à l'encontre de la Constitution est inacceptable de la part de tout Belge et, en particulier, du roi.

 Le troisième argument s'appuie sur la position du monarque. En effet, durant la seconde guerre mondiale, Léopold III a un statut de prisonnier de guerre. C'est également le cas de bien de citoyens belges. Un prisonnier comme les autres ne peut se marier durant sa captivité. Au lieu de partager le destin de ces compatriotes, le roi profite de ses privilèges pour se marier alors que maris et femmes sont loin les uns des autres et souffrent. Pourquoi une telle manifestation ostentatoire de bonheur à un moment aussi critique pour le peuple belge ?

 Mais, une telle argumentation ne se montre-t-elle pas quelque peu anachronique ? Le premier argument ne s'est pas formé tout de suite après l'annonce du remariage du roi. Il s'est plus probablement développé peu à peu au fil des années de guerre et a resurgi lors de la question royale. Le second est propre à la polémique précédant directement la question royale. En effet, tous les Belges ne maîtrisent pas parfaitement les subtilités de la Constitution. Certes, ils n'ignorent pas que se marier à l'église avant de se marier civilement est inhabituel; cependant, ils ne savent pas toujours qu'agir ainsi est anticonstitutionnel.

 Par contre, le troisième argument employé semble propre à la guerre et s'est probablement formé assez rapidement après l'annonce du mariage. En effet, alors que les époux sont séparés, qu'ils souffrent, qu'ils ont peur, que les maris sont prisonniers et en danger quasi perpétuel, le roi se marie [145].

 Nous constatons que la détection des anachronismes est loin d'être aisée. Ceux-ci peuvent se cacher au coeur même d'un récit. Parfois, il ne s'agit que d'un détail parmi tant d'autres; parfois, il conduit à des erreurs conséquentes comme penser que les Belges étaient tous informés en 1941 que le remariage du roi était un acte anticonstitutionnel.

 

 

3. Le mensonge:

 

 Il peut arriver qu'un témoin ne révèle pas la vérité de façon délibérée. En ce cas, il ne s'agit ni plus ni moins que d'un mensonge [146]. Le recoupement des témoignages récoltés et le recours aux sources écrites peuvent permettre de le détecter. Néanmoins, ces méthodes ne les mettent pas toujours en lumière. Le mensonge n'est pas toujours aisé à découvrir.

 Il existe deux formes de mensonges. Le premier peut être qualifié de classique. Le témoin maquille une histoire ou en invente une autre.

 Le second est le mensonge par omission. Le témoin relate un événement, une situation; mais, il néglige délibérément d'en raconter une partie plus ou moins importante quantitativement ou qualitativement. Cette deuxième forme de mensonge est quasi indétectable.

 Dans nos échantillons, nous n’avons pas relevé de mensonges classiques; à l'occasion, nous avons soupçonné un mensonge par omission sans pouvoir le démontrer de façon certaine.

 Par exemple, le témoin Dujardin décrit les activités de la résistance perwézienne. Il parle de constitutions de stocks de nourriture, du logement de personnes recherchées par les Allemands, de sabotages de lignes de chemin de fer et de la destruction du château d'eau. Mais, nous avons le sentiment qu'il ne révèle pas tout. Le témoin passe à un autre thème [147].

 Mais, afin d'éviter de nous fourvoyer, nous avons, tout comme les étudiants, tenu compte de l'éventualité d'un mensonge et retenu les motifs qui peuvent pousser une personne à mentir. Selon F. Descamps, il existe six raisons qui peuvent inciter un témoin à mentir lors d'un entretien oral. Cette théorie nous semble plausible, complète et bien étayée [148].

 Tout d'abord, le témoin consulté peut avoir intérêt à mentir. Cet intérêt peut être individuel ou collectif. Cette motivation guide la majorité des mensonges. La personne interrogée peut ensuite être contrainte au mensonge. Le témoin peut également être conduit au mensonge à cause de ses convictions profondes. En effet, il peut éprouver de la sympathie ou de l'antipathie pour un groupe d'individus ou une doctrine, une idéologie. Dans un quatrième temps, le témoin peut être habitué à mentir par vanité individuelle ou par habitude collective. Le but est de se mettre en valeur. La personne interrogée peut encore vouloir plaire au chercheur ou vouloir éviter de le choquer. Enfin, le témoin peut tenter d'améliorer son récit par des artifices littéraires, de livrer une histoire qui paraisse plus esthétique.

 

 

Chapitre VI: L'éloquence et le silence

 

 Dans les entretiens oraux, il existe probablement presque autant de comportements face aux historiens que de témoignages oraux. Etudier les réactions nombreuses, riches et variées des personnes interrogées permet de fournir un nombre très important d'informations fort intéressantes sur la psychologie d'un témoin, son état émotionnel, sa personnalité, le niveau de son éducation, la qualité de son témoignage.

 Le problème est qu'une telle étude repose davantage sur les perceptions ressenties par les chercheurs que sur des critères objectivables, des notions scientifiques. C'est pourquoi, la grande majorité des chercheurs en histoire orale se refusent à courir de pareils risques; ils craignent, en effet, de tomber dans la subjectivité et, par voie de conséquence, de diminuer la qualité scientifique de leur enquête. Comment procéder pour collecter des données de cette nature tout en conservant la rigueur scientifique voulue ?

 Le débit ou le rythme du discours des personnes interrogées est également un facteur d'étude important. En effet, le témoin consulté peut aller de l'éloquence, du discours enflammé, rempli de convictions, de détails précis, d'anecdotes riches et amusantes au silence, marqué par des émotions variées et profondes, silence qui peut parfois signifier bien plus qu'un bon discours ininterrompu [149].

 La première section de ce sixième chapitre de notre mémoire envisage les vecteurs de l'émotion. Qu'est-ce qui permet de détecter la montée de l'émotion ? De quelle émotion précise s'agit-il ? D'où vient l'émotion ? Comment le témoin la gère-t-il ? Comment réagit l'enquêteur ?

 La seconde partie aborde le thème de l'éloquence. Comment un témoin se libère-t-il et s'exprime-t-il librement, et parfois, assez longuement ? De quoi parle-t-il avec facilité et un certain plaisir ?

 La troisième section de ce chapitre examine le sens du silence. Pourquoi un témoin se mure-t-il soudainement dans le silence ? Que peut cacher le silence ? Faut-il systématiquement tenter de déloger le témoin de ce silence ? Est-il négatif ou positif ? Comment continuer l'entretien ? La quatrième section étudie plus particulièrement le témoignage d'un Nivellois qui passe de l'éloquence au silence en fonction du poids émotionnel lié au thème évoqué.

 Enfin, dans la dernière partie de ce sixième chapitre, nous proposons un classement des témoins en trois groupes distincts. Cette classification n'est qu'une hypothèse de travail à vérifier et à enrichir [150].

 

 

1. Les vecteurs de l'émotion:

 

 Dans un entretien oral, le principal vecteur de l'émotion est indubitablement la voix. L'intonation, le timbre et la modularité de la voix d'un témoin peuvent indiquer la montée lente ou subite de l'émotion ou bien encore un changement de registre délibéré ou inconscient dans le discours.

 La voix peut souligner la montée plus ou moins importante et rapide de la tristesse, de l'amertume, du regret, de la rancune, de la fureur. Elle peut également illustrer l'incertitude, le doute, la peur, l'angoisse. La voix peut encore indiquer l'amusement, l'humour, la joie.

 Par exemple, à la fin de l'entretien de L. Goche, l'étudiante lui demande un commentaire général sur la guerre [151]. Celle-ci lui répond:

Sur la guerre ! Ce n'est pas ceux qui ont amené la guerre qui l'ont gagnée. Ils l'ont amenée de force parce que, nous autres, on a combattu, combattu. Et pourtant, je vais vous dire, je n'ai pas de rancune contre les Allemands; ils ont été commandés... Ce que j'ai de rancune, c'est contre les inciviques, ça, le reste de mes jours, contre les inciviques.

Dans la voix de cette Nivelloise, l'amertume est palpable quand elle déclare que la guerre leur a été imposée. Nous détectons de la fierté quand elle répète le mot “combattu”. Ensuite, quand elle dit ne pas éprouver de rancune contre les Allemands, elle nous semble relativement sincère; néanmoins, son ton sous-entend que, en ce qui concerne les chefs, elle est moins clémente. Enfin, en évoquant les inciviques, elle ne hausse pas le ton mais le timbre de sa voix devient froid, baigné de tristesse et d'une fureur rentrée. Cette succession d'émotions est rapide et variée mais, cela traduit bien, nous semble-t-il, l'état d'esprit de cette dame.

 Un changement de rythme dans le discours, une rupture brusque dans l'exposé, indiquent soit un changement de registre ou de thématique, le besoin d'un temps de réflexion ou l'importance de ce qui va suivre.

 Dans la première situation, c'est une façon pour le témoin de signaler qu'il n'a plus rien à dire sur ce thème et qu'il souhaite que l'étudiant relance le débat en posant une autre question. Généralement, quand le témoin prend le temps de la réflexion, il le signale [152]: “Laissez-moi réfléchir une seconde.

 A. Grégoire raconte un incident survenu dans son groupe d'amis, conflit où il a été impliqué [153]. Il semble qu'il l'ait déjà évoqué lors d'une conversation précédente avec les étudiants. Ceux-ci lui demandent si ce conflit résulte de leurs différences de convictions. En effet, le témoin est un catholique pratiquant; tous ses amis ne le sont pas.

 A. Grégoire raconte le conflit en question sur un ton neutre. Ensuite, il ralentit son débit et appuie chaque mot pour affirmer que les convictions de ses relations n'ont jamais empêché ces personnes d'effectuer un travail extraordinaire:

Catholique ou non, leur intégrité était sans faille.

Ensuite, il repart sur l'évocation des fonctions occupées par ces personnes durant la guerre en reprenant un débit plus rapide et plus neutre.

 J. Heyman est greffier au conseil de guerre créé en octobre 1944 à Nivelles. Il explique que ce conseil devait juger les inciviques. Il hésite un peu et décide de ne pas s'étendre sur le sujet. Il évoque alors le jugement des militaires belges soupçonnés de vols.

 Par contre, quand l'étudiante lui demande ce qu'il a éprouvé lors de l'annonce de la capitulation, il hésite de nouveau un bref instant; puis, il déclare qu'il est alors devenu antiléopoldiste: “Je me sentais moins Belge que les autres ou plus Français que les Belges. J'avais l'impression que nous laissions tomber nos amis de 14.” Notons que ce Nivellois n'a pas vécu la première guerre mondiale car il est né en 1923. C'est un des rares témoins qui ose critiquer ouvertement l'attitude du roi en mai 1940 [154].

 Retenons encore que les mouvements de la personne interrogée peuvent également fournir quelques informations notables aux étudiants [155]. Bien entendu, comme il s'agit d'enregistrements sonores, peu de mouvements sont clairement détectables lors de la phase d'interprétation des données. Néanmoins, avec certains magnétophones très sensibles, nous pouvons en percevoir certains et tenter de les décoder. Certes, une partie de ces mouvements ne veulent rien dire; mais, certains peuvent avoir un sens.

 Par exemple, quand un témoin change brusquement de position, cela peut indiquer un malaise ou une hésitation [156]. Cela peut également permettre au témoin de gagner du temps afin de réfléchir ou de se donner une contenance [157]. Bien souvent, ces mouvements sont purement inconscients [158].

 Comme nous l'avons déjà évoqué dans l'introduction de ce chapitre, peu de chercheurs en histoire orale emploient ces critères pour étudier les témoignages oraux collectés. Ils les jugent, en effet, trop sujets à des interprétations variées, bref, à la subjectivité. Nous soulignons donc que nous ne pouvons attester de la parfaite exactitude scientifique des observations ci-dessus.

 En outre, remarquons que la majorité des études privilégie la retranscription des témoignages. Après avoir réalisé les entretiens oraux, les historiens les mettent par écrit. Agir de cette façon est certes plus pratique mais il nous semble que cette méthode prive la source de son caractère oral et empêche toute étude de la voix et, par voie de conséquences, la collecte des informations relatives à la montée de l'émotion et au débit de parole [159].

 

 

2. L'éloquence:

 

 Comme nous l'avons déjà observé, il existe des méthodes d'entretiens différentes. Certains étudiants privilégient un mode d'entretien directif. Dans ce cas de figure, ils suivent rigoureusement un questionnaire préétabli et posent une succession de questions relativement précises; tel est le cas dans l'échantillon de Perwez sous l'occupation. Une autre méthode d'entretien consiste à privilégier la souplesse dans le suivi du questionnaire. Certes, les étudiants disposent d'un questionnaire de base mais ils s'y promènent en fonction des réactions manifestées par les témoins et laissent à ces derniers une certaine marche de manoeuvre; cette méthode est appliquée dans l'échantillon de Nivelles sous l'occupation [160].

 S'il s'agit d'un entretien souple, non-directif, le témoin est alors libre de faire montre de son éloquence. Il peut s'exprimer longuement mais également donner libre cours à son imagination en enrobant son discours de figures de style, de formules littéraires montrant son érudition. Si l'entretien est directif, le témoin en aura moins l'opportunité mais cela reste toujours possible. Chez certains témoins, l'expression “chasser le naturel; il revient au galop” est de mise [161].

 Par exemple, témoin perwézien, le notaire Maurice Borboux aime montrer son érudition. Il remonte à l'histoire de Perwez depuis l'époque romaine. Il disserte sur de grands concepts comme, par exemple, la démocratie et il se réfère davantage aux documents qu'à ses souvenirs. Les étudiants tentent de le faire davantage parler de lui mais en vain. Cet entretien nous semble assez impersonnel et peu intéressant [162].

 Parmi les thématiques dont les témoins aiment souvent à débattre, il y a le marché noir, le ravitaillement, bref, tout ce qui touche à la sphère quotidienne. C'est un thème qui intéresse toujours les étudiants, un sujet qui soulève une polémique généralement limitée, qui n'implique pas directement quelqu'un à moins que le témoin ne le désire, un thème qui reste somme tout assez pratique [163]. Les témoins aiment souvent raconter toutes les techniques, les ruses qu'ils employaient pour palier au manque de denrées:

Nous avions un peu de terre. On a planté du froment, des betteraves, des choux, du tabac. On a même engraissé un cochon [164].

 Le 10 mai 1940 et ses suites jusqu'au retour d'exode sont également des sujets de prédilection pour beaucoup de personnes interrogées [165]. Ils évoquent encore les petits complots pour déjouer la vigilance allemande ou pour les ennuyer [166]. Enfin, ils parlent souvent avec un certain plaisir du cinéma et des activités sportives [167].

 Par exemple, le doyen Bouhon évoque les films diffusés au cinéma de Perwez. Il décrit également les manifestations sportives organisées et insiste sur l'importance de ses moments de détente, indispensables pour garder le moral: “les moments agréables étaient rares à l'époque [168].

 

 

3. Le silence:

 

 Contrairement à ce que l'on peut penser de prime abord, nous observons que le silence peut avoir plusieurs sens et se présenter de façon variable [169]. Par exemple, l'éloquence, que nous avons abordé dans la section ci-dessus, peut cacher un silence. La personne interrogée s'exprime longuement mais elle élude la question posée et tente de le cacher en noyant l'étudiant sous les mots et les idées. Si l'étudiant le fait aimablement remarquer, certains témoins répondent alors mais d'autres continuent à employer cette technique. Il est alors très probable que le chercheur ne retire que peu d'informations intéressantes d'un tel témoignage.

 Par exemple, J. Gondry s'enferme dans la lecture et le commentaire d'un document prêté par un autre des témoins de l'échantillon, A. Grégoire. Quand les étudiants lui posent des questions, le témoin se réfère, dans la majorité des cas, aux documents au lieu de se baser sur ses propres souvenirs. Les commentaires sont intéressants; mais, ils restent assez factuels. L'émotion a peu de place dans cet exposé. Notons néanmoins qu’il se détache peu à peu du document au fil de l'entretien; il commence progressivement à livrer son propre témoignage [170].

 Le silence peut résulter de l'oubli. Le témoin consulté ne parvient plus à se souvenir et ne peut donc pas répondre à la question qui lui est posée. Selon P. Joutard, il existe trois sortes de souvenirs: les spontanés, les sollicités et les oubliés, autrement dit, le silence [171].

 Le silence peut également être lié à la montée de l'émotion. Souvent, il s'agit de la tristesse, de la douleur. Il arrive également que, lors d'un silence, l'émotion survienne sans que le témoin ne s'y attende [172]. Généralement, plus le silence est long, plus l'émotion est palpable. Comme nous le verrons dans la section suivante, la majorité des témoins parvient à se maîtriser, à recouvrer leur calme, leur lucidité et à continuer leur exposé. Quand le témoin se tait parce qu'il est trop ému, tous les étudiants de nos échantillons ont adopté une attitude posée et respectueuse en laissant du temps au témoin et en restant ouvert.

 

 

4. Etude d'un témoignage particulier:

 

 Evoquons maintenant en quelques mots le témoignage d'un Nivellois qui, en fonction du thème qu'il aborde, peut passer de l'éloquence au silence [173]. Ce témoin est un professeur de mathématique, de physique et de chimie et un musicien. Durant son temps libre, il est historien amateur et publie une série d'articles de qualité sur Nivelles durant la seconde guerre mondiale.

 L'exposé de L. Genty est très précis. Quand il utilise des abréviations, il donne ensuite le sens de chaque lettre. S'il a un doute de chronologie ou sur l'identification d'un lieu, il l'avoue et donne les possibilités qui lui paraissent les plus logiques.

 Quand la chercheuse lui pose des questions précises sur un individu ou sur une situation, il distingue les convictions de cette personne des siennes propres et décrit son rôle dans la situation évoquée. Il distingue la réalité de la situation historique par rapport à l'impression éprouvée à l'époque ou à sa propre expérience. Il sépare son témoignage direct de ce qui lui a été rapporté. Il distingue les informations issues de ses propres souvenirs de celles récoltées dans les archives dont il dispose. En tant qu'historien amateur, il connaît les bases de la critique historique et en tient compte quand il s'exprime.

 L. Genty fait preuve d'éloquence. Il répond précisément à la question qui lui est posée et ne déborde que rarement; son propos reste clair et intéressant. Ce témoin aime l'Histoire; il aime beaucoup Nivelles et ne s'en cache nullement. Il ne voile pas sa passion et parle de ses archives et de leur intérêt.

 Ce Nivellois demande parfois quelques secondes de réflexion afin de faire remonter les souvenirs de sa mémoire comme, par exemple, avant d'aborder les perturbations rencontrées dans la vie scolaire durant la guerre:

Laissez-moi quelques secondes pour réfléchir.

Quand il ne parvient pas à répondre à une question, faute de souvenir, il le souligne très clairement:

Attention, quand je vous dis que je n'ai pas de souvenir, ne prenez pas ça pour une négation mais pour un oubli.

 Quand l'étudiante lui demande comment il perçoit cette période avec le recul, ce Nivellois s'accorde un long temps de silence. Quand il reprend la parole, le timbre de sa voix est plus grave, méditatif. L'émotion gagne vite cet homme et le submerge. Il avoue son émotion et reprend pied progressivement. L'émotion revient quand il parle du décès prématuré de son père, invalide de 14-18, qui n'a pas supporté les privations résultant de ce nouveau conflit. L'enquêtrice détend l'atmosphère en interrogeant le témoin sur les blagues organisées par les étudiants durant la guerre.

 Nous avons choisi de consacrer une section entière à ce témoignage car nous le jugeons de grande qualité. Le témoin se montre précis. Mais, le plus important est que L. Genty fait preuve d'une grande sincérité et laisse ses émotions s'exprimer.

 

 

5. Une classification des témoins:

 

 Nous proposons ici, à titre d'hypothèse, de classer les témoins en trois groupes distincts. Cette classification repose sur nos propres observations et demande, bien entendu, d'être confrontée à d'autres échantillons, d'être vérifiée et enrichie au fil des recherches.

 Le premier groupe de témoins que nous distinguons comprend des personnes qui évoquent régulièrement la seconde guerre mondiale, qui en discutent relativement souvent avec leurs proches: conjoint, enfants et amis [174]. Ils abordent donc l'entretien oral sans trop de difficultés et de craintes; ils ont une certaine habitude. Dans un tel cas de figure, le risque est que, au fil de la répétition des mêmes récits, les histoires se déforment volontairement ou non; elles peuvent aussi être embellies [175].

 Le second groupe que nous avons constitué compte des personnes qui ont déjà ouvert ce douloureux chapitre de leur vie pour le relater à leurs proches. Mais, ils ne l'ont fait que très rarement et en ont éprouvé de la souffrance. Ces témoins acceptent de livrer leur expérience aux historiens afin que l'on sache ce qui s'est passé, à quel point c'était pénible et tragique. Leur plus grand espoir est que les générations actuelles et à venir en retirent des leçons afin qu'une telle aberration ne se reproduise plus jamais. Ils souhaitent donc que l'Homme retienne les leçons du passé afin de mieux édifier l'avenir: “plus jamais ça”. C'est le cas de la majorité des témoins.

 Enfin, le dernier groupe est composé de personnes qui ne se sont jamais confiées à des tiers soit sur la seconde guerre mondiale dans son ensemble ou sur des épisodes plus particuliers. Evoquer la guerre ou certains temps de celle-ci leur est très pénible; cela rouvre des blessures douloureuses qui ne se sont jamais véritablement refermées Ceci est particulièrement vrai pour les personnes qui ont été déportées.. C'est le cas de F. Borgniet qui ne parle pas de sa captivité en Allemagne [176].

 Pourtant, certaines de ces personnes acceptent de recevoir les historiens. En effet, il est parfois plus facile de se confier à un inconnu plutôt qu'à un proche. Rouvrir ce chapitre douloureux est difficile et suscite une vive émotion chez le témoin. Mais, il arrive souvent, qu'une fois l'entretien terminé, le témoin éprouve un certain soulagement. Avoir parlé de cette époque permet de clôre le chapitre, d'expurger une partie de la souffrance. Ainsi donc, dans ce cas de figure, l'histoire orale permet de connaître le passé mais aussi de soulager les témoins du poids de ce dernier.

 

 

Chapitre VII: De l'idéalisation à la dramatisation du passé

 

 Il est assez typique à la nature humaine d'exagérer son propos. Les objectifs poursuivis sont variables; en outre, les individus ne sont pas toujours conscients du fait qu'ils exagèrent. Or, on peut observer que plus une personne retourne loin dans sa mémoire pour narrer une histoire, plus ce phénomène de l'exagération a tendance à s'amplifier.

 D'après nos observations, le dit phénomène de l'exagération se manifeste quand les étudiants demandent, par exemple, des données chiffrées aux témoins. Ceux-ci ont, en effet, tendance à faire des surestimations [177]. Le plus souvent, l'exagération conduit à l'amplification du poids émotionnel relatif à un événement ou à une situation donnée ou, à l'opposé, la remontée des émotions amène le témoin à exagérer. Cela aboutit généralement à l'embellissement de l'événement ou de la situation, à une certaine idéalisation ou, à l'opposé, à la dramatisation.

 La première partie de ce septième chapitre de notre mémoire aborde le thème de l'embellissement, de l'idéalisation du passé. La deuxième section traite du phénomène opposé, autrement dit, de la dramatisation du passé. Enfin, la troisième et dernière partie de notre septième chapitre envisage les thématiques qui sont plus délicates à aborder, qui peuvent susciter la polémique: la résistance de la dernière heure, la collaboration et l'épuration et les relations existant entre les demoiselles belges et les soldats alliés. Comment les témoins consultés les abordent-ils ? Comment éviter le blocage d'un témoin ? Comment réagir si un tel blocage a néanmoins lieu [178] ?

 

 

1. L'idéalisation du passé:

 

 Au fil des années, les individus ont tendance à idéaliser le passé:

C'était bien mieux avant.

De mon temps, ça allait autrement.

Les témoins de la seconde guerre mondiale n'échappent pas à ce phénomène. Ils narrent avec plaisir les quelques instants de bonheur vécus durant cette dramatique période. Ils relatent les petites anecdotes de la guerre avec amusement: ils ont parfois tendance à se répéter.

 Par exemple, M. Jacqmin décrit les représentations théâtrales et musicales organisées à Nivelles chaque dimanche. Elle faisait partie du petit orchestre qui accompagnait les acteurs. Elle répète plusieurs fois qu'ils ont joué toutes les opérettes possibles et imaginables. Elle insiste aussi plusieurs fois sur le faible nombre de répétitions organisées et l'entente chaleureuse qui régnait entre les musiciens [179].

 Parfois, l'objectif, conscient ou non, est la glorification. Celle-ci peut être individuelle ou collective. Le témoin consulté raconte ses petits exploits; il tente de mettre en valeur son action au sein de la communauté.

 La personne interrogée peut également tenter de valoriser le groupe, le réseau, la communauté auquel celle-ci s'identifie comme, par exemple, la résistance, les adhérents à un parti politique, les membres d'un milieu socioculturel, le fait d'être citoyen d'une commune comme Perwez ou Nivelles:

Je m'appelle J. Heyman. Je suis né à Nivelles le 15 juin 1923. Je me suis marié à Nivelles avec une Nivelloise... Je n'ai pas quitté Nivelles depuis ma naissance. Je suis donc un vrai Nivellois [180].

Ce témoin tente de démontrer l'exemplarité de sa commune durant la guerre et ne cache pas qu'un lien identitaire fort le lie à sa ville.

 Les témoins consultés louent les actions entreprises par le groupe auquel ils s'identifient. Ils incorporent leur histoire dans celle de la communauté en question. Il parle davantage de nous que de je. Parfois, cet attachement au dit réseau perdure bien longtemps après la fin du second conflit mondial.

 Par exemple, le témoin perwézien Dujardin se présente comme un résistant. Il insiste sur le rôle humanitaire de la résistance en matière de logement et d'alimentation. Il cite toutes les actions menées avec fierté et sans émettre la moindre critique ni sous-entendre la moindre défaillance. Il emploie systématiquement le nous ou le on [181].

 Il peut arriver que cet embellissement, cette idéalisation du passé soit volontaire. Par exemple, L. Goche soutient que tous les Nivellois espéraient de toutes leurs forces la victoire alliée dès le début de la guerre. L'étudiante sous-tend que le “tous” est peut-être exagéré; mais, elle confirme puis finit par admettre du bout des lèvres que le “tous” est peut-être légèrement trop fort.

 Cette Nivelloise ne supporte pas les collaborateurs et veut montrer, qu'à Nivelles, le phénomène est très réduit. Pour y arriver, elle exagère son propos de façon trop prononcée [182]. Notons enfin, qu’entre l'exagération délibérée et le mensonge, la frontière est mince [183].

 

 

2. La dramatisation du passé:

 

 Le phénomène de la dramatisation du passé obéit à un processus temporel identique. En effet, plus les années s'écoulent, plus les personnes sujettes à ce phénomène ont tendance à dramatiser ce qui leur est advenu.

 Par exemple, le témoin Jean Jauquet est le seul à se plaindre d'avoir eu très faim à Perwez pendant la guerre. N'exagère-t-il pas en transformant le rationnement alimentaire en famine ? A la vue des autres témoignages de l'échantillon, tel est notre sentiment [184].

 Il n'est pas toujours aisé d'identifier l'exagération, de savoir si elle est délibérée ou non et d'en détecter les causes. Néanmoins, nous ne perdons pas de vue, tout comme les étudiants de nos échantillons, que ce phénomène est courant et typique de la mémoire humaine.

 En traitant de la dramatisation, notre objectif n'est, en aucune façon, de dénigrer ou de nier la souffrance endurée par les personnes consultées dans nos échantillons de Nivelles et de Perwez. En effet, nous n'ignorons pas que la seconde guerre mondiale est l'une des périodes les plus dramatiques de l'histoire de notre petit pays, l'un des moments où les Belges ont eu le plus à souffrir, où ils ont pensé que la paix et l'humanité ne reviendraient peut-être plus jamais. Nous éprouvons un profond respect pour ces personnes et, pour beaucoup d'entre elles, nous admirons leur courage.

 Si nous nous permettons d'évoquer ici le thème de la dramatisation, ce n'est nullement pour critiquer les témoins consultés et nous montrer irrespectueux vis-à-vis de ce qu'ils ont enduré. Mais, c'est parce que la dramatisation est un phénomène mémoriel courant et que, pour obtenir des résultats corrects au plan scientifique, nous devons impérativement nous montrer réceptif à toutes les normes de critique historique et envisager l'entretien oral sous tous les angles.

 

 

3. Les thèmes qui peuvent engendrer la polémique:

 

 Quasi toutes les thématiques relatives à la seconde guerre mondiale peuvent, d'une façon ou d'une autre, susciter une polémique, petite ou grande, modérée ou vive. Mais, pour certaines, le phénomène est plus frappant. Dans le cadre de ce septième chapitre, nous avons choisi de nous arrêter sur trois de ces thèmes. En effet, d'après nos observations, ce sont ces thématiques qui, au fil des enregistrements, suscitent le plus la polémique. Ce sont les thèmes dont les témoins consultés n'aiment pas parler et que certains éludent purement et simplement.

 La première thématique que nous avons choisi de développer ici est celle des résistants de la dernière heure [185]. Ces personnes sont soit des individus qui ont compris que le terme de la guerre approchait et qui ont voulu briller en s'engageant, une fois le risque notablement réduit, au sein de la résistance. Il peut également s'agir d'anciens collaborateurs qui, sentant le vent tourné, ont changé de côté. Souvent, ce sont les personnes en question qui manifestent une attitude ostentatoire lors de la libération.

 Les témoins consultés n'apprécient généralement pas ces résistants de la dernière heure. Certaines personnes interrogées éludent volontairement le sujet. D'autres répondent aux questions mais sans insister, de façon très brève. Ils désapprouvent un tel comportement et préfèrent ne pas en parler. Aucun des témoins de nos échantillons ne cite les noms de ces résistants de la dernière heure.

 R. Braibant cite, par exemple, les noms des principaux résistants de l'Armée Secrète de Nivelles:

Ce sont ceux qui ont été dès le début et jusqu’à la fin de vrais résistants.

D'après nous, cette phrase sous-entend que certains n'étaient pas de vrais résistants du début; mais, comme beaucoup de témoins, il n'en dit pas plus [186].

 Le second thème que nous avons choisi d'aborder ici est la collaboration, l'épuration [187]. Les témoins consultés ne voilent nullement leur profond mépris pour les collaborateurs et estiment qu'ils devaient être punis. Mais, il est très rare qu'ils s'étendent plus longuement sur cette thématique.

 Par exemple, J. Heyman occupe la fonction de greffier au Conseil de guerre nivellois créé en octobre 1944 dont l'une des principales missions est le jugement des collaborateurs. Le témoin cite cette étape de sa carrière et ne fait aucun autre commentaire sur les inciviques [188].

 La très grande majorité des personnes interrogées dans nos quatre échantillons de Nivelles et de Perwez critiquent le phénomène de la collaboration en général, évoquent la nécessité des sanctions et manifestent ensuite le vif souhait de passer à une autre question. Si les étudiants insistent pour qu'ils approfondissent ce thème, beaucoup de témoins refusent soit en éludant la question soit en signifiant clairement qu'ils ne diront rien de plus sur la collaboration et l'épuration.

 Dans ce cas, il est, nous semble-t-il, inapproprié d'insister encore car le témoin consulté risquerait alors de se bloquer et cela pourrait purement et simplement le pousser à mettre un terme rapide et définitif à l'entretien.

 Il arrive que quelques témoins consultés se montrent moins laconiques sur cette thématique. L'un ou l'autre va même jusqu'à fustiger les collaborateurs sans la moindre pitié et estiment que l'épuration ne fut pas assez dure:

Après la guerre, on aurait dû tous les fusiller. [189]

Notons bien que ces réactions sont très rares. Généralement, même si les témoins n'en pensent pas moins, ils préfèrent garder leurs idées pour eux. Remarquons que, de nouveau, aucune des personnes interrogées dans nos quatre échantillons ne cite de nom.

 Evoquons encore les relations entre les jeunes et beaux soldats alliés et les demoiselles de Perwez et de Nivelles [190]. Les Perwéziens et les Nivellois dépeignent les relations d'amitié qui se tissent entre les libérateurs et les libérés. Ils citent les cadeaux offerts aux Belges; ils racontent les soirées que les soldats passent dans l'atmosphère familiale locale. Les témoins décrivent encore l'évolution de ses bons rapports au fil des années.

 Par contre, si les étudiants demandent des informations sur les rapports entre les Alliés et les filles de la commune, il est courant que le silence s'installe. Ensuite, certains témoins consultés nient le phénomène; d'autres le réduisent au minimum; d'autres encore éludent la question. Il nous semble que ce sont les hommes qui sont le plus mal à l'aise à l'évocation de cette thématique. En effet, la majorité des femmes interrogées avouent que les soldats étaient beaux, très gentils et pleins de charmes. Elles déclarent souvent qu'elles ont connaissance de quelques amourettes mais sans plus. Elles n'en disent généralement guère plus et ne sont jamais directement impliquées. Mais, elles semblent moins tendues à l'évocation de cette thématique que les hommes [191]. Au-delà de la pudeur, y a-t-il un peu de jalousie masculine ? Ce n'est bien entendu qu'une hypothèse.

 Il reste un dernier thème que nous aimerions aborder pour clôre cette section de notre septième chapitre. En effet, le dit thème soulève, nous semble-t-il, un paradoxe notable. Il s'agit de la joie. Une partie non négligeable des témoins consultés dans nos échantillons de Nivelles et de Perwez éprouvent un certain malaise à l'évocation de leurs moments de joie durant la seconde guerre mondiale. Ils nous donnent l'impression qu'il est formellement interdit d'éprouver du bonheur pendant une période aussi dramatique [192]. Bien entendu, les témoins, qui s'expriment ainsi, sont minoritaires. Mais, il nous semble important de relever ce phénomène. Pour certaines personnes, quand elles abordent les instants de joie, elles font preuve d'une grande brièveté ou appliquent une certaine autocensure [193].

 

 

Chapitre VIII: La différence entre l'historien et le témoin

 

 Il reste encore, nous semble-t-il, une dernière problématique à traiter dans le cadre de ce mémoire consacré aux témoignages oraux et à leur méthodologie. Il s'agit de la différence qui existe entre l'historien qui entreprend la recherche et le témoin qui répond aux questions.

 Dans le cadre des quatre échantillons de Nivelles et de Perwez, il existe une incontestable différence de génération entre l'enquêteur et le témoin interrogé. Quelles en sont les conséquences ? Il peut aussi avoir des différences de culture, d'érudition. Il existe également parfois une différence de convictions, religieuses ou philosophiques. Comment réagir face à ces différences ? Tel est le thème de ce huitième et dernier chapitre de notre mémoire.

 La première section aborde les différences relatives au vocabulaire, aux nuances de langage, aux dialectes. Comment s'adresser à un témoin ? Comment bien analyser sa réponse ? Quels sont les subtilités à envisager ?

 La seconde partie de ce huitième chapitre se penche sur les conséquences résultant de la différence de génération entre l'historien et le témoin. Quelles sont les différences de culture, d'érudition ? Quelles sont les différences de mentalités ? Comment aller au-delà de ces différences ? Enfin, la troisième et dernière section de ce chapitre propose une conclusion sur cette thématique de la différence entre le chercheur et le témoin consulté dans l'enquête.

 

 

1. Les nuances de langage:

 

 Une langue n'est nullement un concept uniforme, immuable. La langue évolue indubitablement au fil du temps et comporte plusieurs strates. Il s'agit de niveaux de langage qui varient en fonction de l'érudition de la personne et du contexte de la conversation engagée. En effet, le style de langage employé varie selon que la personne s'adresse, par exemple, à son ami ou à son patron. La langue est donc une thématique qui mérite bien de se voir consacrer une section dans ce chapitre [194].

 Commençons par évoquer l'évolution temporelle de la langue. D'après le récit des témoins consultés, la grande majorité des Perwéziens et des Nivellois s'expriment principalement en wallon durant la seconde guerre mondiale, et surtout, dans les conversations quotidiennes. D'après certaines personnes interrogées, le phénomène s'accentue durant l'occupation car quelques soldats allemands maîtrisent la langue française mais pas le dialecte local. Or, quand les Nivellois et les Perwéziens parlent en wallon, les Allemands n'y comprennent rien et cela les fait enrager, ce qui n'est pas pour déplaire aux témoins qui relatent le fait.

 Une partie réellement non négligeable des personnes interrogées continuent à régulièrement employer le wallon dans leurs conversations quotidiennes. Or, aucun des étudiants, qui ont réalisé les entretiens oraux à Nivelles ainsi qu'à Perwez, ne comprennent ni ne parlent le wallon.

 Quelques témoins leur posent la question au début de l'entretien. Quand la réponse négative leur est formulée, ceux-ci s'engagent à faire un effort pour toujours s'exprimer en français ou, si une expression en wallon ressort, il en donne systématiquement la traduction [195]. Quelques témoins comme J. Gondry déplorent discrètement cette petite lacune de la jeunesse [196]: “Je précise que je manie très bien le jargon local qui se perd malheureusement. Je l'ai cultivé; ce n'est pas le cas de tout le monde.

 Comme il existe un écart d'âge entre l'historien et le témoin consulté, certains termes, employés par les personnes interrogées, peuvent être tombés en désuétude ou leur sens a pu évoluer [197]. Par exemple, A. Grégoire parle de son année de poétique [198]. Si le terme de rhétorique désigne toujours la sixième secondaire, la cinquième n'est plus surnommée la poétique.

 Si les étudiants ne sont pas parfaitement certains de bien comprendre un mot, ils interrogent généralement le témoin. Afin de rester totalement crédibles aux yeux de la personne interrogée, les étudiants demandent des précisions ou synthétisent l'idée développée et en demandent la confirmation [199].

 Comme nous l'avons évoqué brièvement dans l'introduction de ce chapitre, il existe différentes couches de langage. Le choix du niveau de langage employé varie selon le style de conversation, le contexte. Grâce à la carte d'identité du témoin, l'enquêteur peut évaluer approximativement le niveau d'érudition de la personne interrogée. Le meilleur moyen consiste à se pencher sur son cursus scolaire et sa carrière. Ainsi, l'étudiant adapte son niveau de langage. Bien entendu, en fonction de l'évolution de l'entretien, le chercheur simplifie son propos ou s'exprime de façon plus précise et plus élégante en fonction des réactions de la personne.

 Par exemple, C. Jauquet est un agriculteur de 87 ans [200]. Face à lui, les étudiants s'expriment assez lentement et emploient des termes simples. Par contre, le témoin perwézien Maurice Borboux a étudié le droit et les sciences économiques. Il se passionne pour l'art et a occupé la fonction de notaire pendant une vingtaine d'années. Cet homme aime montrer sa science. Les étudiants adoptent donc un langage plus recherché pour lui donner le change [201].

 Si un témoin ne comprend pas une question, l'enquêteur la reformule en usant d'autres termes. Dans ce cas de figure, être deux à poser les questions se révèle fort utile. L'autre enquêteur peut reformuler la pensée du premier en utilisant d'autres mots et mieux se faire comprendre [202]. Ainsi, par exemple, dans l'échantillon qui se penche sur Nivelles à la libération, deux étudiants rencontrent les témoins. L'un des deux étudiants est d'origine étrangère. Elle a un petit accent et ne maîtrise pas bien la langue française. Aussi, les témoins ne la comprennent pas toujours facilement. Dans un tel cas de figure, la présence du second étudiant est indispensable pour faciliter le contact.

 Il reste un facteur typique de la vieillesse qu'il nous faut aborder: la diminution de l'audition. Les étudiants tentent de s'exprimer d'une voix haute et claire et de bien articuler; ce n'est pas toujours aisé. L'un des témoins de nos échantillons, G. Flaba, éprouve de très sérieux problèmes d'audition; ce Perwézien est âgé de 83 ans [203]. Aussi, ce témoin est obligé de faire régulièrement répéter l'étudiant. Au fil de l'entretien, il s'irrite de mal comprendre les questions posées. Cet entretien offre malheureusement peu d'informations de qualité.

 Il existe encore un aspect important à évoquer dans le cadre de cette section. Il s'agit des figures de style. Celles-ci peuvent susciter des erreurs d'interprétation. Les plus répandues dans les témoignages oraux sont l'euphémisme, l'hyperbole, l'antiphrase et la métaphore. Si l'enquêteur n'est pas certain qu'il s'agisse ou non d'une figure de style, il le demande au témoin. S'il n'en comprend pas parfaitement le sens, il agit généralememt de la même façon. Cela réduit ainsi notablement le risque de parvenir à des conclusions erronées [204].

 Par exemple, M. Ferriere déclare que les jeunes étaient invités à se réunir pour le départ en exode. En réalité, il s'agissait d'un ordre de mobilisation; le témoin emploie donc un euphémisme. Si les étudiants n'étaient pas informés qu'il s’agissait d’un ordre de mobilisation par les documents et les autres témoignages, ils auraient obtenu une information erronée à cause d'une figure de style [205].

 Enfin, pour clôre cette première section, n'oublions pas de souligner que les étudiants ont suivi un cursus universitaire et ont l'habitude d'employer les termes appropriés et précis. Le témoin consulté n'est pas historien; il ne maîtrise pas toutes les notions liées à l'Histoire. Dans la majorité des cas, nous estimons que les étudiants s'adaptent avec psychologie à la personne qu'ils consultent; c'est le meilleur moyen de mettre le témoin en confiance.

 

 

2. Les différences de mentalités:

 

 Vu l'écart d'âge existant entre l'historien et le témoin consulté, il est logique et prévisible qu'il y ait quelques différences de mentalités entre l'un et l'autre. Evoquons, pour commencer, les valeurs morales, les moeurs. Entre la décennie 1940-1945 et les années 1980, les mentalités, les moeurs ont indubitablement évolués.

 L'exemple le plus frappant dans nos quatre échantillons est le rapport entre homme et femme [206]. Malgré le désir des enquêteurs, peu de femmes acceptent de témoigner sans la présence de leur époux; quand le couple témoigne ensemble, c'est généralement le mari qui domine l'échange. Ce sont des habitudes qui diminuent très notablement au fil des générations. Néanmoins, pour ne pas brusquer les témoins, qu'ils soient homme ou femme, les chercheurs ne doivent pas heurter leur mode de vie et leurs convictions et accepter de se plier à la situation d'entretien établie par les témoins consultés.

 Remarquons ici que le témoignage de Mr et Mme Borgniet est quelque peu atypique. En effet, le couple témoigne en même temps. Le mari laisse sa femme s'exprimer autant que lui. Ils sont interrogés par deux étudiants: un garçon et une fille. L'originalité de ce témoignage se manifeste dans un court passage de l'entretien qui dure plus ou moins deux à trois minutes. L'homme cite à l'étudiant les noms des rues dont la dénomination résulte directement de la guerre comme, par exemple, la rue de la libération tandis que sa femme explique à l'étudiante que, chaque année, une fête est organisée en l'honneur des Français en signe de gratitude [207].

 Un autre aspect qui a peut-être tendance à tomber dans une certaine désuétude avec les années et l'urbanisation croissante est celui de la vie collective: l'esprit de famille, de quartier, de communauté [208]. Dans leur enquête, les étudiants ont parfois tendance à négliger cet aspect. Ils interrogent, en effet, la personne sur son parcours personnel alors que, de par sa position au sein d'un groupe, elle peut également, en tant que témoin direct, évoquer la situation du dit groupe.

 Dans un second temps, nous remarquons que les étudiants oublient souvent d'interroger les témoins sur leurs convictions politiques. Il est, nous semble-t-il, préférable que cette démarche soit entreprise au début de l'entretien oral. Si la personne interrogée donne sa couleur politique, il est alors bon de savoir si celle-ci était publiquement affichée ou s'il s'agit de préférences personnelles, restées privées. La grande majorité des témoins consultés répondent à ces questions de bonne grâce, sans manifester de désapprobation ou sans juger que cela relève de sa vie privée. Beaucoup de ces personnes sont, en effet, fières d'adhérer à une mouvance politique. Remarquons encore que ce phénomène est majoritairement masculin: «Je suis de plein pied engagé dans le parti socialiste depuis la fin de la guerre. Je suis l'un des porte-paroles des mouvements laïques dans la région nivellois [209].

 Afin d'enrichir le maximum un témoignage oral, il est bon d'identifier les centres d'intérêt du témoin. Quel sport aime-t-il ? Quel sport pratique-t-il ? Quels sont ses loisirs préférés: réguliers ou occasionnels ? L'évocation de ces quelques thèmes a le double avantage de fournir des informations fort intéressantes sur la vie quotidienne et la personnalité du témoin ainsi que de détendre notablement la personne interrogée [210].

 Dans un dernier temps, remarquons que les étudiants ont parfois tendance à négliger l'étude de la vie religieuse [211]. En 1940, la majorité des Belges sont des catholiques pratiquants [212]. Interroger le témoin sur ses habitudes religieuses, l'organisation des cérémonies et des rites et l'atmosphère entourant les manifestations religieuses peut apporter des informations fort intéressantes [213]. Par exemple, le rôle du ministre du culte dans la localité s'avère fluctuant et riche d'intérêt pour le chercheur qui se penche sur la vie quotidienne d'une communauté.

 

 

3. Conclusion:

 

 Collecter un nombre maximum d'informations sur le témoin est très important. Ainsi, le chercheur sait à quoi s'en tenir avant le début de l'entretien. En connaissant le niveau d'érudition du témoin, ses goûts, ses orientations politiques, culturelles et religieuses, l'enquêteur peut prévoir de privilégier certaines thématiques de la recherche et se montrer délicat face à d'autres sujets.

 Lors de l'entretien oral, il est bon que le chercheur soit toujours à l'écoute du témoin afin qu'il se sente en confiance et le plus détendu possible. Adopter une attitude ouverte et compréhensive est la meilleure façon d'obtenir un nombre maximum d'informations de qualité. L'historien cherche à faire son travail, collecter des données correctes et intéressantes et, pour ce faire, il se montre ouvert, attentif; ainsi le témoin s'exprime de façon détendue et précise. L'un comme l'autre y gagnent. Le chercheur récolte ses données; pour le témoin, l'entretien s'est bien déroulé.

 

 

Conclusion générale:

 

 

 Pour écrire l'Histoire, les chercheurs recourent aux documents écrits depuis de nombreux siècles. Au fil du temps, ceux-ci ont tenté d'élaborer des méthodes plus ou moins efficaces et reconnues afin d'en retirer un maximum d'informations dignes d'être consignées dans les livres d'Histoire. A partir du dix-neuvième siècle, et surtout, au vingtième, ces méthodes se sont notablement affinées. L'Histoire est devenue une discipline scientifique obéissant à des règles de critique historique assez strictes.

 L'usage des sources orales en Histoire se révèle, au fil des siècles, bien plus sporadique. Après avoir été traitées en égal par les historiens de l'Antiquité comme Thucydide, par exemple, les sources orales sont littéralement tombées en désuétude jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle. Au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècle, les sources orales commencent à sérieusement intéresser les sociologues américains. L'Europe ne fait que suivre cet exemple. Mais, en comparaison avec les recherches se basant sur les sources écrites, les travaux d'histoire orale font encore pâle figure sur le plan quantitatif.

 En France, il faut attendre les années 1980 pour que le recours régulier aux sources orales se répande. C'est à cette époque que les travaux et les articles de méthodologie se multiplient et proposent une véritable réflexion méthodique poussée sur ce riche outil de travail, les sources orales.

 Les sources orales permettent d'aborder des thématiques que, le plus souvent, les documents écrits ont tendance à négliger. Comme nous avons tenté de le démontrer au fil des pages de ce mémoire, les sources orales offrent, en effet, un angle d'approche privilégié pour l'étude de la vie quotidienne, l'intimité des personnes, l'expression des émotions éprouvées.

 Les sources orales permettent de connaître l'avis de personnes qui, sans l'emploi de cet outil de recherche, n'auraient probablement jamais eu l'opportunité de s'exprimer. Elles peuvent ainsi raconter leur guerre, narrer leurs souvenirs, donner leur impression, exprimer leurs émotions profondes. Notons que les seuls documents écrits, qui permettent une telle étude, sont la correspondance privée ou les journaux intimes.

 L'enquête orale détient encore un atout majeur dont les documents écrits sont irrémédiablement dépourvus. Elle permet, en effet, un échange direct entre le chercheur et la personne interrogée. Un lien humain se crée; un contact interpersonnnel se tisse.

 Cela permet d'entrer réellement au coeur même de l'intimité des témoins et de percevoir, sous l'angle du vécu, de l'humain, ce qu'était réellement la seconde guerre mondiale. Jamais, les papiers ne pourront restituer des larmes, un sourire ou une main tendue à la fin d'un entretien.

 L'historien rencontre la personne afin de collecter un maximum de données de valeur pour écrire l'histoire. Il travaille avec méthode et ouverture d'esprit. Ce contact direct, interpersonnel est une richesse propre aux témoignages oraux, une richesse qui nourrit l'Histoire, qui lui donne un caractère humain inégalé. En effet, grâce à la constitution de ce rapport de confiance, la personne interrogée s'ouvre et révèle certaines informations qu'elle aurait probablement gardées pour elle si on lui avait demandé de coucher ses souvenirs sur le papier.

 Les documents écrits, en particulier ceux établis durant le vingtième siècle, fourmillent de dates, de noms de lieux et de personnes, de chiffres et de données factuelles relativement précises. Ces différents aspects constituent indubitalement l'une des faiblesses majeures relatives aux témoignages oraux. Ainsi donc, cet outil de travail possède une grande richesse mais aussi d'indéniables faiblesses qu'il ne faut en aucun cas perdre de vue. Faisons maintenant un rapide récapitulatif sur les différents points de méthodes évoqués dans le cadre des huit chapitres de notre mémoire.

 Lors d'une enquête orale, la démarche initiale est identique à celle entreprise lors d'une recherche sur base de documents écrits: établir la problématique et élaborer un questionnaire. Dans le cadre de nos quatre échantillons, ce questionnaire est établi lors des premiers séminaires du professeur J. Lory, avant de commencer les entretiens.

 Dans un second temps, les étudiants ont constitué un échantillon. Celui-ci doit se montrer le plus représentatif possible de la population étudiée par la dite enquête [214]. Certes, comme nous l'avons vu dans notre premier chapitre, les archives administratives peuvent fournir les noms des témoins éventuels; mais, l'une des méthodes les plus parlantes semble bien être les témoins eux-mêmes. Les premières personnes interrogées savent, en effet, à qui il faut s'adresser pour obtenir des informations sur telle ou telle thématique. Suivre leurs conseils est bien souvent une source d'enrichissement notable pour un échantillon.

 Avant les entretiens oraux, certains étudiants ont constitué une carte d'identité du témoin consulté; nous constatons que cette méthode est très utile surtout pour ceux qui, comme nous, écoutent ultérieurement les cassettes. Au fil des entretiens oraux d'un même échantillon, cette carte d'identité doit de préférence toujours répondre aux mêmes questions. Ensuite, une fois l'entretien réellement commencé, il est judicieux, nous semble-t-il, de laisser la personne interrogée se présenter. Tous les étudiants ont permis aux témoins de se présenter eux-mêmes.

 D'après nos observations, l'élément sur lequel repose tout entretien oral est la mémoire du témoin consulté. C'est pourquoi, les étudiants ne perdent pas de vue les aspects propres à la mémoire humaine. La première grande caractéristique de la mémoire humaine est son caractère sélectif. La mémoire d'un homme ou d'une femme ne peut, en effet, engranger toutes les informations collectées avec une qualité toujours égale. De plus, au fil des années, elle ne peut garder ces données parfaitement intactes [215].

 La sélection opérée par la mémoire humaine dépend de plusieurs facteurs. Nous remarquons que le plus important est la perception individuelle. En fonction de la personnalité de chaque individu, il privilégiera tel ou tel événement, mémorisera tel ou tel phrase prononcée, éprouvera telle ou telle émotion.

 Le deuxième facteur déterminant semble être le temps qui passe. En fonction de ce que le témoin a vécu entre la période étudiée par l'enquête et le moment où l'entretien oral est réalisé, la mémoire de l'individu a été influencée autant par son parcours personnel que par celui du ou des groupes dont il fait partie ainsi que par l'Histoire de son pays et du monde. Ce phénomène s'explique par la théorie du poids et du choix du passé.

 La mémoire humaine a naturellement tendance à effacer des informations que l'historien juge de grande valeur: les noms de personnes, les noms de lieux, les dates, l'ensemble des intervenants présents lors d'un événement, les causes et les conséquences relatives aux événements en question. En partant d'un souvenir, la mémoire du témoin suit un processus de reconstruction afin de livrer les informations les plus précises et complètes possibles. Mais, il est assez courant que certaines des données citées ci-dessus ne remontent pas à la mémoire du témoin consulté [216].

 Remarquons encore, au sujet de la mémoire humaine, que le processus de sélection n'est nullement influencé par le sexe de l'individu. Le dit processus dépend de la perception individuelle et collective ainsi que des activités menées durant la période étudiée par l'enquête et des centres d'intérêt du témoin [217].

 Enfin, n'oublions pas que la mémoire des témoins consultés peut leur jouer quelques petits tours. Certaines personnes interrogées sont, en effet, victimes de l'exagération. Celle-ci conduit aussi bien à l'idéalisation du passé qu'à sa dramatisation [218].

 Bien qu'il soit important que le chercheur tisse un solide lien de confiance avec la personne qui est face à lui, il ne perd pas de vue pour autant les règles élémentaires régissant la critique historique. Le témoin consulté dit-il toujours la vérité ? Comme nous avons essayé de le démontrer dans le cinquième chapitre de ce mémoire, il existe, selon nous, deux formes de vérités: la vérité historique et celle soutenue par le témoin.

 La version que nous donne le témoin peut ne pas être parfaitement identique à la réalité historique. La question est alors de savoir si le témoin consulté est sincère ou non, s'il donne sa version de la vérité. S'il se montre sincère, il s'agit de la vérité du témoin.

 Si la personne interrogée donne volontairement une version inexacte, erronée, il ne s'agit alors ni plus ni moins que d'un mensonge qu'il faut tenter de détecter. Si le chercheur ressent un doute, il essaie généralement de savoir pourquoi et comment le témoin qui est face à lui est amené à lui mentir.

 Il reste un thème que les historiens ont souvent tendance à négliger: le silence. D'après nos observations, le silence peut se révéler plus parlant que l'éloquence. Ses causes peuvent être multiples: l'oubli, l'hésitation, la peur de révéler certaines informations ou la douleur suscitée par des souvenirs pénibles. Détecter ces silences, en comprendre le sens est, d'après nous, très riche d'enseignements [219].

 Pour clôre, nous soulignons qu'il est souhaitable de toujours tenir compte de l'écart d'âge qui existe entre l'enquêteur et le témoin consulté. Le dit écart d'âge demande au chercheur une certaine adaptation et de l'ouverture d'esprit afin de ne pas heurter les convictions, les sensibilités des personnes interrogées [220].

 D'après nos observations, pendant l'entretien oral, il semble donc souhaitable que l'historien se montre toujours ouvert, attentif, délicat et à l'écoute de la personne qui est face à lui. La personne qui livre son témoignage fait un considérable effort de mémoire; en outre, évoquer le passé relatif à la guerre peut réveiller d'anciennes blessures mal refermées et, par voie de conséquence, engendrer la souffrance. C'est pourquoi, une telle attitude est préférable. En même temps, nous observons que les étudiants, qui appliquent cette méthode d'approche, obtiennent les entretiens les plus intéressants.

 Enfin, n'oublions pas la phase d'interprétation des données récoltées. Lors de cette étape, la critique historique est particulièrement de mise. Dans le cadre de notre étude, nous avons disposé d'entretiens déjà réalisés et nous avons accordé la même attention aux réactions du témoin qu'à la façon dont l'enquêteur mène son entretien.

 Depuis une bonne vingtaine d'années maintenant, l'histoire orale intéresse de plus en plus les chercheurs. Un nombre croissant d'articles et de travaux étudient la méthodologie propre à cet outil de travail de l'historien; d'autres articles et travaux l'exploitent directement. Il nous semble important de continuer sur cette voie. L'histoire orale est un outil du présent et de l'avenir. L'histoire orale s'intéresse à tout le monde. C'est une discipline humaine; c'est une histoire racontée par des hommes pour des hommes.

 Dans notre mémoire, nous avons essayé de présenter chaque point de méthodologie servant à mieux maîtriser les sources orales. L'étude de Nivelles et de Perwez durant la seconde guerre mondiale avait l'avantage d'envisager deux communes, l'une déjà urbanisée, l'autre encore rurale, et ce, pendant l'une des périodes les plus marquantes et les plus dramatiques de l'Histoire de l'Humanité. Comme le dit si bien ce vieil adage bien connu, l'Histoire c'est étudier le passé pour comprendre le présent et mieux préparer l'avenir.

 

 Opa me disait souvent: n'oublie jamais ce qui s'est passé, n'oublie jamais cette horrible guerre et dis-le à tes enfants plus tard. Si tout le monde fait pareil, peut-être qu'une telle folie ne se reproduira plus.

 

 

Bibliographie

 

 

1) Sources inédites

 

 

Inventaire des cassettes relatives à la Libération 1984-1985

 

Interviews réalisés par Bernard Frans et Brigitte Leurquin:

 

Interviews réalisés par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit

 

Inventaire des cassettes relatives à l’Occupation du Brabant wallon 1986-1987

 

Interviews réalisés par Laurence Van Ypersele

 

Interviews par Thierry Grosbois:

 

 

2) Méthodologie des sources orales

 

 

3) Travaux généraux

 

 

4) Travaux spécifiques sur Nivelles et Perwez

 

 

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[1] Ce paragraphe se base directement sur mon histoire personnelle.

[2] Voir bibliographie.

[3] Cette liste ne se révèle pas exhaustive vu que les étudiants ont tenté d'avoir une vision globale de la situation envisagée.

[4] Notons que des ouvrages de cette nature figurent dans notre bibliographie.

[5] Voir bibliographie.

[6] Thucydide est un historien athénien du Ve siècle avant notre ère qui écrit sur la guerre du Péloponnèse. THUCYDIDE, La guerre du Péloponnèse, Paris, 1972.

[7] Périclès est un citoyen athénien du Ve siècle avant notre ère; son avis compte beaucoup pour les habitants de la cité d'Athéna; il a une grande force de persuasion; c'est un orateur de grand talent. THUCYDIDE, Op. cit., livre II, XXXV-XXXVI.

[8] Démosthène est un citoyen athénien du IVe siécle avant notre ére qui conseille, aux autres citoyens de la ville, de prendre très au sérieux la menace que constitue la force macédonnienne. DEMOSTHENE, Les plaidoyers politiques, Paris, 1970. Cicéron est un homme politique et un intellectuel romain du Ier siécle avant Jésus-Christ. Il est consul en -63 et protège la République romaine de la menace de la conjuration de Catilina. CICERON, Catilinaires, Paris, 1974.

[9] Ces écrits sont, bien souvent, caractérisés par la partialité; le but de l'auteur est davantage de se faire bien voir du roi que de relater les faits avec objectivité.

[10] DESCAMPS F., L'historien, l'archiviste et le magnétophone: de la constitution de la source orale à son exploitation, Paris, 2001, p. 27-47.

[11] DESCAMPS F., Op. cit., p. 57-82.

[12] Comme illustration de ce lien fort, remarquons ici, qu'en France, la géographie ainsi que l'histoire sont enseignées au sein du même cours, et ce, par le même professeur.

[13] DESCAMPS F., Op. cit., p. 93-119.

[14] De nouveau, le processus ici décrit suit clairement l'exemple issu des universités américaines.

[15] DESCAMPS F., Op. cit., p. 131-144.

[16] DESCAMPS F., Op. cit., p. 223-247.

[17] Les séminaires, dirigés, en 1985 et 1987, par le professeur J. Lory, constituent un bon exemple de ces travaux intégrant les sources orales.

[18] Communes de Belgique. Dictionnaire d'histoire et de géographie administrative, s. dir. H. HASQUIN, Bruxelles, 1983, p. 1097-1100.

[19] Communes de Belgique, Op. cit., p. 180-183.

[20] VAN YPERSELE L., Nivelles dans la guerre: 1940-1945, Louvain-La-Neuve, 1987, p. 7-8 (séminaire UCL); GROSBOIS T., Histoire de Perwez sous l'occupation 1. Les événements militaires de mai 1940, in Bulletin du cercle historique. Le souvenir perwézien, n°7, septembre 1987, p. 14-23.

[21] HORNE J.-N et KRAMER A., German atrocities 1914: a History of Denial, New Haven, 2001.

[22] VANWELKENHUYZEN J., 1940, Le grand exode, Paris, 1983.

[23] Ibid., p. 15.

[24] Ibid., p. 238.

[25] VERHOEYEN E., Jours de terreur, jours de doute, in Jours de guerre, s. dir. F. BALACE, Bruxelles, 1994, p. 113-125.

[26] C'est très frappant dans les témoignages; la rancune est encore palpable dans le coeur de certains Nivellois.

[27] GERARD-LIBOIS J. et GOTOVITCH J., L'an 40. La Belgique occupée, Bruxelles, 1971, p. 150.

[28] BEKE P., Ravitaillement, rationnement et marché noir, in 1940-1945. La vie quotidienne en Belgique, Bruxelles, 1984, p. 121-135.

[29] Cette attitude des Nivellois fortunés est très mal vue par le reste de la population de la ville.

[30] GROSBOIS T., Histoire de Perwez sous l'occupation: 1940-1944, 3. Une économie rurale en temps de guerre, in Bulletin du cercle historique: Le souvenir perwézien, n°10, juin 1988, p. 16-23.

[31] GOBYN R., La vie quotidienne pendant la seconde guerre mondiale, in 1940-1945, loc. cit., p. 82.

[32] GOBYN R., loc. cit., p. 73.

[33] GOBYN R., loc. cit., p. 85-86.

[34] GROSBOIS T., Histoire de Perwez sous l'occupation 6. La vie quotidienne, loc. cit., p. 17-20; VAN YPERSELE L., loc. cit., p. 28-38.

[35] DANTOING A., La vie religieuse sous l'occupation, in 1940-1945, La vie quotidienne en Belgique, Op. cit., p. 163-175; Entre la peste et le choléra, s. dir. F. MAERTEN, Bruxelles, 1999.

[36] GERARD-LIBOIS J. et GOTOVITCH J., Op. cit., p. 306-325. PLUMET P., La presse quotidienne belge de la libération, Louvain, 1985.

[37] DUJARDIN J., Belgique, in La guerre des ondes, Lausanne, 1985, p. 155-224.

[38] LAUWAERT D., Du public aux spectateurs: les films allemands dans les cinémas belges, in 1940-1945. La vie quotidienne en Belgique, Op. cit., p. 203-217.

[39] CEGES, AA1641, n°288, interview de L. Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l’occupation).

[40] FRANS B. et LEURQUIN B., La libération de Perwez septembre 44-février 45, Louvain-La-Neuve, 1985 (séminaire UCL); BLANCO-RINCON M. et DUSAUSOIT X., Nivelles à la libération, Louvain-La-Neuve, 1985 (séminaire UCL).

[41] JOUTARD P., Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, 1983, p. 226-230.

[42] DESCAMPS F., Op.cit., p. 285-292.

[43] Le critère ici en question est assez bien représenté dans nos échantillons.

[44] Ce critère est peu respecté dans nos quatre échantillons: voir la seconde partie de ce même chapitre.

[45] Ce critère est assez bien respecté.

[46] Cette technique est employée pour étudier des masses documentaires très importantes, tel que, par exemple, les archives juridiques ou administratives.

[47] POLLAK M., L'entretien en sociologie, in Cahiers de L'I.H.T.P., no. 21, novembre 1992, p. 109-114.

[48] Ce phénomène est observé dans chacun des quatre échantillons d’interviews de ce mémoire.

[49] MAERTEN F., Aspects de la libération dans le Brabant wallon, septembre 1944-début février 1945, in Cahiers du centre de recherche et d'étude historique de la seconde guerre mondiale, n°11, mars 1988, p. 121-161.

[50] Voir, chapitre IV, à propos des différences entre les témoignages des hommes et des femmes.

[51] La liste en question n'est, bien entendu, nullement exhaustive.

[52] Cette problématique est traitée, que ce soit en quelques lignes ou en quelques pages, dans la très grande majorité des articles et des travaux consacrés aux témoignages oraux et à sa méthodologie que nous avons consultés dans notre recherche.

[53] VEILLON D., La seconde guerre mondiale à travers les sources orales, in Cahiers de l'I.H.T.P., n°4, juin 1987, p. 53-70.

[54] NORA P., Les lieux de mémoire, Paris, vol. 1, 1984, p. 17-42.

[55] ROSOUX V., Les usages de la mémoire dans les relations internationales, Bruxelles, 2001, p. 1-7.

[56] HALBWACHS M., Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, 1985; RICOEUR P., L'écriture de l'histoire et la représentation du passé, in Annales, histoire et sciences sociales, t. 55, no. 4, juillet-août 2000, p. 731-747.

[57] ROSOUX V., Op. cit., p. 16-18.

[58] BOUVIER J.-C., BREMONDY H.-P. et JOUTARD P., Tradition orale et identité culturelle: problèmes et méthodes, Marseille, 1980.

[59] GOTOVITCH J., Les années de guerre: obstacles, distorsions, oublis, in Cahiers de Clio, n°75-76, 3ème-4ème trimestre 1983, p. 76-81.

[60] ROSOUX V., Op. cit., p. 9.

[61] La dite problématique a déjà, sous un autre angle, été abordée au sein du premier chapitre de notre mémoire.

[62] Nous observons, qu'en général, ce travail est bien réalisé par les étudiants des séminaires du professeur J. Lory. Les jeunes historiens dressent, en effet, une carte d'identité du témoin en tenant compte de sa situation et de sa fonction durant la guerre ainsi qu'au moment de l'enquête orale.

[63] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par B. Frans et B. Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[64] CEGES, AA1641, n°55, interview de Mr et Mme Dujardin, par B. Frans et B. Leurquin, 30 mars 1985 1985 (Perwez à la libération).

[65] Ce témoin livre son expérience dans le cadre de l'enquête sur la libération. Aussi, la résistance ne constitue pas la priorité de l'historien.

[66] CEGES, AA1641, n°287, interview de Jacques Gondry par L. van Ypersele, 11 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[67] La grande majorité des travaux consacrés aux sources orales constate effectivement les lacunes de la mémoire humaine en matière de chronologie; cependant, le plus souvent, ils ne s'y intéressent qu'assez brièvement et proposent rarement des solutions.

[68] GOTOVITCH J., Les années de guerre: obstacles, distorsions, oublis, in Cahiers de Clio, n°75-79, 3ème-4ème trimestre 1983, p. 76-81; RAPHAEL F., Le travail de la mémoire et les limites de l'histoire orale, in Annales, Economie, Société et Civilisation, t. 35, n°1, janvier-février 1980, p. 127-145; THANASSEKOS Y., De l'histoire problème à la problématisation de la mémoire, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°64, juillet-septembre 1999, p. 5-26.

[69] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987. (Nivelles sous l'occupation).

[70] CEGES, AA1641, n°286, interview de Jacques Gondry par L. van Ypersele, 11 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[71] CEGES, AA1641, n°322, interview de Mr et Mme Gramme par T. Grosbois, 6 décembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[72] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[73] CEGES, AA1641, n°65, témoin anonyme par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[74] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[75] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[76] CEGES, AA1641, n°52, interview du doyen Bouhon par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[77] CEGES, AA1641, n°60, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[78] Voir le chapitre préliminaire, section 10.

[79] CEGES, AA1641, n°321, interview de Lucienne Hemptinne par T. Grosbois, 30 novembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[80] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[81] L'étudiante précise également l'intitulé du séminaire, le jour et l'heure où l'entretien est mené et sa propre identité.

[82] CEGES, AA1641, n°286, interview de Jacques Gondry par L. van Ypersele, 11 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[83] CEGES, AA1641, n°112, interview de Roger Braibant par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[84] CEGES, AA1641, n°290, interview de André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[85] CEGES, AA1641, n°293, interview de Jean Heyman par L. van Ypersele, 23 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[86] CEGES, AA1641, n°65, interview anonyme par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[87] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[88] CEGES, AA1641, n°66, interview de Maurice Borboux par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 19 mars 1985 (Perwez à la libération).

[89] CEGES, AA1641, n°116, interview de André Grégoire par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 21 avril 1985 (Nivelles à la libération).

[90] CEGES, AA1641, n°112, interview de Roger Braibant par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[91] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[92] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[93] CEGES, AA1641, n°51, interview de Fernand Borgniet et Maria Bertrand par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[94] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[95] L'idéalisation et la dramatisation du passé font l'objet du septième chapitre de ce mémoire.

[96] Les étudiants du professeur J. Lory ont employé les documents écrits.

[97] Voir le chapitre II, section 1.

[98] Voir le chapitre I, section 2.

[99] Dans la grande majorité des cas, cette problématique ne fait pas l'objet exclusif d'un travail ou d'un article. Le thème est évoqué parmi d'autres au sein de travaux ou d'articles traitant des sources orales, et ce, souvent de façon fort brève.

[100] Cette théorie est peu formulée mais parfois soutenue implicitement. Les travaux où les sources masculines dominent en sont une illustration. Grâce à la rigueur de la critique historique et à l'évolution des moeurs, le phénomène est en perdition.

[101] GOTOVITCH J., Les années de guerre: obstacles, distorsions, oublis, loc.cit., p. 76-81.

[102] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[103] CEGES, AA1641, n°288, interview de Lucienne Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[104] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[105] CEGES, AA1641, n°61, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[106] Ces hypothèses sont difficilement vérifiables car, si les étudiants présentent leur échantillon, ils citent très rarement les personnes qui ont refusé de les recevoir et, par voie de conséquence, n'en donnent généralement pas les motifs.

[107] CEGES, AA1641, n°64, interview de Mr et Mme Borgniet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[108] CEGES, AA1641, n°291, interview d’André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[109] CEGES, AA1641, n°60, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[110] CEGES, AA1641, n°288, interview de Lucienne Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[111] Voir le chapitre II, section 4.

[112] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[113] CEGES, AA1641, n°321, interview de Lucienne Hemptinne par T. Grosbois, 30 novembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[114] CEGES, AA1641, n°51, interview de Fernand Borgniet et Maria Bertrand par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[115] Voir le chapitre préliminaire, section 4.

[116] CEGES, AA1641, n°291, interview d’André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[117] CEGES, AA1641, n°321, interview de R. Gramme par T. Grosbois, 6 décembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[118] BOUVIER J.-C., BREMONDY H.-P., JOUTARD P., Op.cit.; DESCAMPS F., Op.cit., p. 533-539; THANASSEKOS Y., Prolégomènes pour une étude rigoureuse de la mémoire des crimes et génocides nazis, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°31, janvier-mars 1992, p. 7-19.

[119] Voir le chapitre préliminaire, section 4.

[120] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[121] CEGES, AA1641, n°51, interview de Fernand Borgniet et Maria Bertrand par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[122] CEGES, AA1641, n°60, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[123] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[124] CEGES, AA1641, n°291, interview d’André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[125] CEGES, AA1641, n°291, interview d’André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[126] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[127] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[128] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[129] CEGES, AA1641, n°322, interview de R. Gramme par T. Grosbois, 6 décembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[130] Voir le chapitre II, section 1.

[131] CEGES, AA1641, n°52, interview du doyen Bouhon par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[132] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[133] CEGES, AA1641, n°114, interview de Jacques Gondry par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[134] CEGES, AA1641, n°288, interview de René Lechien par L. van Ypersele, 17 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[135] THANASSEKOS Y., Prolégomènes, loc. cit., p. 7-19.

[136] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[137] ROSOUX V., Op.cit., p. 1-18; THANASSEKOS Y., loc. cit., p. 7-19.

[138] DESCAMPS F., Op. cit., p. 535.

[139] Cette problématique de l'anachronisme aurait également pu être abordée dans le cadre du quatrième chapitre qui est consacré à la chronologie et aux données chiffrées.

[140] Voir le chapitre II, section 3.

[141] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[142] RASKIN E., Princesse Lilian: la femme qui fit tomber Léopold III, Bruxelles, 1999, p. 121.

[143] GERARD-LIBOIS J. et GOTOVITCH J., Léopold III: de l'an 40 à l'effacement, Bruxelles, 1991.

[144] CEGES, AA1641, n°288, interview de René Lechien par L. van Ypersele, 17 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[145] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[146] La problématique du mensonge est assez rarement abordée dans les travaux que nous avons consultés. Le terme suscite parfois une certaine répugnance.

[147] CEGES, AA1641, n°55, interview de Mr et Mme Dujardin, par B. Frans et B. Leurquin, 30 mars 1985.

[148] DESCAMPS F., Op. cit., p. 535-538.

[149] DESCAMPS F., Op. cit., p. 539-540.

[150] DESCAMPS F., Op. cit., p. 548-550.

[151] CEGES, AA1641, n°288, interview de Lucienne Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[152] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[153] CEGES, AA1641, n°116, interview de André Grégoire par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 21 avril 1985 (Nivelles à la libération).

[154] CEGES, AA1641, n°292, interview de Jean Heyman par L. van Ypersele, 23 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[155] Dans le cadre de l'étude des mouvements, l'apport des documents audiovisuels est très important.

[156] CEGES, AA1641, n°288, interview de Lucienne Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[157] CEGES, AA1641, n°116, interview de André Grégoire par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 21 avril 1985 (Nivelles à la libération).

[158] VAN LANDSCHOOT A., La forme du témoignage audiovisuel et son exploitation par l'historien, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°53, octobre-décembre 1996, p. 150-162.

[159] DESCAMPS F., Op. cit., p. 548-549.

[160] Pour les deux autres échantillons, la méthode employée est moins claire; cela varie d'un entretien à l'autre.

[161] BOUVIER D.-C., BREMONDY H.-P. et JOUTARD P., Op.cit.

[162] CEGES, AA1641, n°66, interview de Maurice Borboux par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 19 mars 1985 (Perwez à la libération).

[163] Voir le chapitre préliminaire, section 4.

[164] CEGES, AA1641, n°60, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[165] Voir le chapitre préliminaire, section 2.

[166] Voir le chapitre prélininaire, section 3.

[167] Voir le chapitre préliminaire, section 9.

[168] CEGES, AA1641, n°52, interview du doyen Bouhon par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[169] WILGOWICZ P., Approche psychanalytique des impasses de la mémoire: retrouvailles de sens et transmission vivante, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, no 38-39, octobre-décembre 1993, p. 163-173.

[170] CEGES, AA1641, n°114, interview de Jacques Gondry par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[171] JOUTARD Ph., Ces voix qui nous viennent du passé, Paris, 1983, p. 220.

[172] CEGES, AA1641, n°288, interview de René Lechien par L. van Ypersele, 17 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[173] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[174] CEGES, AA1641, n°112, interview de Roger Braibant par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[175] Ce phénomène de l'embellissement d'un récit sera abordé dans le prochain chapitre de ce mémoire.

[176] CEGES, AA1641, n°51, interview de Fernand Borgniet et Maria Bertrand par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[177] REZSOHAZY R., Théories et critiques des faits sociaux, 2e éd., Bruxelles, 1979.

[178] GOTOVITCH J., Les années de guerre: obstacles, distorsions, oublis, loc.cit., p. 76-81; WILGORICZ P., Approche psychanalytique de la mémoire: retrouvaille de sens et transmission vivante, in Bulletin trimestriel de la Fondation Auschwitz, n°38-39, octobre-décembre 1993, p. 163-173.

[179] CEGES, AA1641, n°289, interview de M. Jacqmin par L. van Ypersele, 18 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[180] CEGES, AA1641, n°292, interview de Jean Heyman par L. van Ypersele, 23 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[181] CEGES, AA1641, n°55, interview de Mr et Mme Dujardin, par B. Frans et B. Leurquin, 30 mars 1985. (Perwez à la libération).

[182] CEGES, AA1641, n°288, interview de René Lechien par L. van Ypersele, 17 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[183] DESCAMPS F., Op.cit., Paris, 2001, p. 538-540.

[184] CEGES, AA1641, n°49, interview de Jean Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 30 mars 1985 (Perwez à la libération).

[185] GOTOVITCH J., Communistes et résistants: les enjeux de dupes d'une libération, in Jours de guerre, t. 22-24, Bruxelles, 2001, p. 58-59; JACQUET P., Brabant Wallon 1940-1944: occupation et résistance, Paris-Louvain-La-Neuve, 1989, p. 272; STRUYE P., Journal de guerre, Bruxelles, 2004, p. 520-524.

[186] CEGES, AA1641, n°112, interview de Roger Braibant par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[187] HUYSE L. et DHONDT S., La répression des collaborations 1941-1982, Bruxelles, 1993; STRUYE P., Op. cit., p. 515.

[188] CEGES, AA1641, n°112, interview de Roger Braibant par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 18 février 1985 (Nivelles à la libération).

[189] CEGES, AA1641, n°288, interview de Lucienne Goche par L. van Ypersele, 15 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[190] Voir le chapitre préliminaire, section 10.

[191] CEGES, AA1641, n°60, interview de Mr et Mme Marsia par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 3 avril 1985 (Perwez à la libération).

[192] CEGES, AA1641, n°66, interview de Maurice Borboux par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 19 mars 1985 (Perwez à la libération).

[193] CEGES, AA1641, n°327, interview de Jean Liesse par T. Grosbois, 7 décembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[194] GAZIAUX J.-J., Souvenirs de guerres du pays de Jodoigne à partir de Jauchelette. La première guerre mondiale et l'exode de 1940, Louvain-La-Neuve, 1990, p. 7-9.

[195] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[196] CEGES, AA1641, n°286, interview de Jacques Gondry par L. van Ypersele, 11 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[197] L'écart d'âge ici en question est au minimum évalué à quarante ans.

[198] CEGES, AA1641, n°291, interview d’André Grégoire par L. van Ypersele, 22 février 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[199] A quelques rares occasions, nous avons observé ce phénomène dans nos échantillons.

[200] CEGES, AA1641, n°50, interview de Camille et Auguste Jauquet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[201] CEGES, AA1641, n°66, interview de Maurice Borboux par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 19 mars 1985 (Perwez à la libération).

[202] Nous avons souvent observé le dit phénomène dans les deux échantillons de la libération où les étudiants sont au nombre de deux.

[203] CEGES, AA1641, n°326, interview de Georges Flabat par T. Grosbois, 7 décembre 1986 (Perwez sous l'occupation).

[204] DAGNANY P. et TUILIER D.-P., Introduction à l'histoire orale de la région du Nord, 1936-1946, in Revue du Nord, juillet-septembre 1975, p. 313-328.

[205] CEGES, AA1641, n°294, interview de Michel Ferriere par L. van Ypersele, 3 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[206] Voir le chapitre IV.

[207] CEGES, AA1641, n°64, interview de Mr et Mme Borgniet par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 16 mars 1985 (Perwez à la libération).

[208] Voir le chapitre II.

[209] CEGES, AA1641, n°295, interview de Louis Genty par L. van Ypersele, 8 mars 1987 (Nivelles sous l'occupation).

[210] CEGES, AA1641, n°52, interview du doyen Bouhon par Bernard Frans et Brigitte Leurquin, 2 avril 1985 (Perwez à la libération).

[211] Certains chercheurs de nos échantillons ont tendance à négliger cet aspect. Il est généralement traité en fin d'entretien: ce thème est évoqué très rapidement ou est oublié.

[212] Voir le chapitre préliminaire, section 8.

[213] CEGES, AA1641, n°116, interview d’André Grégoire par M. Blanco-Rincon et X.-P. Dusausoit, 21 avril 1985 (Nivelles à la libération).

[214] Voir le chapitre III, section 2.

[215] Voir le chapitre II.

[216] Voir le chapitre III.

[217] Voir le chapitre IV.

[218] Voir le chapitre VII.

[219] Voir le chapitre VI.

[220] Voir le chapitre VIII.