Migration à Babel. Les Pays-Bas, la France, leurs immigrées analphabètes marocaines et l’apprentissage de la langue. (Mary van den Brandt)

 

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Appendice

 

Appendice 1

 

Compte-rendus des visites à Aïcha.

Aïcha est une Marocaine de la première génération. Elle habite un étage près du centre ville d’Utrecht, avec son mari et ses six filles. Je suis entrée en contact avec Aïcha par Klara, une bénévole qui lui enseigne le néerlandais une fois par semaine.

Klara m’a donné un peu de renseignements à propos de la famille: le mari d’Aïcha a eu un accident de travail et reçoit une allocation dans le cadre de la loi sur l’assurance incapacité de travail. Chaque an, la famille retourne au Maroc pour les vacances d’été. La maison où ils habitent est petite, et mal isolée. Une pièce seulement est chauffée. Aïcha ne parle pas, ou parle très peu l’arabe. Sa langue maternelle est le berbère. Elle a été élevée dans la région de Nador.

 

Premier visite à Aïcha avec Klara (la bénévole qui lui enseigne le néerlandais), Le matin du mercredi, le 12 février 2003.

Au moment où je suis entrée, Klara était en train de classer des cartes avec les lettres de l’alphabet, avec Aïcha et sa fille dernière-née.

Après cela, Aïcha n’a pas tardé d’aller à la cuisine, pour retourner avec de la viande et des lemsmen (crêpes marocaines). Après, elle nous a servi le thé. C’était donc une bienvenue chaleureuse.

Après le repas, j’ai essayé d’entamer une conversation avec Aïcha, mais c’était difficile. Il était difficile d’estimer ce qu’elle comprenait et ce qu’elle ne comprenait pas, elle ne me parlait pas beaucoup, et ne faisat que me sourire et me dire ‘oui’ à chaque moment où je lui demandais si elle m’avait compris.

Pourtant, il lui a plu d’entendre que je venais de passer un mois au Maroc, dans la région d’Al Hoceima, et elle le répétait directement à sa fille en berbère. Elle savait me raconter qu’elle vient de la région de Nador.

Avec Klara, j’ai convenu de retourner le lundi matin de la semaine prochaine, pour que le mari d’Aïcha puisse traduire. De préférence, je viendrais après dix heures, parce que Aïcha participe à la gymnastique matinale télévisée, sur ordre du/de la kinésithérapeute qu’elle visite pour ses douleurs dans le dos.

 

Deuxième visite à Aïcha et son mari Mohammed. Lundi matin, le 17 février.

Je suis entrée le matin à dix heures et demie. Mohammed m’a demandé si je voulais du thé, et faisait geste à sa femme d’aller le servir. La télévision était allumée, sur une chaîne néerlandaise, un programme de loterie (de Postcode Loterij).

J’ai raconté à Mohammed qu’est-ce que je suis en train de faire. Je lui ai dit que beaucoup de Marocaines ont du mal à apprendre le néerlandais, et que j’aimerais savoir les causes de ce problème.

Il m’a dit plusieurs fois qu’il veut que sa femme sache parler le néerlandais; les voisins veulent entrer en contact avec elle, elle devra pouvoir se débrouiller quand elle fait des courses et quand elle visite le docteur, elle a la nationalité néerlandaise et Mohammed et Aïcha ont l’intention de rester aux Pays-Bas. «Avant, les gens pensaient qu’ils retourneraient. Nous, nous savons que nous élèverons nos enfants dans ce pays.» Et; «C’est un peu bizarre d’habiter dans un pays et de ne pas pouvoir parler avec les gens, il faut pouvoir communiquer, il faut s’adapter. Il n’est pas normal d’avoir besoin d’un interprète si on veut aller quelque part, il faut être indépendant. Les gens qui ne parlent pas la langue, ils se sentent souvent discriminés, parce que les Hollandais, ils n’acceptent pas ça. Mais ce n’est pas la discrimination. Il faut apprendre la langue, c’est tout. »

Mohammed a également insisté sur le fait qu’il a des amis marocains ainsi que des amis néerlandais.

 

Aïcha était toujours à la cuisine, et j’ai profité de ce moment pour poser des questions à Mohammed à propos de la composition de la famille.

Il m’a dit qu’il a cinq filles âgées de six à seize ans. Je lui ai demandé s’il est difficile d’être le seul homme dans la maison. Il m’a dit, de nouveau avec insistance, qu’il aime les filles autant que les garçons. « Ce qui importe, c’est que leur mère soit en bonne santé [2].» Je lui ai répondu que la santé est le plus important, et que c’est vrai que les filles est les garçons sont également importants, mais qu’une maison pleine de filles, ça peut être difficile pour un père. Mohammed m’a répondu que c’est vrai que ça peut être dur: «les filles sont exigeantes, elles veulent avoir de beaux vêtements, de belles affaires, et elles se fâchent vite.»

Mohammed ne loue que le premier étage de la maison qu’il habite avec sa famille. Il loue l’étage d’un propriétaire. Ils sont venus y habiter peu de temps après qu’Aïcha est venue joindre Mohammed aux Pays-Bas. Mohammed m’a raconté encore qu’il est venu aux Pays-Bas avec son père en 1976, quand il avait dix-huit ans. Dans ce temps-là, il a fréquenté des cours de néerlandais, deux fois par semaine.

Aïcha est entrée dans la pièce avec le thé. J’ai essayé de lui poser des questions. Mohammed ne traduisait pas les questions pour elle, mais il répondait pour sa femme. Il ne lui donnait pas l’occasion d’essayer de comprendre les questions ou de répondre, tandis que j’ai posé mes questions lentement, de manière très simple et avec des gestes et je me suis adressée à Aïcha.[3]

J’ai demandé à Aïcha à quel âge elle s’est mariée, et si Mohammed et elle sont originaires du même village. Mohammed m’a répondu qu’elle avait probablement vingt-et-un ans, parce que en ce moment ils étaient mariés depuis dix-huit ans et maintenant elle a trente-huit ans. Mohammed et Aïcha ne sont pas originaires du même village et ils ne sont pas liés de parenté.

À la question de savoir comment Mohammed et Aïcha se sont rencontrés, Mohammed a répondu qu’ils se sont vus pour la première fois à un mariage dans le village d’Aïcha. Ils se sont mis à discuter, et comme ils étaient tous les deux célibataires, Mohammed lui a demandé si elle voulait se marier avec lui. Aïcha a réfléchi pendant quelques semaines, et puis elle lui a dit ‘oui’. Pendant cette même été ils se sont fiancés. Une année plus tard, en été, ils se sont mariés.

Après le mariage, Aïcha préférait ne pas aller aux Pays-Bas[4], mais Mohammed lui a dit qu’elle devait y aller, «parce que moi, j’habite aux Pays-Bas.» Aïcha a passé encore quatre ans au Maroc chez ses propres parents, elle a eu ses premières deux filles là-bas. Puis, elle a rejoint son mari à Utrecht.

J’ai introduit un autre sujet en disant que beaucoup de Marocains aux Pays-Bas ont des problèmes de santé, par exemple à cause du climat et à cause de la vie à l’intérieur de la maison. J’ai demandé à Aïcha si elle aussi, elle a des problèmes de santé. Mohammed a répondu qu’elle n’a pas de problèmes de santé, rien du tout, que la santé d’Aïcha est parfaite. J’ai mentionné les douleurs du dos. Puis, Mohammed a dit que c’est vrai qu’Aïcha a parfois des douleurs du dos, mais qu’autrement elle n’a pas de problèmes de santé.

J’ai demandé à Aïcha si elle avait été à l’école. Mohammed a dit que non. À la question de savoir s’il y avait une école dans le village, Mohammed a répondu que oui. Lui, il a fréquenté l’école au Maroc. Il a dit qu’Aïcha n’a pas fréquenté l’école parce qu’elle vient d’une grande famille, avec beaucoup de frères et sœurs, et que l’école, ça coûte cher. Il a ajouté spontanément, sans que je le lui aie demandé, que cela n’avait rien à voir avec le fait que Aïcha était une fille. Il m’a dit que les parents d’Aïcha étaient simplement incapables de payer les frais d’inscription.[5]

J’ai demandé à Aïcha de ce qu’elle savait des Pays-Bas avant qu’elle soit venue ici. Mohammed a dit qu’Aïcha lui avait déjà dit ce qu’elle savait, qu’elle savait que les Pays-Bas, c’est un bon pays, qu’il y a la démocratie, beaucoup d’eau et beaucoup de travail. Elle savait tout à propos des Pays-Bas, sauf la langue. Elle pensait que l’apprentissage de la langue serait facile, mais cela n’était pas le cas. [6]

J’ai demandé à Aïcha si elle aime bien les cours de néerlandais avec Klara, la bénévole. Mohammed a répondu qu’en fait elle aime bien ces leçons, et qu’en ce moment elle ne peut pas encore aller au centre socioculturel du quartier, que c’est trop difficile, mais qu’à l’avenir, elle aimerait bien y aller.

Pour entrer un peu plus en contact avec Aïcha, et pour savoir un peu mieux dans quelle mesure je peux communiquer linguistiquement avec elle, j’ai sorti les photos de mon voyage au Maroc. Il y avait un effet, elle a dit plusieurs fois qu’elle les trouvait ‘belles’ et elle les a regardé attentivement. Elle égayait visiblement quand elle voyait ces images de la vie au Rif.

On a nommé les choses représentées sur les photos en berbère, en néerlandais et en arabe. Je pouvais lui demander avec l’aide des photos si au Maroc, elle fréquentait un marabout pour y prier. Je ne suis pas arrivée à avoir des réponses aux autres questions.

Pendant qu’on regardait les photos, nous passions une photo d’une de ces maisons inoccupées bâties par des Marocains qui habitent en Europe, et j’ai demandé à Mohammed si lui aussi, il est en train de construire une telle maison. Il m’a répondu que ce n’est pas nécessaire, parce que les parents d’Aïcha possèdent une telle maison, avec deux étages.[7] Mohammed et Aïcha pourront passer leurs années de retraite dans cette maison-là. En ce moment, les parents d’Aïcha habitent le rez-de-chaussée, les deux étages sont inoccupés, à l’exception des vacances d’été, où leurs enfants les utilisent. Mohammed m’a invité à joindre sa famille pendant les prochaines vacances au Maroc. Il m’a dit qu’ils ont assez d’espace dans la maison de ses beaux-parents.

La conversation centrée un peu plus sur Aïcha, Mohammed commençait à se désintéresser visiblement, et il est parti, «pour un rendez-vous avec un copain néerlandais». Quand nous faisions un nouveau rendez-vous, il me disait que le lundi prochain, il a un rendez-vous chez le kinésithérapeute, qu’en ce moment il ne travaille pas à cause d’un accident de travail, et que c’est pour ça qu’en ce moment, il est incapable d’aider sa femme dans le ménage. Après que Mohammed était parti, j’ai passé encore un peu de temps avec Aïcha à regarder des photos. Puis, elle est allée prendre le linge, pour laisser sécher près du poêle à gaz. Je lui ai demandé si elle a une machine à laver (le mot ‘machine’ existe en berbère ainsi qu’en néerlandais). Elle a répondu; ‘Oui, machine.’

Puis, elle m’a encore servi le thé. Apparemment, elle n’en avait pas encore assez de m’entendre dire des mots dans sa propre langue, et elle indiquait des choses dans sa chambre, et me faisait répéter les mots en berbère.

J’ai essayé de lui demander si elle préfère vivre en Hollande ou au Rif, mais elle m’a répondu ‘oui’ à la question de savoir si elle préfère le Rif, ainsi qu’à la question de savoir si elle préfère les Pays-Bas.

 

Troisième visite à Aïcha, lundi le 24 février 2003.

J’étais introduite par la fille cadette d’Aïcha, qui m’a serré la main. Je n’ai pas vu Mohammed. Aïcha était là avec ses cinq filles, qui avaient des ‘vacances de printemps’. Elles étaient en train de regarder un feuilleton mélo néerlandais ‘Onderweg Naar Morgen.’ La mère écoutait des mots et des phrases des la télé, qu’elle répétait à haute voix.

J’ai enlevé mes chaussures et mon manteau dans le corridor, et quand je suis entrée au salon, je me sentais un peu comme une importune. On pouvait voir qu’Aïcha était à son aise avec ses filles, mais elles étaient plus silencieuses après que j’étais entrée. On m’a offert du café, et j’ai participé à regarder le feuilleton pendant que j’ai bu le café. Puis, j’ai sorti les questions que j’avais préparé pour une conversation où Mohammed serait présent. Pour mettre la conversation un peu en route, j’ai montré un dessin d’un four en glaise, qu’une connaissance au Maroc m’avait fait pour expliquer les façons dont on fait le pain au Maroc.

Je leur ai demandé si elles ont un tel four à la maison au Maroc. Il y en a un au village, mais à la maison il n’y en a pas.

Après cette conversation à propos des fours, l’ambiance était un peu plus familière, nous nous sentions un peu plus à l’aise, et les filles étaient de plus en plus intéressées. J’ai demandé à la mère si autrefois, il y avait de l’électricité dans son village d’origine. Ses filles ont traduit ce que je disais, et par ce que j’ai compris de leur berbère, j’ai conclu qu’elles le traduisaient aussi littéralement que possible. Le reste du matin, elles ont continué à faire la même chose; à traduire littéralement ce que je disais à leur mère, de me traduire les paroles de leur mère, et éventuellement à y ajouter quelque chose. Leur mère était accordée toute espace, par opposition à ce que j’avais vu la semaine avant.

Autrefois, dans le temps où Aïcha s’est mariée, il n’y avait dans leur village (Ben Tayeb, près de Drihush à une heure de voiture de la ville de Nador), ni l’électricité, ni le téléphone, ni la canalisation d’eau. Actuellement, ces équipements sont là, mais toutes les maisons n’y sont pas raccordées. On faisait le pain à la maison, dans un fourneau à gaz. Il y avait un marché au village qui était fréquenté surtout par les hommes, mais les femmes y venaient également.

Dans la période où Aïcha s'est mariée, il y avait des vélos au village, mais ils n’étaient que pour les garçons et pour les hommes, pas pour les filles. La fille aînée de Aïcha m’a raconté qu’actuellement, elle n’ose pas faire du vélo à Ben Tayeb, elle aurait honte, on n’attend pas ça des filles. En fait, Aïcha restait toujours au village, il n’y avait pas de raison pour quitter le village. Ici, à Utrecht, Aïcha ne fait pas de vélo.

J’ai demandé à Aïcha si elle a des copines aux Pays-Bas. Elle a une connaissance marocaine qui habite de l’autre côté de la rue, et elle a une copine dans le quartier Lombok. Elle les connaît de son village au Maroc.

Au cours de la conversation, j’ai vu qu’Aïcha réagissait de plus en plus à ce que je disais, elle me faisait savoir de plus en plus qu’elle me comprenait en donnait une réponse à mes questions, soit en berbère, soit en néerlandais.

Je lui ai demandé de nouveau où elle préfère habiter: aux Pays-Bas ou au Rif. «Les Pays-Bas sont meilleurs,» elle m’a répondu en berbère. Je lui ai demandé pourquoi et elle m’a répondu que c’est parce qu’ici, il y a de l’argent et du travail. À ma question de savoir si elle fréquente la mosquée, elle a répondu que non. Mohammed y va tous les vendredis. Il fait ça aux Pays-Bas et au Maroc.

Je lui ai demandé s’il était difficile pour elle, de venir habiter ici aux Pays-Bas, s’il est difficile que les gens ont l’habitude de tenir plus de distance distance. Elle a répondu que ce n’était pas difficile, parce qu’elle connaît Jasmin, la copine qui habite au quartier de Lombok, et un frère et une sœur habitent aux Pays-Bas avec leurs familles.

La fille aînée d’Aïcha m’a demandée si je voulais voir leurs photos du Maroc. On m’a donné quelques petits carnets, avec des photos qui y avaient été rangées.

C’étaient presque toutes des photos de la plage, des photos gaies: Aïcha en robe d’été aux manches courtes, le visage radiant et ses filles toujours proches d’elle. Il y avait des photos de la fête de la circoncision d’un neveu d’Aïcha. Il y avait aussi deux photos du paysage aride et impraticable du Rif, qu’elles m’ont offertes. La fille aînée m’a dit qu’Aïcha est issue d’une famille de douze enfants. Quatre enfants sont morts quand ils étaient petits, il reste huit enfants.

J’ai remarqué que leur mère a l’air gai sur ces photos. «Elle est de retour chez sa famille, c’est pour ça,» a répondu l’aînée. J’ai demandé à la deuxième fille si elle et ses sœurs, elles aussi aiment tellement bien aller au Maroc. Elles disaient qu’elles n’aiment pas y aller, mais qu’à la fin des vacances, elles n’aiment pas retourner aux Pays-Bas non plus, parce qu’elles aiment l’ambiance des vacances. Pendant l’été, il y a beaucoup de ‘ouvriers migrés’ qui retournent au Rif, et cela est agréable. Les filles ont dit qu’elles ont des difficultés avec le fait que tous les habitants du Rif semblent penser qu’elles sont très riches, parce qu’elles vivent en Europe. Les filles du village s’attendent à beaucoup de cadeaux, elles deviennent facilement jalouses et elles font toujours des ragots. C’est pour ça qu’elles se sentent mieux aux Pays-Bas.

J’ai demandé à Aïcha si elle voudrait aller travailler à l’extérieur de la maison quand les filles sont grandes, et elle m’a répondu qu’elle préfère être à la maison. À la question de savoir qu’est-ce qu’elle préfèrerait faire, être femme de ménage ou travailler à l’extérieur, elle a dit également qu’elle est contente de son travail à l’intérieur de la maison. Quand j’ai quitté la maison, Aïcha a glissé un paquet de biscuits dans mon sac et elle má remerciée, et l’ai remerciée moi aussi.

 

 

Appendice 2

Images des matériaux didactiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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