Critique des conditions de la durabilité: application aux indices de développement durable. (Bruno Kestemont)

 

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ANNEXES

 

ANNEXE I: Modèles de développement selon Bajoit

 

L’évolution des modèles de développement d’après Guy Bajoit (adapté d’Iteco, 2003, Bajoit 1990 et 1997).

 

Développement: amélioration des conditions sociales et matérielles de vie

Modèle de la Modernité

 

Modèle de la révolution

Modèle de la compétition

Modèle du conflit

Modèle de l’identité culturelle

Théorie du fonctionnement sociétal (Bajoit)

Les causes du sous-développement

Résistance et inadaptation des sociétés traditionnelles et conservatrices au développement de la modernité

Impérialisme économique, politique, idéologique des pays du centre sur ceux de la périphérie avec la complicité des élites locales

L’interférence de la logique politique étatique sur la rationalité économique

L’absence de démocratie qui étouffe les mouvements sociaux et empêche la conflictualité sociale

L’impérialisme culturel qui étouffe les dynamiques socioculturelles locales

L’absence ou l’insuffisance des gestionnaires dirigeants

La définition du développement

Le passage de la société traditionnelle à la société moderne

Le passage de la société dominée par l’impérialisme allié à la bourgeoisie nationale, à la libération nationale et sociale

Le passage de l’intervention de l’Etat dans l’économie au libre jeu de la rationalité économique

Le passage de la dictature à une société démocratique

La récupération par les peuples de leurs racines identitaires et culturelles

La capacité à résoudre les 4 problèmes vitaux de la vie collective:

-gestion des ressources;

-ordre;

-socialisation;

-solidarité

Les politiques de développement

La modernisation économique, sociale, administrative, politique et culturelle, le changement des mentalités

La révolution nationale et sociale. Prise du pouvoir et mise en place d’un programme révolutionnaire: nationalisations, substitution des importations, …

La compétition, la privatisation et la responsabilisation financière

L’organisation des mouvements sociaux

La promotion des dynamiques socioculturelles locales dans des actions communautaires, de subsistance, autocentrées, durables, appropriées,…

Elimination des gestionnaires dominants et création des conditions d’apparition de gestionnaires dirigeants. Formation d’acteurs populaires offensifs.

Les acteurs

L’élite modernisatrice de l’Etat

L’élite révolutionnaire du parti unique contrôlant l’Etat

L’élite privée innovatrice

L’élite sociale solidaire privé

Les communautés de base

Acteurs gestionnaires et populaires.

Les projets de coopération

L’assistance technique

La solidarité politique

L’appui au secteur privé (PMEs)

La solidarité à la base, l’appui aux structures de base

 

Soutenir les acteurs dirigeants, retirer son soutien aux acteurs dominants

Conception

Technique

Politique

Economique

Sociale

Culturelle

Structurelle

 

Bajoit (1990) reconnaît que les politiques de développement relèvent généralement – et ont toujours relevé - de plusieurs de ces conceptions.

 

 

Parenté entre théories du développement et idéologies de l’industrialisation (Bajoit, 1990)

 

Théories du développement

Acteur:

Etat

Acteur:

Société civile

Politique de progrès technique

Théorie de la modernisation

Théorie de la compétition

Politique de progrès social

Théorie de la révolution

Théorie des conflits

 

Comparez avec le tableau ci-dessous:

 

Idéologies et acteurs de l’industrialisation

Voie étatiste de l’industrialisation

Voie civiliste de l’industrialisation

Politique de progrès technique

Nationalisme

Libéralisme

Politique de progrès social

Communisme

Socialisme démocratique (mouvement ouvrier)

 

«Tout se passe comme si les théories scientifiques n’avaient d’autre but que de donner un label de crédibilité aux politiques économiques et sociales qu’entendent mener les acteurs (…)».

 

Discussion

 

Bajoit (1997) considère les 5 premiers modèles comme ethnocentriques. Le modèle de l’identité culturelle serait également ethnocentrique car il découlerait d’une culpabilité occidentale palliée par le mythe occidental du bon sauvage (voir Bruckner, 1983). Mais le modèle d’identité culturelle relève à mon avis d’une autre dimension dont l’ethnocentrisme ne serait qu’une variante. On peut en effet appliquer les théories du développement dans différents contextes culturels ou historiques. Ces contextes introduisent des variantes importantes. Le marxisme africain de Cabral n’a plus grand chose à voir avec le trotskisme prolétaire ou le maoïsme paysan. Les variantes communistes sanguinaires (Staline, Pol Pot, …) n’ont pas grand chose à voir avec le communisme occidental plus «démocratique»[185]. De même, le nationalisme peut prendre des formes très variées suivant ses fondements idéologiques (racisme, régionalisme, linguistique, fondamentalisme religieux, …) et son degré plus ou moins démocratique (de la dictature à la démocratie ). Enfin, les variantes culturelles et historiques du libéralisme et du «socialisme démocratique» peuvent donner des systèmes où l’Etat et la «société civile»ont des rôles économique très variables .

 

En 1997, Bajoit considère que le modèle libéral est devenu hégémonique (pratiquement le seul à encore bénéficier d’une légitimité internationale) et ne se trouve mis en cause que par deux courants:

-le courant du développement durable , qui ne serait en fait qu’une variante du modèle libéral, et porté par l’ONU

-le courant culturaliste, quant à lui radical et porté par l’UNESCO

 

La dernière théorie, proposée par Bajoit suppose des normes éthiques minimales universelles basées sur les Droits de l’homme et le refus de l’impérialisme (1997, p.37). Il faut en effet définir des règles minimales de bon voisinage entre modèles culturels. Elle permet la diversité et se caractérise par un accent plus prononcé sur la capacité et la qualité que sur la transformation et la quantité. Comme pour les culturalistes, la notion de «développement » se trouve cadrée par des limites , non plus comme une croissance linéaire et indéfinie. Il s’agit pour chaque variante culturelle (régionale?), d’atteindre un optimum qualitatif suivant les ressources humaines, technologiques et matérielles historiques disponibles.

 

L’objectif du développement (durable) ne serait alors plus que d’aider chaque pays à disposer de ces conditions minimales pour sa reproduction qui sont (Bajoit, 1997):

-la capacité de gestion des ressources humaines et matérielles

-la capacité de gestion de l’ordre interne et externe

-la capacité de gestion de la socialisation des membres

-la capacité de gestion de la solidarité collective

 

Ces 4 capacités doivent être gérées sur deux plans:

-un plan normatif (éducation et adaptation des individus)

-un plan de transformation (gouverner, légiférer, mobiliser, négocier, innover)

 

Il semble que ce modèle repose sur les capacités de la société, alors que le modèle de Sen repose sur la capacité des individus. A ce titre, le modèle de Bajoit peut être compatible avec le modèle de la réciprocité de Temple.

 

 

ANNEXEII: ajustements structurels en Guinée-Bissau .

 

J’ai été un témoin privilégié de la libéralisation et des ajustements structurels entre 1985 et 1991 en Guinée-Bissau . En arrivant en Guinée-Bissau, alors dans les statistiques un des pays les plus pauvres du monde, je fus surpris par la relative opulence de la population et l’absence de misère manifeste ou de poches de famines. Il s’avéra que protectionnisme, et surtout le système d’organisation interethnique traditionnelle, assuraient l’autosuffisance alimentaire et la redistribution.

 

Le pays était dirigé par le parti unique qui avait obtenu l’indépendance en 1974, le PAIGC, avec à sa tête un président issu de la frange «dure» de l’armée de libération[186], arrivé au pouvoir lors d’un coup d’Etat en 1981. Nino s’avéra être un adepte de la dictature (du prolétariat sans prolétariat). Des méga-contrats «clé-sur-porte», comme une usine à huile dont la production nationale n’arriva jamais à remplir ne fût-ce que les tuyaux, un aéroport international magnifique relié à la capitale par une quasi-autoroute, des ports surdimensionnés au fonds de bras de mer inaccessibles, furent régulièrement signés avec des firmes étrangères, suivant le processus triangulaire classique: une multinationale monte un projet de toute pièce en prévoyant le financement par une banque internationale de développement . La signature complaisante d’un Ministre corrompu ou illettré[187] endette le pays pour des générations en faisant croire à la population qu’il s’agit d’aide internationale.

 

Une économie basée sur un endettement exponentiel n’était assurément pas durable. Une frange du PAIGC commença, derrière Nino et le FMI , à envisager la libéralisation du commerce. Des nostalgiques de Cabral (qui avait pu assurer un développement des zones libérées pendant près de dix ans, suivant une méthode plutôt maoïste ou cubaine, sans le moindre endettement) s’opposaient. Nino dut alors durcir sa dictature. Le vice-premier ministre, Paulo Correia (le dernier Balante encore au pouvoir) fut fusillé en 1985 avec 6 compagnons pour «conspiration» , et 2000 «complices» furent jetés en prison.

 

En 1986, le pays subit pendant 6 mois une pénurie totale de carburant en raison de difficultés de payement de ses dettes extérieures et le refus du FMI d’encore intervenir. L’activité d’économie sociale de l’Etat («magasins du peuple») dans les campagnes s’en trouva complètement paralysée, tandis que la ville souffrait de difficultés alimentaires. A la même époque, un ingénieur guinéen de mes collègues disparut en prison pour «propos contre le président». Plus tard, un des Ministres les plus progressistes fit un accident de voiture inexpliqué. Fin 1986, le PAIGC ayant fini de se débarrasser des éléments les plus gênants, put enfin «constater la faillite de la collectivisation» (Temple, 1987b), et ouvrir le pays à la libéralisation:

 

«L’initiative privée réglée jusqu’à un certain point par la loi du marché peut et doit jouer un rôle positif dans l’organisation et la consolidation de la machine productive de façon à ce qu’elle contribue effectivement à la croissance de la richesse nationale, favorisant ainsi l’accumulation et la création d’excédents (…)

Parallèlement, on devra appuyer et encourager le développement d’entreprises agricoles modernes du secteur privé orientées vers la production de biens exportables ou destinés à l’agro-industrie. Pour réaliser ces objectifs, une législation sur la terre est nécessaire afin de faire respecter les formes traditionnelles de possession de la terre là où celles-ci n’entravent pas l’augmentation de la production …

Les communautés rurales et les propriétaires individuels de terres doivent respectivement en effectuer l’enregistrement selon la loi» (PAIGC, 1986)[188].

 

Un discours en rupture totale avec le Marxisme culturaliste africain de Cabral. Un discours aussi, susceptible de choquer profondément les populations rurales attachées à leurs traditions.

 

La structure de crédit rural pour laquelle je travaillais dans les provinces du Sud fut alors décrétée par la Banque mondiale comme «exemple à suivre» dans le pays , en raison des taux de remboursements proches de 100% (Kestemont, 1989). Ce que la Banque n’avait pas remarqué dans son analyse sommaire, c’est que nous travaillions à une échelle réaliste, càd essentiellement sur des petits projets ce qui garantissait évidemment le remboursement. Nous fûmes donc immédiatement mis à contribution pour «évaluer la faisabilité» des projets de crédit financés par la banque mondiale dans nos campagnes. Il s’avéra que ces projets n’avaient d’autre but que de cadastrer des terres en vue de leur privatisation, comme expliqué plus haut. Aucun Balante ne mordit à l’hameçon. Seules quelques villages récemment convertis à l’islam et disposant de forêts en abondance tombèrent dans la panneau, ce qui augurait mal de la protection de ces forêts exceptionnelles[189].

 

Dans le même temps , les marchés de la capitale s’achalandaient. Une bourgeoisie apparut progressivement dans l’entourage des coopérants étrangers. On vit l’ouverture de magasins de luxe, d’un hotel Hilton etc. L’engouement pour un marché réel de riches coopérants et de bourgeois jusque là discrets donna à la capitale une apparence de développement spectaculaire, tandis que l’Etat disparaissait des campagnes. On assista, de la part des techniciens guinéens mis au chômage, à une course aux «prêts de la Banque mondiale » qui encourageaient les «entrepreneurs»à ouvrir non seulement des plantations , mais également des restaurants, des hôtels et même une pâtisserie! Les marchands sénégalais, plus riches, eurent accès aux riziculteurs du Sud du pays , ce qui sonna le glas alimentaire des citadins pauvres et des éleveurs de l’Est. Des signes de famines se firent voir pour la première fois depuis les années 70. La misère apparut en ville, de même que les prostituées, les petits et gros délinquants, la violence urbaine. A mon retour en 1991, la démocratie était enfin annoncée, imposée par les institutions internationales. Les techniciens avaient vidé les campagnes pour tenter leur chance en ville. La presse jouissait assez maladroitement encore d’une liberté nouvelle. Une petite bourgeoisie était née comme prévu (la théorie voulait qu’une bourgeoisie était nécessaire pour tirer le développement). Les rues de la capitale étaient embouteillées! Mais à la campagne, les dispensaires manquaient de tout, tandis que l’Est mourait de faim. En ville, on n’osait plus fréquenter certaines rues gagnées par des mafias diverses, les infrastructures publiques étaient délabrées, la plupart des hôtels et restaurants du boum initial étaient fermés pour cause de faillite tandis que d’autres, en province, achevaient de tomber en ruine. Ala campagne cependant, des coopératives avaient pris le relais de l’Etat pour assurer des services de base comme le crédit rural ou la commercialisation des produits. Certains anciens fonctionnaires trouvèrent du travail dans des projets de développement portés par des ONGs étrangères[190], mais nombre d’entre eux traînaient à la ville à la recherche d’un improbable travail au service de coopérants ou de bourgeois. Les transports publics avaient fait place à une profusion de taxis, ce qui redonnait quand même un peu d’emploi aux anciens conducteurs et mécaniciens formés dans les projets ruraux de l’Etat disparu.

 

Après maints ajournements, et sous la pression conjointe de la population et des organismes internationaux, Nino organisa finalement des élections multipartites et fut élu à une courte majorité avec le PAIGC en 1994, non sans que quelque soupçons planent sur la crédibilité des résultats. Mais les observateurs internationaux pouvaient déjà être contents qu’il y ait eu des élections. Nino poursuivit les ajustements structurels qui entérinaient le désengagement de l’Etat et l’abandon des campagnes par les développeurs. Face au mécontentement croissant de campagnes de plus en plus abandonnées à leur sort mais néanmoins sollicités pour nourrir la ville, Nino, craignant de ne plus être réélu, postposa les élections de 1998. Après 6 mois, au premier prétexte, l’armée (à majorité balante) se révolta derrière un autre héros de la lutte d’indépendance, Ansumane Mané (illettré d’origine gambienne et jusque là fidèle chef de la répression présidentielle). Le Président fit appel à la France et au Sénégal. La situation se détériora et tourna rapidement à l’affrontement entre «rebelles» guinéens (98% de l’armée avec l’appui de la population) et une force d’invasion sénégalaise qui accumulait les bavures dans sa traque contre l’armée guinéenne revenue aux bonnes vieilles méthodes de la lutte d’indépendance. La France apportait un appui logistique à cette force étrangère au secours du «président légitimement élu» qui ne pouvait plus compter que sur sa garde rapprochée. L’occasion permit au Sénégal régler ses propres problèmes en déversant à la frontière des milliers de mines antipersonnelles pour couper la retraite historique en Guinée-Bissau des séparatistes casamançais. Les pertes de soldats sénégalais dans cette guerre devenue illégitime furent trop lourdes pour passer inaperçues dans l’opinion publique sénégalaise. Des villages guinéens amis des rebelles casamançais furent balayés à l’abris des médias. Pendant ce temps , comme la plus grande partie du conflit frontal se déroulait à la capitale, 325000 guinéens (un tiers de la population) furent déplacées et trouvèrent refuge à la campagne qui leur ouvrit les bras. L’aide humanitaire d’urgence n’arriva pas à pénétrer dans le pays , bloquée par l’armée sénégalaise et ses opérations de nettoyage aux frontières. Mais ce fut la campagne, comme au temps du maquis et fidèle à sa réputation, qui sauva les réfugiés Un de mes anciens collègues guinéens me raconta comment les portes des campagnes s’étaient ouvertes à tous ces inconnus qui venaient y trouver refuge, partageant le toit et la nourriture comme de bonne tradition, absorbant, à l’abris du regard des médias occidentaux, les centaines de milliers de réfugiés victimes de la mondialisation forcée.

 

Au bout d’une petite année, les armées étrangères ayant été vaincues et l’ancien dictateur «légitimement élu[191]» ayant trouvé refuge en Europe, l’armée rentra dans ses casernes et remit immédiatement le pouvoir aux civils. «La place de l’armée est dans ses casernes, dont elle n’aurait jamais dû sortir» (Mane, 1998) [192]. Les premières élections multipartites libres eurent lieu peu de temps après. Elles furent gagnées par un Balante quelque peu populiste, ancien opposant de Nino.

 

 

ANNEXE III: Economie et durabilité: conflit ou convergences?

 

Compte rendu d’une conférence de W.E. Rees, de l’Université de la Colombie-Britannique, à la Conférence économique 2001, Ottawa, Canada, 6/6/2001.

 

Résumé: Exposé partant des "mythes" de la théorie économique servant de base au néo-libéralisme pour terminer sur le "monde réel" où les hypothèses nécessaires à la théorie de l'équilibre général sont systématiquement contredites.

 

L'expansionnisme associé à l'économie néolibérale est en particulier fondé sur le mythe de l'environnement illimité. La Commission Brundtland elle-même se range dans ce camp, en déclarant que la technologie pourra encore pendant longtemps reculer les limites imposées par l'environnement grâce aux sauts qualitatifs et à la substitution . C'est le triomphe mythologique de l'esprit humain sur la nature. A la limite, l'environnement ne serait plus nécessaire au développement , de sorte que la meilleure voie vers le développement durable est et resterait le libéralisme. Beckerman (1992) résume ce mythe dominant par la phrase "... la façon la plus sure d'améliorer votre environnement est de devenir riche".

 

La réalité est tout autre, et c'est dans les rangs des praticiens et chercheurs de l'économie conventionnelle que fusent les arguments les plus acerbes.

 

D'abord, le jargon utilisé est typiquement idéologique. la "vérité" du marché global est présentée comme "inévitable", "post-idéologique", "éternelle". Les sociétés qui essayent d'échapper à sa "loi" sont "sévèrement punies" et doivent subir un "traitement de choc".

 

Ensuite, au contraire de toute démarche expérimentale, où l'on teste le modèle avant de l'adapter à la réalité, les praticiens du mythe économique font tout pour adapter la réalité au modèle. Il s'agit d'un cas typique d'absolutisme.

 

On observe dans la réalité que la maximisation du revenu n'augmente pas le bien-être. Le "libre marché " orthodoxe promu par les agences internationales (FMI ) et certains gouvernements pervertit en fait l'économie en négligeant les facteurs non marchands du bien-être: environnement sain, beauté naturelle, stabilité, sécurité, justice etc. Les praticiens du néolibéralisme restent d'ailleurs muets sur les catastrophes engendrées à grande échelle par les "ajustements structurels" dans les PVDs. La politique de développement actuelle semble en fait détruire plus de valeur économique réelle que n'en accumulent les intérêts privés. L'auteur pense qu'une manière d'en sortir serait de quantifier les valeurs publiques en donnant aux gouvernements le mandat de réguler ce que le marché ne peut réguler. Le contraire de la tendance actuelle.

 

Le modèle économique monétaire est tourné sur lui-même et ne fonctionne qu'en faisant abstraction de l'environnement extérieur. Ce modèle de "flux circulaires" est "incapable par essence" d'appréhender le lien avec le monde extérieur. Par définition, le modèle néolibéral est coupé de la réalité des matériaux, sources d'énergie, structure physique et des processus temporels (irréversibilité) nécessaires à la compréhension des écosystèmes. Il leur est donc impossible d'en tenir compte.

 

Même dans la sphère du marché , le modèle néolibéral est voué à l'échec. En théorie, l'équilibre compétitif de libre marché est optimal: à l'équilibre, aucune avancée ne peut se faire sans recul au moins équivalent pour autrui (Pareto). Donc, par définition, toute intervention gouvernementale sur le marché, pour défendre l'intérêt commun, devrait être inefficiente. Cependant, cet idéal théorique dépend de diverses hypothèses plus irréalistes les unes que les autres: réduction des marges de production et de consommation, concurrence parfaite dans une hyper-infinité d'acteurs, connaissance parfaite des marchés présents et futurs par tous les acteurs, et infinité de marchés futurs.

 

L'orateur est très critique sur l'autisme des économistes américains dominants: "L'économie ne traitera que d'elle-même" tant qu'elle refusera de percevoir les évidences de la faiblesse de ses fondements. Il craint en outre la contagion sur les sciences sociales et politiques qui tendent, au nom de la maximisation de l'utilité, à éliminer toute trace de culture , d'histoire, de personnalité ou de toute autre qualité qui pourrait salir le modèle unique.

 

L'orateur se tourne ensuite vers le monde réel. Il reconnaît les performances économiques mondiales sans précédent permises "par la libéralisation des marchés" et la transition démographique ces 20 dernières années. Il dresse ensuite une longue liste de catastrophes pour l'écosphère. S'il considère que les inconvénients environnementaux de la croissance "tombent sous le sens commun", il met en doute la compétence des économistes à prendre ces problèmes en compte. le mieux qu'ils puissent faire est selon lui de considérer ces problèmes comme des "échecs du marché " et essayer de les corriger par une politique typiquement orientée-marché: Privatisation, meilleur prix des ressources, taxes environnementales avec pour but l'internalisation des coûts .

 

Il considère ces mesures incomplètes, simplificatrices, incompatibles avec le comportement des écosystèmes, voire dangereuses à cause des "pertes d'information non triviale" qu'elles comportent. Il est convaincu du fait que l'économie conventionnelle ne peut pas résoudre la crise écologique.

 

Il poursuit en affirmant qu'elle ne peut pas non plus résoudre la crise du bien-être. Le marché ignore en effet toute considération éthique ou morale, de même qu'elle ignore l'équité distributive. Le marché abolit le "bien commun". Ses effets dévastateurs sont particulièrement sensibles dans les PVDs. "Le mythe expansionniste ne se fait pas seulement au détriment des écosystèmes, mais également au détriment de millions de personnes appauvries".

 

L'orateur met ensuite en doute la capacité des technologies à substituer les rôles les plus importants de la nature. En effet, cela revient à substituer de la consommation par du capital, ce qui diminue globalement les capacités de production. Rees cite l'exemple de la pisciculture de Saumon qui, quoique économiquement rentable, consomme des quantités astronomiques d'énergie fossile seulement pour retirer 3-4 Kg de poissons dans les mers du Sud pour chaque Kg de saumon d'élevage, soit plus de dépenses pour une productivité globale (en protéines de consommation) 3 ou 4 fois moindre, et un transfert de protéines des pauvres au riches. Et de conclure qu'une technologie coûteuse de substitution remplace invariablement un service supérieur et gratuit de la nature.

 

Sous le titre "rendements décroissants", Rees fait remarquer qu'au delà d'un certain seuil de revenu, le bien-être diminue au lieu d'augmenter, comme le montrent les innombrables statistiques des pays développés et des USA en particulier (multiplication des suicides, divorces, dépressions, violences etc., et diminution du nombre de gens déclarant être "heureux"). Il s'interroge sur les raisons qui poussent les pays développés à intensifier leur fuite en avant, alors même qu'elle se fait au détriment de l'environnement et de l'accession de la majorité de la planète au minimum vital.

 

Enfin, l'éminent Professeur propose une alternative: l'économie écologique .

 

L'économie écologique part d'une vision radicalement différente mais plus proche de la réalité. Premièrement, l'économie est partie intégrante du système global . Deuxièmement, ce dernier est fini. Le sous-système économique ne peut donc croître que dans les limites du système global, comme dans la réalité, et son développement n'est possible qu'en organisant un flux plus optimal des matières (recyclage). A l'image de tout système "ouvert auto-organisé", son comportement est non linéaire, voire chaotique, et en tout cas non déterminé par la mécanique simpliste néolibérale. Plus fondamentalement, ces systèmes sont des structures dissipatives nécessitant un flux continu d'énergie, de matériaux et d'informations (différentes formes d'exergie) pour se maintenir ou évoluer. Le second principe de la thermodynamique est d'application: unidirectionnel et irréversible plutôt que cyclique, comme dans l'ancien modèle économique.

 

Cette vision "prigoginienne" a des implications opérationnelles. Premièrement, les productions économiques sont toutes des productions secondaires du système. Elles sont essentiellement des processus de consommation (la production est le fait de l'écosphère, par augmentation de l'entropie). L'accroissement de capital économique se fait nécessairement au détriment du capital naturel. La relation entre l'économie et l'écosphère est quasi-parasitique et les prix du marché ne sont pas des indicateurs fiables du développement durable . La croissance économique matérielle n'est donc pas une solution unique pour le développement durable: au contraire, l'attention des économistes écologiques se porte sur le développement qualitatif.

 

L'orateur retrace ensuite, suivant cette théorie, l'évolution de l'humanité. Il fait remarquer qu'en écologie humaine, on considère l'homme comme une espèce "déprédatrice" ("patch disturbance species"), qui comme d'autres grands mammifères semi-nomades, détruit son lieu d'établissement et les alentours avant de migrer vers un autre lieu. "Notre potentiel de non durabilité pathologique est probablement inscrit dans le génome humain". Notre remarquable adaptabilité nous a permis de coloniser une grande partie des habitats naturels, et le potentiel d'expansion se réduit aujourd'hui.

 

La croissance de l'humanité s'est donc faite activement ou passivement au détriment d'autres espèces et de la dégradation de l'écosphère. Cette belle histoire a cependant aujourd'hui une fin prévisible, quoique le mythe de la croissance infinie soit entretenu dans les sociétés les plus riches grâce à la surexploitation du capital naturel mondial.

 

Le niveau d'extermination des espèces est 1000 fois supérieur à ce qu'il était avant l'apparition de l'homme. Surprenant pour une espèce convaincue de vivre en dehors de la nature!

 

Le conférencier définit ensuite la "l'empreinte écologique " (ecological footprint) d'une société humaine comme la "surface d'écosystèmes nécessaire sur une base continue pour produire les ressources qu'elle consomme et pour assimiler les déchets qu'elle produit quel que soit l'endroit de la planète où ces écosystèmes sont localisés". L'empreinte écologique individuelle calculée est ainsi de 10-12 ha pour les pays développés, contre moins d1 ha pour les pays les plus pauvres, avec une moyenne de 2,8 ha. Les pays riches densément peuplés vivent donc inévitablement de l'importation de capacité de charge en provenance d'autres pays. Le pouvoir d'achat énorme des pays riches leur permet d'étendre leurs racines dans les pays exportateurs de déficit écologique et dans l'écosphère.

 

Suivant cette analyse, la mondialisation et l'ouverture des frontières n'augmente pas la capacité de charge globale, mais permet aux pays ou régions de dépasser leur propre capacité en contribuant tous ensemble à atteindre plus rapidement les limites de capacité globale (l'ozone ou le changement climatique illustrent ce point). La mondialisation entretient donc le mythe de la croissance illimitée dans les pays riches et puissants, dans la mesure où elle permet même son accélération. Une comparaison internationale met ce phénomène en évidence, démontrant qu'en terme de quantités de capacité de charge échangées, la Chine et l'Inde payent le plus lourd tribu alors que les USA se taillent la plus grande part du gâteau mondial.

 

Sans surprise, les calculs montrent que globalement, nous dépassons la capacité de charge de la planète. Autrement dit, nous "mangeons notre capital naturel" à une vitesse accélérée. Au point que sans avancée technologique, il faudra moins d'1/2 siècles pour qu'il n'en reste pas de quoi maintenir notre mode de vie actuel.

 

Rees affirme que la crise de la durabilité n'est pas un problème technique ni économique, mais un problème de dysfonctionnement écologique humain. Une meilleure gestion des ressources naturelles ne suffira pas à résoudre le problème: seule une dynamique collective de "savoir-vivre" avec la nature pourrait limiter les dégâts. Cependant, l'orateur considère cette voie comme prématurée dans la mesure où la majorité des êtres humains n’est pas satisfaite de son niveau de vie matérielle et est déterminée à l'améliorer. C'est particulièrement vrai pour la majorité de la population des PVDs qui n'a pas de quoi subvenir à ses besoins fondamentaux. D'après lui, une réduction de l'empreinte écologique des pays développés est indispensable pour la durabilité. Le marché n'est d'aucune utilité pour atteindre la durabilité. Il faudrait mettre en oeuvre des politiques explicites pour:

 

-réduire la population partout;

-réduire la consommation matérielle des pays riches par de meilleures technologies;

-y encourager des modes de vie plus simples, moins "matériels-intensifs";

-fournir aux PVD les meilleures technologies disponibles pour limiter l'impact de la croissance essentielle.

 

L'orateur constate qu'aucune de ces solutions n'est à l'ordre du jour: la première n'a pas droit de cité, la majorité des politiciens écarte la seconde, la troisième est jugée naïve ou irréalisable ("le style de vie américain n'est pas négociable"), et la moralité dominante du marché , y compris l'émergence des droits de propriété intellectuelle, interdit la quatrième. Et de conclure: "Notre voie de développement ne mène pas encore vers la durabilité".

 

 

Résumé par Bruno Kestemont

Empreinte écologique: http://www.rprogress.org/programs/sustainability/links.html

International Society for Ecological Economics: http://www.ecologicaleconomics.org/

 

 

ANNEXE IV: Les célèbres Bijagos, coupés du monde?

 

Il y a en Guinée-Bissau des îles peuplées d’une des rares sociétés africaines d’apparence «authentique» pour un visiteur extérieur, et beaucoup étudiée par les anthropologues pour leur statuaire, leur folklore (photo) et en tant qu’une des dernières société matriarcale[193]: les Bijagos. Ils représentent dans le pays l’exemple type de la société traditionnelle, dont les îles permettent l’isolement du continent et du «développement ».

 

Chemin dans les mangroves à marée basse (îles bijagos, 1991)

 

danseur cabaro (bijago, 1991)

 

J’ai eu en 1991 l’occasion d’effectuer une mission d’évaluation d’un projet qui n’y fonctionnait pas du tout: sur 100 pêcheurs visés, un seul participait au projet. Les experts, après une étude anthropologique sommaire, pensaient qu’une des raisons de l’échec était culturelle(la difficulté pour ce peuple – malgré son passé marin mythique – de regagner la mer). Une première réunion officielle dans un village semblait confirmer cette impression: de toute évidence, les villageois n’étaient pas intéressés à acheter un moteur hors-bord (contre du poisson) à crédit. Entre-temps , nous avions déjà démontré que le projet souffrait d’un problème de rentabilité pour le pêcheur vu le prix anormalement bas du poisson sur le marché de la capitale, à cause des tonnes de poisson surgelé déversés comme prix des droits de pêche par les chalutiers européens conformément à un accord signé avec l’UE (Kestemont et Le Menach, 1992). Les coopérants gardaient une certaine distance avec les Bijagos car ils voulaient instaurer une relation de type commerciale pour permettre au projet de perdurer après leur départ, et ils ne voulaient pas perturber la vie traditionnelle. J’avais prévu de rencontrer plusieurs «groupes cible» directs et indirects pour vérifier la thèse culturelle et je commençai à me promener sur l’île en attendant que le roi veuille bien me recevoir.

 

A l’approche d’un village bijago, on a l’impression d’entrer dans un monde mythique et peu hospitalier. Les chemins sont balisés par des signes végétaux qui renforcent une impression d’omniprésence de la magie (photo). Les paysans presque nus semblent ne pas comprendre un mot de Kriol et refuser tout contact avec les visiteurs.

 

 

Balisages magiques à l’approche d’un village bijagos (Meneque, Canhabaque, 1991)

 

J’attendis donc un jour ou deux que le roi vienne me voir lui-même, comme on me l’avait conseillé. Mais finalement, las de l’attendre, je pris le risque diplomatique d’aller le rencontrer moi-même au village et je le rencontrai par hasard au détour d’un chemin. Je lui expliquai mes intentions. Il me permit alors d’aller voir Untel en son nom et de passer la nuit au village.

 

Paysans bijagos, Canhabaque, 1991

 

Ma première réunion «entre deux yeux» fut très différente de la réunion «officielle». Je demandai à mes interlocuteurs (devenus presque plus nombreux que lors de la réunion officielle) pourquoi ils ne participaient pas au projet. Ils me répondirentaussitôt:

 

«Mais parce que ce n’est pas intéressant! Vous pêchez toute la nuit et quand vous arrivez au bâteau-collecteur, non seulement on ne vous donne que 2 pesos le kg, mais en plus on ne vous donne même pas à boire ou à manger, si vous ne vous faites pas insulter par dessus le marché ».

 

Ils me tenaient un raisonnement mêlant analyse de rentabilité marchande et éthique des relations humaines.

 

La confiance établie, il fut convenu que je reviendrais m’installer au village une semaine entière pour passer tour à tour dans les différents groupes concernés de près ou de loin par la pêche (càd tout le monde). Cette enquête «participative» me permettrait de comprendre les impacts ou blocages directs et indirects du projet et les raisons de la faible participation .

 

Je me fis donc débarquer un peu plus tard sur l’île, armé de trois choses: la panoplie complète des salutations d’usage, en langue bijago, la position d’humilité dans laquelle me mettait cette situation d’hôte et quelques cadeaux (huile, oignons, sucre) pour la famille qui m’avait accueilli la première nuit. Je rencontrai une vieille paysanne bijago qui fit d’abord semblant de ne pas voir l’Etranger. Je commençai les salutations. Habituellement, on salue en Kriol, et une vieille femme ainsi rencontrée sur le bord d’un chemin fait mine de ne rien comprendre. Mais en bijago, elle ne pouvait pas ne pas répondre. Je continuai et nous échangeâmes ainsi une série de répliques, dignement, jusqu’à ce que je fasse signe que j’étais au bout de mon répertoire. A ma grande surprise, elle s’esclaffa alors dans un parfait kriol: «mais où as-tu appris le bijago?». Je souligne car en deux ans et demi chez les Balantes, j’avais pris l’habitude que les femmes, surtout âgées, ne connaissent que très peu de kriol. Le kriol était à la longue devenu pour moi un signe de modernité des interlocuteurs: soit ils avaient été à l’école, soit ils avaient beaucoup de relations avec d’autres ethnies, soit ils habitaient la ville, soit ils s’intéressaient à la politique ou avaient participé à la guerre d’indépendance. Pendant mon séjour, je découvris avec stupéfaction, en utilisant la même politesse élémentaire dans les salutations, que les Bijagos de ce village connaissaient presque tous parfaitement le kriol.

 

Le peuple «le plus traditionnel» de Guinée-Bissau m’apparut alors comme le plus moderne que j’y aie connu[194]! Ce qui ne signifie pas le plus «marchand», j’insiste, même si on a vu plus haut qu’ils maîtrisaient parfaitement les principes marchands. En partageant pendant une semaine la vie du «seul pêcheur» qui participait au projet[195] j’ai pu vérifier que cette société fonctionnait avant tout sur la réciprocité : au retour de pêche, après avoir fourni son «poisson contractuel» au projet (pour rembourser sa dette marchande), il sillonne l’île pour offrir du poisson à une série de «cuisines» (à commencer par sa mère, ses sœurs etc). C’était le moins qu’on pouvait attendre d’une société réputée aussi «traditionnelle».

 

Mais voici en quelques mots les simples raisons de cette connaissance étonnante du monde que j’ai découvert en discutant avec de nombreuses personnes de groupes très variés.

 

Pour leur éducation, les jeunes bijagos doivent quitter leur île et parcourir le monde. Les femmes, habillées de raphia traditionnel dans leur village, enfilent par-dessus un pagne moderne dès qu’elle s’approchent de la ville. Jeunes gens et jeunes femmes passent ainsi plusieurs mois par an comme travailleurs saisonniers dans les plantations de cajou qui bordent Bissau, comme «bonne» chez un coopérant, comme danseur traditionnel dans les autres îles ou dans le Balai national qui parcourt le monde! De retour au village, que ce soit de manière permanente ou en visite de courtoisie pour les ém